Semaine du 12 au 18 décembre 2012 - Numéro 952
Femmes: Un casse-tête de plus
  Le divorce verbal (sans document officiel) est une atteinte flagrante à leurs droits. Des activistes tentent de trouver une issue à cette situation qui est répandue au sein de la classe ouvrière.
un casse
« Un divorce verbal » rend la situation judiciaire du sexe faible plus difficile et coûteuse. (Photo: Al-Ahram)
Dina Darwich12-12-2012

« Je me sens comme une marionnette dont les ficelles sont manipulées par le mari à son aise. Il gère toute ma vie. C’est selon l’humeur de cette personne irresponsable que se dessine mon destin. Mon avenir est incertain.Je ne sais pas quel sera mon sort après m’être répudiée verbalement.Je ne possède aucun documentqui me permet d’entamer les procédures afin de rétablir mes droits. D’ailleurs, si je pense à refaire ma vie, je ne sais pas si c’est licite ou non, car c’est la troisième fois qu’il me répudie de cette manière. Je suis perdue, déprimée et incapable de prendre une décision », crie Hanaa, femme au foyer de 36 ans, épouse d’un plombier et mère de 3 enfants. Le cri de Hanaa semble faire tache d’huile. Sur le forum Al-Fagr sur Internet, chargé de donner des fatwas (avis religieux)relatives aux questions conjugales, de telles plaintes pleuvent. Cette femme qui vit actuellement

un véritable cauchemar semble partager les soucis de nombreuses autres femmes.Le divorce verbal (sans document) ne cesse de gagner du terrain. « Quand je m’occupais du bureau des plaintes au Conseil national de la femme, je recevais tous les jours une dizaine de cas similaires. Ce genre de divorce sans document officiel s’avère une atteinte flagranteaux droits de la femme, car elle risque de perdre tous ses droits édictés par la charia et la loi », s’indigne l’avocate Fatma Khafaga, membre du conseil d’administration de la Ligue de la femme arabe et ancienne responsable au Conseil national de la femme. Une situation ambiguë qui risque d’empêtrer les femmes dans des situations inextricables.Selon l’avocat Ahmad Abbass, la charia n’exige aucun document ni pour le mariage ni pour le divorce. C’est l’intention du mari qui compte. Cependant, le témoignage

de la femme sur le fait que son époux l’aurait verbalement répudiée ne lui garantit pas ses droits comme la pension alimentaire et moakhar al-sadaq (seconde partie de la dot versée en cas de divorce), etc. Seul compte le témoignage de l’époux qui assure que le divorce a vraiment eu lieu.

L’islam aborde les relations conjugales dans un contexte essentiellementbasé sur « (...) l’amour et la bonté entre vous » (sourate Les Romains, verset 21). En cas de divorce, la charia a établi une série de principes sur lesquels se base la séparation. Pour plus de détails, le Coran, lui, a consacré une sourate complète, Le Divorce. Le verset 231 de la sourate La Vache dit : « Quand vous aurez répudié vos femmes, et qu’elles auront atteint le délai fixé, reprenez-les d’une manière convenable,ou bien renvoyez-les décemment.Ne les retenez pas par contrainte, vous transgresseriez les lois — Quiconque agirait ainsi, se ferait du tort à lui-même ».« C’est ainsi que les relations se sont organisées à l’aube de l’islam, puisque cette religion avait pour objectif de former l’esprit de l’individuet de sensibiliser sa conscience. La parole gérait les transactions commerciales et les accords d’achat, de crédit, etc. C’est aussi la parole qui, dans ces sociétés primitives, organisait les relations entre les gens en ce qui concerne les fiançailles,le mariage et le divorce. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Personne ne tient sa parole. Cela pose un problème surtout en ce qui concerne le divorce, puisqu’il engendre un conflit », explique Salem Abdel-Guélil, vice-ministre des Waqfs pour les affaires de la daawa (prédication).

