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Le Ministre de la Défense

Soheir Fahmi, Dimanche, 31 mai 2015

Dans Agnéhat Al-Faracha (les ailes du papillon), Mohamed Salmawy décrivait un scénario étonnement proche de ce qui s’est passé le 25 janvier 2011. Nous publions ici un extrait de ce roman à maintes fois qualifié de prémonitoire.

Le Ministre de la Défense

Tout le pays parlait main­tenant de Doha Al-Kénani, l’épouse de Medhat Al-Safti, qui avait critiqué le parti et certains jour­naux avaient titré : « La disparition de Doha Al-Kénani dans des cir­constances obscures ». D’autres avaient parlé de « Nouvelles incer­taines concernant la détention de Doha Al-Kénani ». Toutefois, la revue qui l’avait interviewé avait publié un numéro spécial, dont les manchettes titraient : « Le parti au pouvoir se ronge de l’intérieur … La détention de l’épouse de Medhat Al-Safti pour ses prises de position nationales ». La revue avait offert un registre complet comportant le nombre de détenus depuis la mani­festation du Palais de la justice s’éle­vant à 3 000 personnes avec des hommes et des femmes, et surtout des jeunes.

Une autre revue avait pour titre : « Une nouvelle exclusive : Le Dr Achraf Al-Zeini, depuis sa prison, demande au peuple l’insurrection civile ! ».

Les événements avaient pris un tour inattendu et les chefs de l’op­position et les dirigeants de la socié­té civile avaient tenu une grande réunion qui avait duré toute la jour­née et dont la conclusion était de prendre des démarches communes et ordonnées. Ils avaient alors publié un communiqué commun au nom du rassemblement des forces poli­tiques égyptiennes, signé par les dirigeants de l’opposition deman­dant la libération immédiate des détenus.

Les personnes réunies jugèrent que leur réunion se tiendrait tant que leurs demandes ne seraient pas exaucées … Dès que ces nouvelles furent publiées, un nombre croissant des différentes couches du peuple se joignit à eux également. Ainsi, la réunion se transforma en 24 heures à un sit-in populaire énorme et sans précédent.

Vingt-quatre autres heures se déroulèrent durant lesquelles il n’y eut aucun acquiescement aux demandes des personnes rassem­blées. Le rassemblement publia son second communiqué affirmant que le peuple était arrivé à bout et qu’il refusait avec toutes ses couches sociales d’avoir affaire avec le parti au pouvoir qui avait détruit la vie politique en promulguant des lois exceptionnelles ayant permis de res­serrer sa prise sur le pays durant les décennies précédentes. Le commu­niqué mit en avant le fait qu’il était temps que le peuple se soulève, afin de se débarrasser de ce pouvoir cor­rompu et dictateur dont le joug l’écrasait. Il demanda en dernier lieu de faire sienne la demande du leader détenu, le Dr Achraf Al-Zeini, pour une insurrection civile dès le lendemain matin.

La manière de communiquer entre les différents rassemblements populaires qui avaient répondu à l’appel du Dr Al-Zeini pour l’insur­rection civile, se fit à travers Internet et le téléphone portable, surtout qu’il apparaissait difficile pour les journaux et les chaînes satellites de suivre la situation qui changeait rapidement sans précé­dent. Ainsi, les messages envoyés à travers les téléphones portables et les sites électroniques demandaient à ceux qui refusaient la répression et le despotisme du parti et du gou­vernement corrompu de rester chez eux et de ne pas aller à leur travail jusqu’à ce qu’ils répondent aux demandes populaires qu’avaient posées les forces d’opposition. Le lendemain, le pays s’arrêta de tra­vailler et la vie publique fut paraly­sée. Les sociétés et les entreprises se départirent de leurs fonction­naires et les rues se vidèrent com­plètement. Le pays apparut avec le peu de gens qui n’avaient pas res­pecté l’insurrection comme s’il y avait une grève lente qui laissait se dérouler le quotidien, mais à un rythme très lent qui ne suffisait pas aux nécessités du travail.

Ainsi apparut devant le monde entier la position des forces popu­laires vis-à-vis du parti au pouvoir, et on fut assuré de la falsification des élections qui donnaient au parti dans toutes les élections pas moins que 90 % de voix. Les agences de presse étrangères écrivirent un pre­mier référendum non falsifié sur la popularité du parti au pouvoir et le poids des forces populaires d’oppo­sition.

Face à cela, le gouvernement décida de bouger ; le secrétaire général du parti, Abdel-Rahmane Al-Safti, adressa un appel aux diffé­rentes forces du parti pour faire face au complot qui se tissait contre l’Egypte et qu’appuyaient des forces étrangères, dans l’objectif de démanteler la stabilité et la sécurité du pays. Le ministre de la Défense publia un communiqué dans lequel il annonça qu’il avait limogé un certain nombre de forces populaires qui complotaient pour renverser l’Etat, et qu’il avait été clair sans laisser aucun doute que le Dr Achraf Al-Zeini, en détention à l’heure actuelle, était un des piliers de ce complot dont on avait tissé les grandes lignes à l’étranger.

Le communiqué du ministre de l’Intérieur démontra que les forces de sécurité poursuivaient le Dr Achraf Al-Zeini depuis un moment et qu’elles avaient des informations qu’il était revenu au pays peu de temps avant la grande manifestation du Palais de justice, qu’il était allé également dans un des pays euro­péens pour rencontrer des forces du service de renseignements des pays adversaires et qu’il avait touché des sommes d’argent pour qu’il y ait des émeutes dans le pays afin de réaliser un large plan pouvant mettre à découvert tous les détails plus tard.

