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Autopsie des mutations économiques

Amani Gamal El Din , Mercredi, 02 mars 2022

Dans son nouvel ouvrage, l’économiste chevronné Mahmoud Mohieddine redessine les contours d’une donne économique tumultueuse. Il passe aisément de la théorie à la pratique par le biais d’une étude minutieuse et analytique.

Autopsie des mutations  conomiques
Mohieddine et Ibrahim Al-Moallem (PDG d Al-Shorouk) lors de la signature du livre. (Photo : Islam Safwat)

Le livre de l’économiste de renom Mahmoud Mohieddine qui vient de paraître aux éditions Al-Shorouk ne s’adresse pas uniquement aux experts, mais il aspire à simplifier les réalités économiques, afin de les rendre accessibles à tous. Intitulé Fil Taqaddom, Morbikate wa Massarate (sur la voie du progrès, des pistes et des embûches), le livre mêle théories et conseils pratiques. Et sans doute, l’expérience de Mohieddine, né en 1965, lui permet de passer aisément de l’un à l’autre. Car il a été professeur d’économie, ministre de l’Investissement dans le cabinet d’Ahmad Nazif (2004 à 2010), sans compter ses postes successifs à la tête des deux institutions financières jumelles de Wall Street, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, jusqu’à son poste actuel d’envoyé spécial du secrétaire général de l’Onu pour le financement de l’agenda 2030 sur le développement durable.

Dans son ouvrage, il enfile l’habit du chroniqueur, analysant de narrer en détails la donne économique mondiale, secouée par des mutations profondes. Son analyse couvre surtout la période allant de 2018 à 2020. Le lecteur peut alors surfer avec l’auteur, qui dépeint des scènes vivantes des coulisses onusiennes en juillet 2019, lors de la rencontre des 48 chefs d’Etats, réunis en prélude à l’adoption de leurs stratégies nationales de développement durable. Il nous emmène également aux discussions ministérielles, entamées en 2016, afin de mieux définir les 17 objectifs adoptés par les différents pays, partant des trois piliers, social, économique et écologique. Mohieddine nous permet de naviguer entre Pristina, la capitale du Kosovo, Tirana en Albanie, Tokyo au Japon, etc. pour imaginer comment fonctionnent les villes intelligentes grâce à l’usage efficace de larges bases de données dans tous les domaines liés aux services publics.

L’expert avance sûrement que le progrès n’est pas un processus linéaire et que chaque pays doit avoir une prescription différente, en fonction de ses politiques financières, économiques et monétaires. Bref, tout doit être taillé sur mesure. Il mentionne dans la préface que bon gré mal gré, les Etats ont depuis toujours été en course contre le progrès. « Qu’on le veuille ou non, les obstacles, les chocs et les surprises ont été nombreux durant cette course, c’est ce que j’appelle embûches. Je cite à titre d’exemple les crises épidémiques, les changements climatiques, les bouleversements politiques, les chocs économiques imprévisibles ou encore les nouveautés technologiques. Il nous incombe de savoir prévenir les risques de ces embûches. Raison pour laquelle il faut se détacher des prototypes et des cadres rigides, tout en redéfinissant les objectifs de développement et de progrès à chaque étape », fait-il souligner.

« Le piège du milieu »

Mahmoud Mohieddine évoque le calvaire de la pandémie de Covid-19 dans ses dimensions sanitaire, sociale et économique, qui a mis à nu un monde extrêmement fragile. La crise a aggravé la situation de la pauvreté et des inégalités mondiales, elle a fragilisé les systèmes sanitaires et entraîné la hausse d’une inflation globale, la première du genre depuis 17 ans avec 7 % aux Etats-Unis et 5 % dans la zone euro. « Les chiffres sont alarmants. 1 milliard d’individus sont tombés dans l’extrême pauvreté, selon les estimations de la Banque mondiale, et 265 millions d’habitants seront exposés à une insécurité alimentaire. Au premier trimestre de 2020, les dettes ont atteint 322 % du PIB, dépassant la barre de 350 milliards de dollars. Ces indices ont accru l’endettement auprès des secteurs privés et publics et présagent l’incapacité de certains pays en développement, issus d’Afrique et de l’Amérique Latine, à répondre à leurs engagements et à payer les dettes et ses services », explique-t-il.

