L’arrière-cour d’Assouan
Najet Belhatem, 9-4-2014

Au-delà de la carte idyllique d’Assouan, les derniers accrochages entre tribus ont révélé un autre visage de la ville et de la région, prises au piège du manque de sécurité, de la prolifération d’armes et des frictions diverses.


« Le massacre d’Assouan ayant fait des dizaines de victimes n’est qu’un chaînon dans un cercle de violences souvent tues entre les tribus dans le sud de l’Egypte. Plusieurs tribus vivent à Assouan, dont les Nubiens sont divisés en Fagika et Al-Konoz. Ce sont des populations renfermées sur elles-mêmes et veillent à ne pas se mélanger avec les autres populations en refusant les mariages en dehors de la tribu. Il y a également la tribu des Al-Halayel, sans oublier les tribus des Bacharya et des Ababda, des Jaafra et des Ansar ».

Le dernier conflit a opposé la tribu nubienne Al-Daboud et la tribu arabe des Al-Hélayliya. Plusieurs versions ont cir­culé sur l’origine du conflit, « variant entre le mépris social et les différends politiques ». La bagarre entre élèves à l’ori­gine du massacre cache, en fait, un volcan de conflits mis en sourdine. « Il ne peut remonter dans son arbre généalogique jusqu’à son quatrième grand-père. Cette phrase est une insulte à Assouan, et elle est susceptible de provoquer un massacre comme cela était le cas entre la tribu des Daboud et celle des Hélayliya. Ce qui réunit toutes les tribus vivant à Assouan c’est la fierté de l’arbre généalogique jusqu’au 10e grand-père », écrit Al-Masry Al-Youm. « Des origines qui remontent, selon les tribus, jusqu’au prophète et ses compa­gnons, pour ce qui est des tribus arabes. Au sein des Nubiens, il y a compétition entre les Konoz et les Fagika, puisque ces derniers se targuent d’être les purs descendants des pha­raons », poursuit le quotidien.

Les armes et la politique

Face à cette fierté, la tribu des Hélayliya est vue par tous comme étant en bas de l’échelle, et ses membres perçus comme des parias. « Ils sont en bas de l’échelle tribale, et pour pallier ce manque de prestige, ils ont opté pour l’ac­quisition massive d’armes. C’est pour cela que les candidats de l’ex-PND, parti au pouvoir du temps de Moubarak, ont eu recours à leurs services. Après la révolution du 25 janvier 2011, les Frères musulmans ont également eu recours à eux en achetant leur protection et leur soutien ». Le journal ajoute que ce recours aux Hélayliya et le surarmement a créé une série de vendettas dans les autres tribus. Selon Khaled Attaye, directeur exécutif de l’union des tribus de Jaafra, « Les Béni-Hélal sont une tribu arabe qui a des relations familiales avec la majorité des tribus arabes à Assouan, mais il y a parmi eux des gens qui font le commerce des armes et de la drogue, surtout après la révolution ».

En 2012, l’Institut égypto-danois pour le dialogue (The Danish Egyptian Dialogue Institute) a publié une étude sur la question de la structure tribale du sud de l’Egypte et son impact sur la politique. Selon elle, « les tribus ont de tout temps été une force politique, mais cette force est devenue plus effective ces dernières décades, et cela est dû aux rela­tions étroites entre les tribus et le Parti National Démocrate du temps de Moubarak, puisque c’était le seul parti en pré­sence dans ces contrées lointaines ». Selon l’étude, cette force politique des tribus a été minimisée durant la période de Nasser, où l’Etat égyptien se basait sur l’idéologie de l’égalité et du nationalisme arabe. « Les tribus dans le sud de l’Egypte reflétaient la décadence que les Officiers libres voulaient combattre. Mais l’esprit tribal a été légitimé durant le règne de Sadate, et surtout durant celui de Moubarak ».

Exacerbation du sentiment tribal

Le journal Al-Wafd fait remarquer que depuis la révolution de 2011, « le sentiment d’appartenance tribale a augmenté au même moment que la dégradation de la situation sécuritaire. Les tribus ont joué un rôle important dans la préser­vation de la paix sociale». Là réside le noeud de la question: le problème sécuritaire. Sur le site en ligne Mada Masr, l’auteur nubienne, Fatma Imam Sakouri, se pose une série de questions : « La situation actuelle à Assouan suscite plusieurs questions que l’on doit adresser au gouvernement, et surtout son aile sécuri­taire: Où étaient les responsables de la sécurité au moment du déclenchement du conflit? Ce qui s’est passé à Assouan peut être lu comme un épisode parmi d’autres bien étudiés par l’Etat, pour opérer des changements démographiques à Assouan et soulever les tribus les unes contre les autres, pour créer une situation qui change les équilibres dans le gouvernorat ».

On apprend par le journal Al-Youm Al-Sabie que les tribus arabes ont demandé à rencontrer le premier ministre et le ministre de l’Intérieur, pour étudier la question et mettre fin aux dépassements de la tribu des Hélayliya « car, selon eux, ils sont la cause de conflits sanglants avec toutes les tribus, dont le der­nier remonte à quelques mois, contre des tribus à Sohag et où il y a eu 4 morts, sans oublier leurs batailles sanglantes avec les Nubiens ». Le site Ménya online rapporte que « selon les témoins, la police savait ce qui se tramait depuis le début mais n’a rien fait. Mais comme d’habitude, lors de conflits tribaux, elle s’est contentée de regarder de loin et a refusé d’intervenir pour éviter le bain de sang ».