Gaza: Qui a gagné la guerre ?
Aliaa Al-Korachi et Samar Al-Gamal, 3-9-2014

La matrice des perdants et gagnants de l'opération « Bordure Protectrice » contre Gaza commence avec Israël, le grand perdant sorti avec de lourdes pertes militaires et politiques, et se termine par le grand vainqueur, la résistance palestinienne qui, en dépit des pertes humaines et matérielles, s’impose désormais comme partie-clé dans l’équation, et entre ces deux extrêmes, la récolte des autres parties varie entre gains et pertes relatifs.


Hamas : Le grand gagnant

Autour des décombres, des scènes de liesse ont éclaté à Gaza après l’annonce de l’accord de cessez-le feu. Si le plus fort n’a pas gagné, c’est une défaite, et si le plus faible n’a pas perdu, c’est une victoire. Cette formule simple, sinon simpliste, est appliquée par certains dans leur évaluation de la guerre d’Israël contre Gaza. Mais il s’avère que la réalité est beaucoup plus complexe. Selon Tareq Fahmi, politologue au Centre national des études du Moyen-Orient, le Hamas a enregistré des gains majeurs. Le mouvement renaît de ses cendres, bouleversant tous les calculs. « Complètement isolé avant le conflit, le Hamas revient au centre du jeu politique. Représenté dans la délégation palestinienne qui menait des négociations au Caire, le Hamas est désormais un partenaire politique avec l’Autorité palestinienne. Les acteurs internationaux, comme le Quartette et les Etats-Unis, le considèrent désormais comme partie intégrante de l’entité politique palestinienne », dit Fahmi.

Le Hamas a également réussi à remporter des gains « militaires et stratégiques ». « Israël a réalisé que les roquettes en provenance de Gaza ne sont pas des feux d’artifice, mais des armes vraies qui ont réussi à toucher le coeur d’Israël », explique le chercheur. Ces projectiles ont atteint Jérusalem, Tel-Aviv, Diamona et Hadera. Sur les 4591 roquettes tirées à partir de la bande de Gaza, 3659 ont atterri en Israël. 735 autres ont été interceptées par le système de défense israélien Dôme de fer. « Mais il n’y a que des gains: Le mouvement sera obligé de laisser la place à l’Autorité palestinienne pour assurer la sécurité de Gaza à la place de ses appareils sécuritaires. Les fonds collectés pour la reconstruction de Gaza seront aussi versés à Mahmoud Abbas et ne devraient pas ainsi profiter au Hamas», ajoute Fahmi.

Menés par les brigades d’Al-Qassam du Hamas, le Djihad islamique, le Front populaire et la résistance des Gazaouis ont mis à mal la politique de dissuasion d’Israël au bout d’un combat disproportionné. C’est ce qu’explique Walid Kazziha, professeur de sciences politiques à l’Université américaine du Caire. Il ajoute que ce conflit « a placé l’idée de la résistance armée dans une place meilleure que celle où elle se trouvait dans un passé proche ».

Saïd Okacha, spécialiste des affaires israéliennes au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, voit les choses autrement. Il estime, lui, que les cris de joie du Hamas ne correspondent pas aux pertes désastreuses infligées à la bande de Gaza. « Le Hamas essaye d’omettre un terrible bilan humain et matériel », dit-il. Côté palestinien, on compte 2134 morts, dont près de 500 enfants, 253 femmes et 200 personnes âgées. 17000 bâtiments ont été totalement détruits et 475000 Gazaouis, soit un tiers de la population, sont déplacés. La reconstruction de Gaza devrait coûter 6 milliards de dollars.

Ladite victoire du Hamas n’a pas été traduite en « gains immédiats sur le terrain », dit Okacha, qui voit que la donne n’a pas beaucoup changé dans la bande de Gaza, et que les concessions arrachées à Israël sont insignifiantes par rapport aux pertes. Concrètement, c’est un peu moins de 5 km du littoral qui ont été accordés aux pêcheurs palestiniens. Quant à l’ouverture des points de passage, elle dépendra « de la volonté israélienne, puisqu’il n y a pas de mécanisme clair de fonctionnement ». Rien n’est certain pour les autres questions épineuses qui devront être discutées dans un mois, notamment la reconstruction d’un port et d’un aéroport à Gaza.

Egypte : médiateur et vainqueur

##

Jouant les intermédiaires entre Israéliens et Palestiniens, les Egyptiens ont réussi, après plusieurs tentatives, à conclure une trêve « durable » entre les deux parties.

