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Lena Chamamyan : La voix cosmopolite

Névine Lameï, Mercredi, 11 mai 2022

Chanteuse, parolière et compositrice syro-arménienne, Lena Chamamyan a bâti, en quelques années, une réputation assez solide de par le monde. Elle combine musique arménienne et chants du Levant, leur attribuant parfois un accent jazzy.

Lena Chamamyan

Avec sa voix cristalline, profonde et éthérée, elle vient d’animer, le 22 avril dernier, à l’Opéra du Caire, une soirée musicale teintée de spiritualité. Chanteuse, parolière et compositrice syro-arménienne, Lena Chamamyan fait écho aux pays du Levant, en mélangeant les styles traditionnels des chansons classico-orientales du monde arabe et de l’Arménie avec le jazz et les classiques occidentaux.

Sa musique, entre tradition et modernité, est libre d’expression, ouverte à l’autre et bien attachée à ses racines. C’est sa manière d’affirmer, en tant qu’artiste femme du Moyen-Orient, son identité arabo-arménienne par un chant qui remue les coeurs.

Née en 1980 à Damas, Lena a grandi dans une famille arménienne catholique, originaire de la Cilicie, l’Anatolie méridionale. Son père, Artine, un ingénieur né à Alep, est un passionné de photographie et de musique. C’est à Damas qu’il rencontre Ghada, la mère de Lena, une Syriaque de Mardin. «  Toute petite, j’écoutais de la musique jazz, car mon père jouait trompette et saxophone. De Louis Armstrong au bebop ... Je trouvais ces musiques un peu étranges, mais j’adorais. Mon père me parlait toujours en arménien. Il est le seul de ses frères à avoir choisi de ne pas quitter la Syrie. Dans les années 1960, le régime de Damas avait réprimé les dissidents politiques et confisqué les biens de mon grand-père, Hovannes, un couturier marxiste, très connu en Cilicie », raconte Lena Chamamyan.

Polyglotte, elle chante en arabe, en arménien, en français et en anglais. « Mes gènes portent un héritage croisé, uni par la foi et le génocide. En 1915, mes grands-parents paternels sont arrivés à Alep, sans jamais retourner en Cilicie ». L’enfance de Lena ne s’est pas déroulée dans une communauté arménienne isolée. Côté maternel, son grand-père est libanais de Zahlé et sa grand-mère est syrienne de Damas. « C’est ma grand-mère Joséphine qui m’a initiée au chant classique, à l’âge de 5 ans, me faisant écouter Asmahan, Farid Al-Attrach, etc. Elle m’a également initiée à la cuisine arménienne, c’est elle qui m’a appris à jouer avec les couleurs et les saveurs ».

Cette cuisine va de pair avec la personne aventureuse et innovante qu’est Lena, qui aime voyager dans le monde entier, à la découverte de nouvelles idées. Cela n’est pas sans effet sur sa musique, qui explore toutes les saveurs et tous les arômes du monde. « Je suis un mélange de tout. Ma musique aussi est à la croisée du jazz, du classique, du soufi, du fado portugais, de la musique des Balkans, de la musique grecque, turque, africaine, indienne, andalouse, arménienne, du folklore levantin… Elle est cosmopolite, exprimant mes racines, mes identités. Elle est aussi marquée par le génocide, l’exil, la diaspora, par mes états d’âme, oscillant entre espoir, amour, souffrance et résilience », précise Lena Chamamyan. Et d’ajouter: « Je travaille ma voix comme un instrument. Le chant classique oriental se préoccupe plus du texte, il ne mise pas trop sur l’émotion. Alors que la musique arménienne met davantage l’accent sur les émotions. Moi, j’aime chanter et vivre une émotion ».

Chamamyan écoute Ella Fitzgerald, Dianne Reeves, Dulce Pontes, Amalia Rodriguez, Dhafer Youssef, Nora Johns, Fairouz... C’est le jazz, à caractère révolutionnaire et teinté de mélodies orientales, qui lui offre un libre espace d’expression et de flexibilité musicale. En 2006, elle chante Sareri Hovin Mernem (je mourrai pour le vent des montagnes), de Komitas, le grand maître de la musique arménienne, dans de petits villages, à Damas, mais aussi devant un large public issu de la diaspora syrienne. Et ce, avant de se faire connaître de par le monde. « Ma voix, semble-t-il, permet aux expatriés de retrouver les parfums de Damas, l’âme damascène. En ces temps, le jazz était en pleine effervescence en Syrie. Je suis de la génération chanceuse qui a bénéficié d’une ouverture culturelle. Cela m’a permis de rompre avec le conservatisme de ma famille catholique, qui intervenait — à mes débuts— dans mes projets musicaux. J’ai appris à être plus indépendante ».