En abordant la lutte contre l’inflation globale, il classe les pays en trois catégories. La première, celle des pays riches capables de faire face à la situation. La seconde, les pays en développement aux revenus limités, auxquels les pays donateurs fournissent un soutien financier et des aides. Et la troisième, étant la plus problématique, est celle qui se trouve au milieu, c’est-à-dire les pays aux revenus moyens, telle l’Egypte, qui ne peuvent pas bénéficier des aides et qui ne détiennent pas encore les outils nécessaires pour un rétablissement prompt. De quoi alourdir le fardeau sur les budgets nationaux, retarder la croissance et menacer leurs marchés de l’emploi. C’est ce que l’économiste appelle « le piège du milieu », pour reprendre ses termes.

A la lumière de l’inflation globale qui s’aggrave, le destin des objectifs onusiens de développement durable s’avère incertain et les scénarios à venir deviennent de plus en plus imprévisibles. Et ce, à l’ombre des perturbations issues des ouvertures économiques, à l’heure où les chaînes mondiales d’approvisionnement sont souffrantes et où la production et l’offre n’ont pas atteint les niveaux du pré-Covid. S’ajoutent à cela la hausse des cours mondiaux de pétrole et les dérèglements des marchés financiers.

La mondialisation omniprésente

La mondialisation économique n’est pas près de disparaître à cause du choc du coronavirus et la paralysie des chaînes d’approvisionnement, mais les équilibres des forces économiques seront reconsidérés, analyse Mohieddine. Ses composantes resteront les mêmes, à savoir les mouvements du commerce, des capitaux, de la main-d’oeuvre, ainsi que l’échange des connaissances et de la technologie. Cependant, les pôles d’attraction économique vont changer au profit de l’Est de l’Asie et des blocs régionaux, comme le plus grand rassemblement régional composé de certains pays asiatiques, la Chine, la Corée, le Japon, la Nouvelle-Zélande et l’Australie ; en plus de la Zone de libre-échange continentale africaine.

Bien que la mondialisation soit là pour rester pendant un certain temps encore, le monde de l’après-corona véhiculera des changements majeurs à deux niveaux : l’économie numérique et les investissements intelligents durables, qui réduiraient l’impact des émissions sur l’environnement et le climat.

« Le digital et la technologie de l’information ont bouleversé les modes de vie. Le progrès des nations sera dorénavant mesuré à partir de l’agilité des nations dans le transfert numérique. Il est donc inéluctable que les données deviennent le pilier de la nouvelle révolution industrielle qui dépend de la technologie de l’information. La valeur des données réside dans leur disponibilité ; mais il faut détenir une capacité ultra rapide dans leur usage et leur exploitation à des fins commerciales. Selon l’un des rapports du Forum économique mondial, les données disponibles grâce à l’économie numérique augmenteront de 40 zettabytes, qui est une nouvelle unité mesurant le stockage des données, correspondant à 40 mille mille milliards (21 zéros) », affirme-t-il.

Quelles chances pour les économies arabes, variables et disparates ? Comment survivront-elles à la 4e révolution industrielle ? Mahmoud Mohieddine avance que la réussite est conditionnée par l’avenir d’une coopération économique arabe plus cohérente, qui doit négliger les barrières de la langue, la culture et l’emplacement géographique. Or, d’après lui, la plupart des pays arabes ne sont pas prêts à la numérisation. Il faut réviser tous les systèmes nationaux de données et réformer les cadres juridiques régularisant leur transfert.

« Le monde a vécu des paradoxes douloureux et sans précédent à cause du confinement et de la distanciation sociale. Mais une fois que la pandémie aura été contrôlée, le monde sera différent de celui qui a précédé le Covid-19, à cause du changement des comportements des gens et des nouvelles règles qui redéfiniraient les aspects et modes de vie » conclut-il dans son ouvrage.

Fil Taqaddom, Morbikate wa Massarate (sur la voie du progrès, des pistes et des embûches), de Mahmoud Mohieddine, aux éditions Al-Shorouk, 2022.

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