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Hala Galal : La cinéaste de la cause féminine

Lamiaa Alsadaty , Mercredi, 24 août 2022

Le cinéma, pour Hala Galal, est un mode d’expression permettant la revendication et la prise de position, dénonçant les conditions des femmes. Son documentaire Min Al-Qahéra (du Caire) vient de recevoir le Prix du Jury à la 12e édition du Festival de Malmö pour les films arabes.

Hala Galal

Elle possède un mode d’action démontrant qu’il y a encore plein de manières d’être libre et de revendiquer l’égalité. Dans son cinéma comme dans sa vie personnelle, Hala Galal suit intuitivement ses préférences. Née dans une famille ouverte et cultivée où le père, Galal Al-Sayed, était journaliste à Al-Messa et Al-Gomhouriya et sa mère, Omayma Aboul-Nasr, journaliste à Al-Gomhouriya, elle était nourrie d’amour pour la lecture et avait exercé son libre arbitre très tôt. «  Mes parents croyaient fort à la liberté et à l’égalité entre hommes et femmes. D’ailleurs, mes soeurs et moi, nous éprouvons une grande passion pour l’art et la culture en général. Ma soeur benjamine adorait l’histoire et avait fait des études en tourisme, ma cadette est architecte, et moi, l’aînée, j’étais inscrite à la faculté d’information, puis à l’Institut supérieur du cinéma ». Deux choix qui n’ont pas été appréciés par son entourage. « Maman trouvait que des études en médias ne m’apporteraient que des ennuis. Mais, je l’ai convaincue en lui affirmant que je ne voulais pas faire du journalisme: je voulais faire plutôt de l’audiovisuel », raconte Hala en soulignant qu’à l’époque, les informations n’étaient pas disponibles comme c’est le cas de nos jours.

Elle ne savait pas qu’il fallait plutôt faire du cinéma, puisqu’elle était une vraie cinéphile. « C’était l’époque où un film comme Saghira Ala Al-Hob, qui faisait de la propagande pour la télévision, ne cessait d’être diffusé sur le petit écran. Ce dernier était, en effet, un pont entre le journalisme et le cinéma ». Le diplôme en poche, Hala décroche un poste à la télévision égyptienne. Assistante à la réalisation, elle avait fait un programme pour enfants, un autre sur le cinéma et le théâtre. « C’était plus du journalisme, alors que je voulais faire du drame. C’est pourquoi j’ai pris la décision d’aller étudier à l’Institut du cinéma ».

Ni la surprise ni le refus de ses amis qui voyaient en ce choix une perte de temps ne l’a conduite à renoncer à sa décision. « Le jour de l’examen d’admission, je me rappelle que le prof Yéhia Azmi me disait que j’avais déjà beaucoup d’informations qui pourront être développées avec le travail. Or, j’étais convaincue que j’avais besoin d’aller au fond des choses ». Entre-temps, elle avait fait des documentaires, des courts métrages, a fait une interview avec Ibrahim Aslan pour le journal londonien arabophone Al-Hayat, ainsi que d’autres articles pour la revue Sabah Al-Kheir. « C’était aussi un moyen d’être sûre de ce que je voulais vraiment faire. J’ai été très enthousiaste, j’aimais ce que je faisais à l’Institut du cinéma. C’était très enrichissant et j’ai réussi à atteindre ce que je voulais graduellement ».

Mais ayant un pas au cinéma, un autre aux médias a-t-il comblé des lacunes? « Suivre une formation à la faculté d’information m’a inculqué des aptitudes en communication publique. Ceci pourrait être parfois absent chez les cinéastes. Par ailleurs, ceux ou celles qui travaillent dans les médias, à force d’être préoccupé(e)s par la question communicationnelle, occultent le côté émotionnel. Et c’est la raison pour laquelle les programmes de sensibilisation n’apportaient pas souvent leurs fruits. Etre conscient de ces deux éléments, la communication et le côté émotionnel, garantit un certain impact sur le public ».

Or, l’industrie cinématographique est marquée par le manque de place laissée aux femmes notamment derrière la caméra. Dénicher une place distinguée n’est-il pas évident? « Il s’agit d’une organisation sexuée du travail. Les femmes cinéastes étaient discriminées dès le départ sur la base de leur genre, démontrant par le fait même que l’industrie cinématographique partout était un monde dominé et contrôlé par les hommes. On ne croit pas non plus aux aptitudes artistiques des cinéastes femmes; à titre d’exemple, lorsque Inaam Mohamad Ali a fait son film Al-Tariq Illa Eilat (la route vers Eilat), on a confié la réalisation des batailles à Saïd Chimy ».