Jouant sur le xylophone dès l’âge de 9 ans, Lena était membre de la chorale de son église arménienne catholique et de son école à Damas. Diplômée en 2002 de la faculté de commerce, Université de Damas, elle intègre, à la même année, l’Institut supérieur de musique de Damas, où elle étudie le solfège, avec son professeur arménien russe, Arax Chekidjian. C’est là qu’elle rencontre le jazzman Bassel Rajoub. Ensemble, ils montent un projet musical basé sur la refonte du répertoire classique syrien et les mélodies traditionnelles orientales, par une teinture jazzy.

Chamamyan ravive et pérennise les chants traditionnels et interprète Ya Maila Aal Ghoson, Ya Msafera, Youma La La … A partir de cette date, la soprano dramatique se produit en Syrie dans de multiples centres culturels, avec des musiciens internationaux de jazz dont Nareg Abajian, s’entraîne avec des formateurs venus de La Scala de Milan, et prête sa voix à un nombre de séries télévisées et de longs métrages, dont Nizar Qabbani, Grandma’s Tattoos et Behind the Mirror.

En 2005, elle est lauréate du prix Al-Mawred Al-Thaqafi (ressource culturelle). Et en septembre 2006, elle prend un nouveau départ et remporte la finale de la première édition du prix Radio Monte Carlo Moyen-Orient Musique, au centre culturel Al-Hussein, à Amman. Ce prix constitue un tournant dans sa carrière et lui permet de sortir son premier album, Hal Asmar El Lon.

La même année, à Damas, elle chante à la mémoire du journaliste turco-arménien Hrant Dink, partageant la scène avec le musicien turc Kemal Arslan. « Ce n’était pas facile pour une personne qui a grandi avec le souvenir du génocide de chanter côte à côte avec un Turc. Au début, j’ai refusé de lui serrer la main, mais petit à petit, il est devenu un très bon ami. D’ailleurs, il est un défenseur de la cause arménienne. Le côté humain l’emporte sur le politique. Après cette rencontre, j’ai appris à abandonner mon égo, ma haine, ma faiblesse, et s’ouvrir à l’Autre, à l’accepter, à l’aimer ».

Sur scène, elle ressemble à une sirène, aux cheveux roux bouclés anglais, qui lui donnent beaucoup de charme. Souvent aussi, elle s’habille en tenues folkloriques, portant notamment des robes brodées, toutes en couleurs, avec des accessoires en argent. Car les Arméniens sont d’excellents orfèvres. « Joséphine, ma grand-mère maternelle, me conseillait de ne pas sortir de la maison sans être fardée et sans porter un petit sac à main. Elle me disait aussi que les cheveux bouclés et tirés apportent un style élégant et dynamique. Rester belle, dans la joie de vivre, même en temps de guerre, était pour elle une nécessité », évoque Chamamyan.

Au lendemain de la révolution syrienne, en 2011, elle a voulu changer de look. Alors, dans un salon de beauté à Paris, où elle vit depuis 9 ans, elle opte pour ce look gitan, un peu hippy, afin de se remonter le moral. En fait, il va de pair avec sa musique, exprimant le refus de l’autorité, le retour à la nature, la contre-culture, la liberté …

Ses parents sont restés à Damas, alors qu’elle a obtenu la nationalité française en 2020. A Paris, elle emporte avec elle son énergie créatrice et les souffrances de son peuple. Récipiendaire de plusieurs prix, elle se produit sur les scènes les plus prestigieuses d’Europe et du monde arabe. « A Paris, je me suis libérée. Je déteste les règles et les lois, j’aime vivre libre comme le vent. Et c’est aux gens de respecter mes choix et mes droits », dit-elle. Là-bas, elle trouve un nouveau créneau musical, avec moins d’obstacles sociétaux. Elle collabora avec le jazzman André Manoukian et célèbre en 2013 la sortie de son album Ghazl El Banat (barbe à papa). « Ghazl El Banat appelle à la paix, à la joie, aux rêves, à la protection des enfants et des femmes. J’ai toujours été charmée par Schéhérazade, la femme intelligente qui a su sauver les femmes de son peuple d’une mort qu’elle a défiée avec sagesse. Et ce, sans perdre ni sa tendresse ni sa féminité. Plus je vieillis, plus je me rends compte que je veux revenir davantage à mes origines », avoue Chamamyan. Et d’ajouter : « Si je peux revenir en arrière, je ne céderai pas à mes droits. André Manoukian a pris deux de mes chansons, Leli Aman et Moutner, et les a insérées de manière illégale dans son nouvel album. Je n’ai pas accès aux huit autres chansons sur lesquelles nous avons travaillé ensemble ».

Multipliant les va-et-vient entre la France et l’Egypte, elle se sent très à l’aise dans ce dernier pays, où elle réside dans le quartier huppé de Zamalek. Elle aime se balader dans les rues cairotes, à la découverte de son riche héritage culturel. En 2021, elle a tourné le vidéo-clip de sa chanson Tariq El Shams (la voie du soleil) en Egypte.

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