Une fois de plus, l’Egypte a prouvé qu’elle est un médiateur incontournable dans le dossier israélo-palestinien. Selon Mohamad Gomaa, chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, l’Egypte est sortie gagnante aussi dans le sens où elle a réussi à faire échouer les tentatives de ses adversaires régionaux, notamment la Turquie et le Qatar, de s’immiscer dans les négociations pour mettre en cause le rôle du Caire. L’initiative égyptienne, qui a fait l’objet d’un consensus international et arabe, est restée la seule posée sur la table. « Cette crise a marqué un grand retour de l’Egypte comme acteur majeur sur l’échiquier régional et international », dit Gomaa. La preuve en est, selon un haut diplomate égyptien, qu’à l’issue des négociations, le secrétaire d’Etat, John Kerry, a téléphoné au chef de la diplomatie égyptienne, Sameh Choukri, pour lui demander d’inclure un remerciement à l’Administration américaine dans le texte final de l’accord. Une demande rejetée par l’Egypte, et considérée par ce diplomate comme une victoire pour Le Caire.

Walid Kazziha, professeur de sciences politiques à l’Université américaine du Caire (AUC), voit que l’Egypte est parvenue enfin à présenter « la bonne formule » qui a gagné l’approbation des belligérants épuisés par la guerre et conscients, au bout de 50 jours de combat, qu’il n’y aura pas de victoire finale.

« Briser la conformité des positions » du Hamas et des Frères musulmans est un autre gain pour l’Egypte, pense Saïd Okacha, spécialiste des affaires israéliennes au CEPS. Il rappelle ainsi que le mouvement islamique et le djihad ont, dans un communiqué, remercié l’Egypte pour sa médiation. Mais si le ton hostile du Caire envers le Hamas baissait avec la prolongation du conflit, l’Egypte serait « loin de normaliser ses relations avec le Hamas», comme l’explique Tareq Fahmi, politologue au Centre national des études du Moyen-Orient.

Lors de ce conflit, l’Egypte a imposé de nouvelles règles. Contrairement aux fois précédentes, où les Egyptiens assuraient la médiation entre le Hamas et Israël, cette fois-ci, dès le début du conflit, l’Egypte a posé 3 conditions avant de recevoir la délégation palestinienne au Caire. Cette délégation devait être dirigée par l’OLP, les demandes de toutes les factions doivent être présentées dans un seul document, et enfin, le dossier de Rafah ne devait pas être soulevé, puisqu’il s’agit d’une question égypto-palestinienne. « L’Egypte a contribué au retour de Mahmoud Abbas comme acteur de premier plan en ce qui concerne Gaza. Ses gardes devront, en vertu de cet accord, se positionner tout au long des frontières. Et ce retour de Abbas représente aussi un gain pour l’Egypte, puisqu’il va lui permettre d’avoir un oeil sur ce qui se passe dans cette enclave », dit Okacha. Il ajoute que la stabilité de la frontière avec Gaza est un autre gain pour l’armée égyptienne qui va profiter du calme pour mieux contrôler les groupuscules djihadistes dans le Sinai.

Mahmoud Abbas: Le gagnant bis

##

L’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas partage avec le Hamas les pertes humaines et la destruction pyramidale dans la bande de Gaza. Mais au-delà de la reconstruction du secteur qui incombera surtout à l’Autorité, Abou-Mazen ne subit aucune perte. Au contraire, il sort de la guerre de Gaza plus équilibré et plus fort. « Il souffrait vraiment avant la guerre et s’était forcé à se réconcilier avec le Hamas, alors que les Israéliens tentaient de le délégitimer et mettre en doute son caractère de partenaire de la paix », explique Saleh Rached, spécialiste du dossier israélien.

Abou-Mazen, dont la popularité a augmenté au fil de la guerre et des négociations au Caire, évite ainsi une chute libre. Tandis que 39% des Palestiniens approuvaient sa politique en juin, 54% se disaient satisfaits de sa gestion de la crise durant l’opération israélienne. Le président palestinien s’est montré moins critique que d’habitude envers la résistance armée. « Il a placé encore la barre plus haut que le Hamas sur le dossier des détenus palestiniens dans les prisons israéliennes », croit Mohamad Gomaa, chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Soutenu par l’Egypte, c’est lui qui dirige la délégation palestinienne aux négociations, qui regroupe toutes les factions, y compris 5 membres du Hamas, et c’est lui qui annonce l’accord sur le cessez-le-feu. L’Autorité palestinienne est désormais reconnue comme seul interlocuteur régional pour le dossier palestinien, et c’est elle aussi qui détiendra le dossier de la reconstruction de Gaza et recevra les fonds et dons de l’étranger. L’Autorité de Mahmoud Abbas, absente de Gaza depuis 2007, marque encore des gains avec le retour des gardes présidentielles au terminal de Rafah. Le maintien du gouvernement d’union nationale est un autre gain pour le président palestinien, estime Gomaa, même s’il n’écarte par de futures frictions entre le Fatah et le Hamas. Mais le point le plus positif, selon Rached, est le retour de la question palestinienne à l’ordre du jour mondial, après plusieurs années de mutisme.