La religion mal exploitée

Ainsi, le divorce verbal est une mauvaise exploitation de la religion et des lacunes du code civil. La femme se retrouve bloquée et ne peut pas prouver son statut civil, alors que le Coran a interdit cette attitude : « (...) et ne laissez pas l’une d’entre elles comme en suspens » (sourate Les Femmes, verset 129).Par voie de conséquence, beaucoupde foyers sont dans un cercle vicieux. C’est la femme qui en paye le prix, car ce genre de divorce a souvent lieu à la suite d’un différend entre le couple. « Souvent, il arrive que le mari nie avoir prononcé le divorce. Dans ce cas, la femme se trouve obligée de le prouver auprès d’un tribunal. Ce périple peut durer plus de 6 mois même s’il y a des témoins. Mais il y a pire : elle est répudiée verbalement sans témoins. Elle est obligée d’entamer un parcours

judiciaire qui pourrait durer plus de deux ans », avoue Nihad Aboul-Qomsane, présidente du Centre égyptien des droits de la femme. Pire encore. « Parfois, le divorce a lieu au téléphone. Dans ce cas, la femme n’a aucun document pour prouver le divorce », avance Aboul-Qomsane. Aujourd’hui, le tribunal peut recourir à la technologie moderne pour prouver le divorce, déclare Aboul-Qomsane en citant le cas d’une épouse dont le tribunal a démontré le divorce par le biais d’un SMS envoyé par son époux.

La situation empire lorsque le mari recourt à diverses ruses pour se dérober à ses responsabilités et ne pas assumer ses devoirs vis-à-vis de la femme en cas de divorce. « Mon mari m’a répudiée verbalement,et puis il a disparu dans la nature. Je n’avais aucune ressource.

Il n’a rien laissé à ses enfants. J’ai travaillé comme femme de ménage pour subvenir aux besoins de mes deux enfants. Deux ans plus tard, j’ai découvert qu’il s’était remarié sans se soucier un seul moment du sort de ses enfants », avoue Sayeda, mère de deux enfants de 7 et 9 ans. C’est une sorte de chantage. Le mari fait tout ce qui est en son pouvoir pour sortir vainqueur

de cette bataille, estime Aboul-Qomsane. Après des années, Sayeda a découvert que son mari l’avait répudiée officiellement sans la prévenir. Elle devait faire le tour de tous les maazouns du Caire pour trouver le document de divorce, afin d’obtenir une pension alimentaire en intentant un procès auprès du tribunal de la famille. « D’autres femmes ont recours au kholea pour contourner la problématique que pose le divorce verbal. Malgré leurs maigres revenus, elles n’hésitent pas à rembourser la dot afin d’obtenir une retraite du ministère de la Solidarité sociale qui ne dépasse pas les 100 L.E. », lance Fatma Khafaga.

Un phénomène répandu dans la classe ouvrière

Malheureusement, ce genre de divorce est très répandu au sein de la classe ouvrière, selon Fardos Bahnassi, directrice de l’association Masriya pour la défense de la femme. C’est une monnaie courante. Le mot divorce est couramment répandu chez les hommes comme moyen de menace, d’humiliation ou de signe de virilité. Les femmes, par contre, sont démunies financièrementet sont incapables de s’engager dans des conflits avec leur ex-mari. « On s’use à chercher notre gagne-pain », assure Asmaa, ouvrière, qui accepte de vivre dans cette situation pour élever ses enfants et se protéger de la calomnie des gens, impitoyables envers la femme divorcée.

En effet, cette situation a poussé certains activistes dans le domaine des droits de la femme à trouver une issue à cette impasse. Nihad Aboul-Qomsane propose de mettre les choses au clair à l’avance. « Pour éviter ce casse-tête, la femme peut imposer, dans le contrat du mariage, une condition lui permettant de divorcer de son mari au cas où il la répudierait verbalement ».D’autres activistes vont plus loin. « Le mariage pourrait être comparé à une institution qui ne peut être bâtie ou détruite que par l’intermédiairede documents. Le divorce ne doit donc être effectif que par la remise d’un document, puisque celui-ci confirme l’intention du mari qui veut répudier sa femme. Sinon, elle garde toujours ses droits d’épouse », explique Bahnassi. Une expérience que certains pays arabes ont réussi à appliquer. « Au Maroc, le divorce doit avoir lieu devant un juge. Et si la femme se plaint auprès de ce dernier disant que son mari l’a répudiée verbalement, le tribunal convoque le mari et lui donne un délai de deux semaines. S’il ne comparaîtpas devant le juge durant ce délai, la femme obtient automatiquementsa liberté ainsi que tous ses droits », conclut Fatma Khafaga .



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