Patrimoine: Cette terre précieuse
Doaa Elhami, 19-12-2012

Alors que le Sinaï se trouve aujourd’hui en proie à des tensions grandissantes entre groupes armés, il est bon de rappeler son importance stratégique et les vestiges laissés à travers l’Histoire. Etat des lieux.




Le Sinaï a toujours constitué une route commerciale entre la Vallée du Nil et la Grande Syrie, ainsi que le Yémen, l’Inde et les pays de l’Extrême-Est. D’ailleurs 90 % des attaques sur le territoire égyptien passaient par la presqu’île du Sinaï. C’est la raison pour laquelle les souverains lui ont accordé, dès la première heure, une importance toute particulière en y bâtissant des forteresses. N’oublions pas les carrières du Sinaï et leur localisation stratégique entre deux continents, l’Afrique et l’Asie.

Les premiers vestiges archéologiques dans le Sinaï remontent aux époques préhistoriques. Des outils en silex ont été trouvés à Wadi Al-Cheikh au sud du Sinaï. D’autres traces d’activités humaines ont été repérées sur plusieurs sites de la péninsule, comme Al-Qossaïma, Al-Hassana et Al-Témed. « Les outils en cuivre et en bronze constituent les plus importants vestiges de cet âge lointain. Ils montrent une exploitation précoce des carrières de pierre, à cette époque reculée », souligne le professeur Abdel-Halim Noureddine, expert en archéologie pharaonique à l’Université du Caire. L’époque pharaonique est aussi connue pour l’exploitation des carrières de pierres précieuses et semi-précieuses. Turquoise, topaze, lapis-lazulis inscrutés dans le trésor de Toutankhamon, bijoux des reines et des princesses ... la grande majorité de ces perles historiques provient du Sinaï.

L’importance du Sinaï apparaît sous plusieurs formes. Citons le fameux site archaïque d’Abydos, qui comprend une pièce en ivoire du roi Adjib de la Ire dynastie. Notons aussi cette inscription sur laquelle on voit le roi Sénéfro, fondateur de la IVe dynastie, attaquer sévèrement ses adversaires. Conscient de la richesse du Sinaï, ce roi envoyait régulièrement des armées pour protéger les mineurs des carrières. En effet, les attaques de rebelles étaient courantes dans la région. Cette inscription orne les roches d’Al-Mohagra et de Sarabit Al-Khadem, dans le Sud-Sinaï. Raison pour laquelle, le roi Sénéfro a été nommé « le grand dieu, vainqueur des terrains désertiques ».

La défense du Sinaï a continué tout au long de l’Ancien Empire, notamment pendant le règne de Pépi Ier, de la VIe dynastie. Certaines de ses campagnes ont même été au-delà des frontières de l’Egypte. Au cours de la 37e année de son règne, l’armée égyptienne, conduite par le commandant Wini, avait atteint un terrain cultivé d’arbres de figues et de raisins. « C’était la Palestine ! », reprend le professeur, enthousiaste.

Maintenir sa force

Pourtant, au cours de la première époque intermédiaire (2181-1991 av. J.-C.), le pouvoir a souffert de nombreuses défaites face à l’envahisseur. Il faudra attendre l’arrivée du roi Mentouhotep, Ier fondateur de la XIe dynastie, pour que l’Egypte reprenne sa splendeur et grandeur. Dans le but de maintenir sa force, il avait envoyé une campagne militaire, commandée par Khiti afin de protéger les frontières est et chasser les Assyriens installés aux portes de l’Egypte. Ainsi on lit sur les murs de la tombe de Khiti, à Deir Al-Bahari, « J’ai puni les Asiatiques sur leur terre ».

« Le roi semait la peur dans les rangs ennemis », souligne le professeur. Les souverains ultérieurs à la XIIe dynastie ont bâti des forteresses dans le Sinaï pour assurer la défense des frontières. Quant à ceux de la XVIIIe dynastie, ils avaient inventé une nouvelle politique de protection : attaquer les adversaires pour les envahir d’un sentiment de peur. Ils justifiaient chaque jour le dicton suivant : la meilleure défense, c’est l’attaque. A côté de ces bâtiments militaires, les souverains édifiaient aussi des temples dédiés à Hathor, au dieu Soped et bien d’autres. Tout culte était bon pour garantir la bénédiction de ces divinités et leur protection du terrain sain.

Protéger les excursions

Ainsi, contrairement au Nil, la vie de la péninsule du Sinaï ne ressemble pas à un long fleuve tranquille. Guerres et conflits, aux époques gréco-romaine, byzantine, islamique, s’enchaînaient. Autre trace laissée par l’Histoire : « la route d’Horus ». Celle-ci avait été pavée pour protéger les excursions de commerce et les armées égyptiennes qui traversaient le Sinaï. Revers de médaille : cette même route avait facilité l’invasion de troupes étrangères, à l’instar des Assyriens et d’Alexandre Le Grand.

Avec l’arrivée du christianisme, le Sinaï a pris un nouveau teint religieux, notamment avec la fuite de la Sainte Famille. Les églises et les monastères ont poussé comme des champignons, au même titre que les forteresses et citadelles. L’édification de ces dernières ont repris à l’époque islamique. Citons à titre d’exemple la citadelle de Salaheddine, dressée à Taba, celle d’Agroud, datée du XIIIe siècle, celle de Nekhel, d’Aqaba. Les deux dernières citadelles ont été édifiées par le sultan Qonsowa Al-Ghouri de l’époque mamelouke. Elles avaient pour but de protéger le Sinaï des attaques militaires provenant de l’est du pays, mais aussi de garantir la sécurité des routes de pèlerinage et de commerce. La presqu’île du Sinaï devenait aussi un passage primordial pour les pèlerins chrétiens et musulmans, ainsi qu’une route commerciale essentielle entre les pays de l’Ancien Monde, surtout à l’époque mamelouke (648 – 922 h, 1250 – 1516) grâce au port d’Al-Tor. A cet âge, les navires partaient des ports italiens comme Venise pour venir à Alexandrie, puis prenaient le Nil jusqu’au fort de Babylone et la capitale, Le Caire. Il y avait à cette époque une concordance de temps entre les ports de Venise, Alexandrie et Tor, afin d’accommoder les horaires de débarquement et d’arrivée de tous les navires. Le repos des voyageurs était ainsi garanti.

Le Sinaï ou la terre de turquoise a acquis au fil des siècles une valeur diverse, grâce à sa localisation stratégique, ses trésors, ses monuments, son histoire et ses religions. Espérons aujourd’hui que son passé lumineux lui garantira un futur éblouissant.