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Les retombées régionales du conflit en Syrie

Monday 10 mars 2014

La poursuite de la guerre civile en Syrie, sans issue en vue, accroît ses retombées et ses dangers dans le monde arabe et rend ses stigmates durables et plus diffi­ciles à éradiquer. Le pays est de facto divisé entre les régions contrôlées par le régime de Bachar Al-Assad et celles dominées par les différentes forces de l’opposi­tion armée, souvent en désaccord et parfois en conflit entre elles. Cet état accroît le risque de désin­tégration de l’Etat, suivant des lignes de démarcations reli­gieuses, sectaires et ethniques, en cas de poursuite prolongée du conflit.

Les tensions et les conflits sec­taires qui accompagnent la guerre en Syrie ont exacerbé le même type de tensions dans les pays voisins, aux équilibres confes­sionnels et politiques fragiles. En première ligne se trouve le Liban, qui accueille presque 1 million de réfugiés syriens. Les rapports his­toriques entre le pays du Cèdre et la Syrie ne sont pas à démontrer, et l’influence qu’exerce Damas sur la politique intérieure liba­naise est bien connue. L’implication du Hezbollah chiite libanais, à hauteur de plusieurs milliers de combattants dans la guerre en Syrie, en est l’exemple le plus patent, avec comme consé­quence le débordement du conflit sur le territoire libanais, sous forme d’attentats contre la milice chiite ou d’affrontements confes­sionnels.

Le même danger, quoique sur une échelle moins importante, menace deux autres pays voisins : la Jordanie, qui accueille quelque 600 000 réfugiés syriens, et l’Iraq, qui en accueille 217 000. La menace de contagion est cepen­dant plus présente dans ce dernier pays du fait de son équilibre poli­tico-ethnique précaire. Le pouvoir y est détenu par la majorité chiite (entre 60 et 65 % de la population) qui observe une politique favo­rable au régime de Damas, tenu par la minorité alaouite (12 % de la population), une branche du chiisme. La crainte d’une insur­rection sunnite en Iraq, à l’instar de celle menée contre Bachar Al-Assad, explique en grande par­tie la politique de Bagdad vis-à-vis du conflit syrien. Ceci est d’autant plus vrai que l’une des factions de l’opposition armée syrienne, parmi les plus dange­reuses, opère simulta­nément sur les terri­toires des deux pays voisins. Il s’agit de l’Etat islamique en Iraq et au Levant, un groupe djihadiste ultra-radical aux actions militaires transfrontalières.

La dimension confessionnelle et sectaire de la guerre en Syrie se double d’un axe ethnique relatif à la minorité kurde en ce pays (entre 10 et 15 % de la popu­lation). Les Kurdes, concentrés au nord, à la frontière avec la Turquie, et au nord-est, dans la région ados­sée au Kurdistan iraqien, ont acquis un statut d’autonomie de facto, à la suite du retrait des forces gouvernementales de leurs régions et la conséquente conclu­sion, en juin 2012, d’un accord parrainé par le chef du Kurdistan Iraqien, Massoud Barzani, entre leurs deux formations politiques, le parti de l’Union démocratique kurde (PYD) et le Conseil National Kurde (CNK). Cet accord, ayant rencontré des difficultés d’appli­cation, a été suivi par un autre, le mois suivant, qui a créé une auto­rité, le Comité suprême kurde, pour gérer les territoires sous le contrôle du PYD et du CNK. Au fil des combats, l’ensemble des régions peuplées majoritairement de kurdes sont tombées aux mains de leurs milices, les Unités de protection populaires. Seules deux grandes villes kurdes, Al-Hasaka et Al-Qamichli, restent sous contrôle gouvernemental.

Il n’est pas un secret que le conflit en Syrie donne des ailes aux revendications autonomistes, voire indépendantistes, kurdes et renforce les velléités séparatistes du Kurdistan iraqien et les reven­dications nationalistes des Kurdes en Turquie. Les Kurdes caressent de plus en plus l’espoir de la créa­tion d’un Etat kurde. Un rêve qui est toutefois loin de pouvoir se concrétiser, étant donné les énormes obstacles qui se dressent sur son chemin. En tout cas, les Kurdes post-conflit seront une force politique avec qui il faut compter.

Une des conséquences géopolitiques majeures du conflit syrien est la confirmation de la mon­tée en puissance du poids politique des principaux acteurs arabes de la région du Golfe, notam­ment l’Arabie saoudite et le Qatar. Ce phénomène était déjà en gestation du fait de l’instabilité politique et sécuritaire et du recul économique dans les pays arabes où des soulè­vements populaires ont renversé les régimes en place. Il s’agit sur­tout du poids lourd du système régional arabe, l’Egypte, puis la Syrie. Toutes deux, avec l’Arabie saoudite, constituaient ces der­nières années un triumvirat diri­geant dans le monde arabe. Les turbulences politique, sécuritaire, économique et sociale que tra­verse l’Egypte depuis plus de trois ans ont provoqué son net recul sur la scène régionale. Plus encore, Le Caire compte désormais sur des monarchies pétrolières du Golfe comme l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et le Koweït, pour relancer son économie, sai­gnée à blanc depuis le soulève­ment populaire du 25 janvier 2011.

La Syrie, elle, après avoir été un acteur arabe majeur, est devenue, en raison de la guerre civile, une proie à toutes sortes d’intervention politique et militaire étrangère, arabe, régionale et internationale. L’Arabie saoudite et le Qatar sont notamment les principaux pour­voyeurs de fonds à l’opposition armée qui cherche à renverser le régime de Damas. Ainsi, le centre de gravité arabe s’est déplacé du « Machreq » méditerranéen vers la région du Golfe, relativement épargnée des soubresauts du « Printemps arabe » à coups de réformes sociales introduites grâce à la richesse pétrolière.

Les Etats du Golfe ne sont cependant pas totalement à l’abri des effets du « Printemps arabe » et du conflit syrien. Bahreïn notamment a fait l’objet en mars 2011 d’une insurrection menée par la majorité chiite (70 % de la population) contre le régime royal dominé par les sunnites. La révolte a été matée grâce à l’intervention militaire de l’Arabie saoudite et des Emirats, venus à la rescousse de Manama. Mais le problème reste posé et la tension vive.

L’opposition islamiste armée contre Bachar Al-Assad, qui tend à dominer la scène de la révolte en Syrie et est financée par Riyad et Doha, risque aussi d’avoir un effet boomerang sur les Etats du Golfe. Plusieurs djihadistes radicaux qui combattent en Syrie sont origi­naires de pays arabes, dont la région du Golfe. Leur retour à leur pays d’origine avant ou après la fin du conflit risque d’alimenter une vague d’attentats terroristes et d’instabilité politique. Cette pers­pective explique la décision de Riyad, le 7 mars, de déclarer terro­ristes deux groupes armés en Syrie qui s’inspirent d’Al-Qaëda, l’Etat islamique en Iraq et au Levant et le front Al-Nosra. Ce dernier, l’une des principales forces d’op­position armée en Syrie et dont plusieurs commandants sont de nationalité saoudienne, avait bénéficié ces dernières années des largesses de Riyad.

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