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Alexandrie, d’une époque à l’autre

Rasha Hanafy , Mercredi, 22 juin 2022

L’écrivain Alaa Khaled nous emmène comme toujours dans sa ville natale. Dans le roman Matahet Al-Iskandariya (le labyrinthe d’Alexandrie), il aborde ses transformations depuis l’époque nassérienne.

Alexandrie, d’une époque à l’autre

La ville d’Alexandrie comme racontée dans ce livre ne succombe pas à son image stéréotypée, reprise en choeur dans les oeuvres littéraires. Ce roman de Alaa Khaled capture ses transformations depuis la fin des années 1970. A cette époque, les groupes islamistes ont commencé à dévoiler leurs vrais visages. Les changements se sont accélérés dans la société alexandrine, tournant la page de son cosmopolitisme mythique. Matahet Al-Iskandariya (le labyrinthe d’Alexandrie) raconte l’histoire d’un jeune homme, appartenant à un groupe intellectuel qui se fait appeler Gamaet Al-Hamir (le groupe des ânes). Celui-ci se considère comme le prolongement d’un autre plus ancien, qui a été fondé par l’homme de théâtre Zaki Tolaymat dans les années 1930 et qui regroupait 35 000 membres, dont des notoriétés tels Taha Hussein, Naguib Mahfouz, Abbas Mahmoud Al- Aqad, Seif Wanly et Nadia Lotfi. Cette comédienne a été d’ailleurs la dernière à présider l’association. Pourquoi l’âne en particulier ? Pour sa persévérance et sa patience. En fait, il donne tout sans rien attendre en retour. Les événements se déroulent ainsi autour de ce groupe d’artistes et écrivains, assez jeunes pour la plupart. Ceux-ci se promènent dans les rues d’Alexandrie, ses places, ses cafés, ses restaurants, ses marchés populaires, ses cimetières, ses cinémas, ses hammams, ses bars, ses musées, ses magasins de disques, etc. C’est à travers leurs balades pédestres et leurs mémoires personnels que l’auteur révèle les changements qu’ont subis les habitants. Leurs destins ont basculé tout comme ces lieux de la ville.

Le poète et écrivain Alaa Khaled, qui a fondé la revue culturelle périodique Amkéna (lieux) dans les années 1990, évoque la ville actuelle et non celle des fictions romanesques à l’instar de la trilogie de Lawrence Durrell. Khaled décrit donc l’absence du pluralisme culturel.

Un déclin progressif

Selon lui, les transformations ont commencé bien avant les années 1970, elles remontent plutôt à l’époque nassérienne. Le leader des Officiers libres pensait qu’il fallait unir les voix et les idées, en s’attaquant au pluralisme et au cosmopolitisme, alors considérés comme les vestiges du colonialisme. Ceci a entraîné une vague d’exclusion religieuse et intellectuelle, assez violente. Les mouvements islamistes ont percé, notamment celui d’Al-Takfir wal Hijra (anathème et exil), fondé en 1971.

Alexandrie n’est plus un lieu d’ouverture, de tempérament et de relations ouvertes. Et ce, à cause de la politique de Nasser, héritée par ses successeurs. Une nouvelle géographie se dessine. « Cet héritage culturel hante tous les recoins de la ville, mais il est impalpable », dit Alaa Khaled, né à Alexandrie en 1960. Dans cette nouvelle géographie, le centre s’est déplacé de Manchiya, l’un des quartiers les plus anciens de la ville, vers des zones telles que Tobgiya, à l’ouest, habitée par des ouvriers d’usines construites sous Nasser.

Dans le roman Matahet Al- Iskandariya, les personnages principaux représentent les différentes catégories sociales : intellectuels, artistes, ouvriers, extrémistes, libertins, etc. L’auteur raconte par exemple plusieurs histoires sur les nonvoyants qui, semble-t-il, constituent une communauté à part, comme les intellectuels.

Le narrateur passe pas mal de temps avec les non-voyants, les aidant à faire leurs études, leur lisant des livres. Il pense que ce sont des héros qui fonctionnent suivant une logique très particulière. Pour eux, le handicap est un facteur de distinction. Il y a aussi parmi eux ceux qui se considèrent comme des victimes et tentent de faire payer les autres. Dans les cercles intellectuels, ceux qui luttent pour la liberté deviennent aussi tortionnaires et victimes à la fois.

« Le fanatisme existe de part et d’autre, dans les deux camps, seuls les outils diffèrent », affirme Khaled.

Matahet Al-Iskandariya (le labyrinthe d’Alexandrie), roman de Alaa Khaled, aux éditions Al-Shorouk, 2021, 401 pages.

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