Les clichés sexistes sont aussi importants au cinéma que dans la vraie vie. Pour cela, Hala a une volonté de mettre en images la réalité et le quotidien des individus, de faire réagir et réfléchir le public, de lui donner la possibilité de prendre position et d’agir concrètement dans son milieu et plus largement, dans le monde où il vit. Il ne faut donc pas s’étonner de ce que son cinéma ait été coloré d’une certaine teinte féministe, puisque ses films sont des traces des combats menés par les femmes au quotidien contre un système qui tendait, et tend toujours dans certains milieux, à leur mettre des bâtons dans les roues.

Dans son dernier court métrage, Min Al-Qahéra (du Caire), elle nous a esquissé le portrait de deux femmes hors normes. Heba, une photographe divorcée qui s’occupe seule de sa fille et arrive à peine à joindre les deux bouts, et Aya, une jeune fille orpheline qui décide de retirer son voile et se mettre au patinage. Deux figures féminines dont les options sont peu communes et qui nous bouleversent, grâce à l’émotion à la fois violente et retenue, et terriblement humaine.

Le choix de ses sujets? « Je suis ce que je ressens. Et en tant que femme qui vit dans cette société sous pression puisque je ne suis pas voilée, je travaille dans le cinéma et je fais des choix qui n’obtiennent nécessairement pas l’approbation de tout le monde, il devient normal que je parle plus des femmes. Toutefois, la souffrance en général me tient au coeur, que ce soit celle d’un homme, d’une femme ou même d’un enfant ». Hala se donne corps et âme à un genre de cinéma peu visionné en Egypte, puisque les documentaires ne sont projetés que sur les plateformes. Ainsi, il se peut même que les femmes dont elle raconte les histoires ne visionnent pas ses films. « Certes, parce que le cinéma est désormais une industrie qui cherche au mieux le profit sinon la rentabilité à tout prix. Par conséquent, les décideurs ont leur raison économique. En outre, il existe une autre raison sociale à savoir, le public conçoit ce genre de cinéma en tant que film d’actualité abordant des éléments sociaux. Or, je vois le documentaire comme le long métrage, mais dont le héros est une personne réelle et non pas un personnage, il pourrait être un voisin, un ami, etc. ».

Toutefois, certains s’étonnent de voir certains de ses films centrés sur les femmes. « Eh oui! Parce qu’ils cherchaient à ce que les personnages féminins soient toujours dépendants d’un homme. D’ailleurs, j’avais déjà tourné des films centrés uniquement sur des hommes et personne ne m’avait posé la question ». La mise en images des réalités féminines par des documentaristes à l’instar de Hala a, de ce fait, permis aux femmes de s’imposer comme de réels sujets dotés d’une conscience, auxquels on a attribué des qualités, des droits et des responsabilités. En ce sens, le cinéma documentaire fait par les femmes devient une réaction à la lourdeur des modèles et des codes antérieurement imposés. Et Hala tente de bouleverser l’ordre établi. Ainsi elle a souligné à plusieurs reprises qu’elle refuse l’idée d’avoir un modèle, un mentor. « Un modèle à suivre implique des codes patriarcaux qui s’y rapportent. Et du coup, l’autocensure s’impose afin de plaire au modèle vénéré, ce qui nuit à la création », affirme-t-elle, ayant su se délibérer de certaines contraintes imposées par l’industrie. « Je n’ai jamais rêvé de faire un feuilleton pour le Ramadan, ou couru derrière un producteur », souligne-t-elle. Et d’ajouter : « En 2010, j’ai été choisie par Bahaa Taher pour tourner en film son roman Noqtet Nour et dont le scénario était écrit par Bilal Fadl, et avec Yéhia Chanab comme producteur et Nour Al-Chérif comme héros. Toutefois, le projet s’est arrêté en raison de la Révolution du 25 Janvier ». Un coup raté, un autre gagné. La documentariste fonde avec ses collègues CINMAT, une sorte de plateforme rassemblant des cinéastes indépendants pour produire et distribuer leurs films en toute liberté sans être obligés de suivre la mode. « A travers ce partenariat, j’ai compris comment être cinéaste intégrée, comment réaliser, produire et organiser des ateliers ». Une expérience qui a été reprise par de nombreux autres cinéastes tels Hala Lotfi, Ibrahim Al-Battout, Ahmed Abdallah… L’incursion de Hala Galal dans cet univers lui a permis de trouver sa voix et, du même coup, a permis à beaucoup d’autres de se faire entendre.

Avec une liberté, un courage et un humour communicatifs, elle partage son expérience et ses histoires, dans la volonté de changer le monde autour d’elle et de faire valoir les droits des femmes, délivrés des contraintes et des tabous.

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