Le communiqué ajouta que le Dr Achraf Al-Zeini avait été affronté à ces accusations et qu’il avait donné des aveux détaillés sur ce sujet et sur les noms de l’organisation secrète qui voulait renverser l’Etat. Parmi les noms cités dans ce com­muniqué, on pouvait lire le nom de la designer de mode Doha Al-Kénani (sans souligner qu’elle était l’épouse de Medhat Al-Safti) et la profes­seure universitaire Mouchira Abdel-Rahman qu’on avait limogée quelques heures avant le communi­qué, et 37 autres noms d’opposants qu’on a limogés, en plus d’un nombre de jeunes, dont Hassan Al-Leissy, Hala Abdel-Chahid, Ayman Al-Hamzaoui et Salwa Al-Alimi.

Un des journaux publia un repor­tage sur un nombre de jeunes qui avaient été détenus et dans lequel Salwa Al-Alimi et Hala Abdel-Chahid se déplaçaient entre les manifestations et la salle d’opéra­tions avec quelques volontaires qui avaient envoyé des messages télé­phoniques. Quant à Hassan Al-Leissy et Ayman Al-Hamzaoui, ils sont arrivés à un moyen leur per­mettant de brouiller les cartes pour le pouvoir à chaque fois qu’un blo­gueur utilisait Internet. Ainsi, au lieu que le message d’un blogueur apparaît pour les forces de sécurité dans leur vérité, il prenait une tour­nure brouillant les cartes.

Ces informations mirent le feu aux poudres et les gens ne se suffi­rent pas de rester chez eux, mais descendirent dans les rues à travers tout le pays et se déplacèrent vers Alexandrie en quelques heures, puis vers la Haute-Egypte et un certain nombre de gouvernorats, et ceci après que les gens eurent senti qu’il n’y avait pas de chances pour le parti d’adopter à nouveau ses moyens désuets en ne répondant pas aux demandes des foules et en abaissant toute force d’opposition. La situation éclata et il devint très difficile de refaire marche arrière.

Il ne se passa pas quelques heures avant que le gouvernement, dans une réunion exceptionnelle, ne prenne la décision d’appliquer un couvre-feu pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle. Le mouvement des masses était plus fort que n’importe quelle décision et personne ne respecta le couvre-feu. Le gouvernement prit alors une nouvelle décision sans appeler à une autre réunion. Décision qui ne figu­ra pas dans la presse, et les forces de la police descendirent dans les rues du Caire, d’Alexandrie, d’Assouan, de Tanta, de Mansoura, de Suez et de Port-Saïd ainsi que d’autres villes. Personne n’aurait pu s’imagi­ner que la police avait ce grand nombre de forces qui égalait les armées militaires, mais la descente des forces de l’armée dans les rues renforça l’insurrection et la rébel­lion. Le nombre des manifestants augmenta dans toutes les villes et dans d’autres villes.

Le gouvernement se retrouva devant deux choix, soit il donnait sa démission et se désistait du pouvoir pour la première fois depuis des dizaines d’années, soit il revenait à l’armée. Dans une réunion agitée du gouvernement, le secrétaire général du parti, Abdel-Rahmane Al-Safti, demanda au ministre de l’Intérieur de descendre dans la rue dans quelques heures …

Et alors éclata la surprise que per­sonne n’attendait parmi les ministres ou même le premier ministre qui suivait les ordres du secrétaire géné­ral du parti, à savoir le refus du ministre de la Défense de faire des­cendre l’armée dans la rue. Il pro­nonça un discours historique dans lequel il rappela au gouvernement que l’armée avait pour mission de défendre la terre de la patrie contre les envahisseurs et non de frapper les Egyptiens quelles que soient leurs positions. Au cas où ils seraient des hors-la-loi, qu’ils soient présentés à la loi. Il termina son discours en disant : « Je ne suis pas heureux de l’état de chaos qui sévit dans le pays, mais je ne permettrais pas, tant que je suis à ce poste, que l’on utilise l’armée dans un conflit politique » .

Mohamed Salmawy

Ecrivain, dramaturge et journaliste, il a suivi des études en littérature anglaise avant d’étudier le théâtre shakes­pearien à l’Université d’Oxford. Il est secrétaire général de l’Union des écrivains et hommes de lettres arabes. Depuis 2005, il se consacre entièrement à l’écriture. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages littéraires et politiques, dont les recueils de nouvelles Al-Ragol Allazi Faqad Zakératoh (l’homme qui a perdu sa mémoire) en 1983, et Concerto Al-Nay (concerto pour le nay) en 1988, de deux romans : Al-Kharaz Al-Molawane (les perles colorées) en 1990 et Agnéhat Al-Faracha (les ailes du papillon) aux éditions Al-Dar Al-Masriya Al-Lobnaniya. Cette oeuvre a ensuite pris la forme d’un feuilleton sur la radio égyptienne.

Il a aussi écrit des essais politiques, dont Les Origines du socialisme britannique en 1987. En tant que dramaturge, il a composé une dizaine de pièces de théâtre, dont Fout Aleina Bokra (revenez nous voir demain) en 1983, qui a été jouée en anglais au Sanctuary Theatre à Washington en 1991, Al-Ganzir (les chaînes) qui a reçu le prix de la meilleure pièce de théâtre de l’année et a été présentée au théâtre Le Trianon à Paris en 1996. La Dernière danse de Salomé a reçu le prix du jury au Festival de théâtre de Carthage en 1999. En 2009, il publie Naguib Mahfouz, le dernier train, où il relate les 45 derniers jours de la vie du prix Nobel en littérature, décédé en 2006. Il sort un premier recueil de poèmes, Aqmar Wa Aqdar aux éditions Al-Masriya Al-Lobnaniya, en 2013 et un second Ma Waraa Al-Qamar (au-delà de la lune) en 2015.

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