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La crise permanente

Wednesday 4 janv. 2023

Le terme qui désigne le mieux les conjonctures de l’année 2022 est « permacrisis » qui signifie « une crise permanente ». Le terme est arrivé en tête de l’éditorial du numéro annuel du magazine britannique The Economist sur les événements de l’année, qui a témoigné de trois chocs ayant dérouté le monde : la guerre ukrainienne, la crise énergétique et l’inflation mondiale, en particulier des produits alimentaires et des carburants. Le magazine Spectator l’a également utilisé comme titre de son édition internationale sur les répercussions de la crise permanente qui dévaste le monde après deux ans de souffrance à cause de la pandémie de Covid-19.

Les crises les plus difficiles sont celles qui ont de multiples facettes entremêlées et qui surviennent soudainement au moment où les gens ont de grandes aspirations optimistes. Après de courtes espérances au début de l’année sur une reprise économique et différentes formes de rétablissement des répercussions de Covid-19 et de ses variantes est survenue en février une guerre sans précédent en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. De plus, les politiques économiques des pays développés, en particulier les Etats-Unis, ont entraîné une vague d’inflation intérieure et mondiale à cause de l’augmentation des liquidités via des émissions d’argent bon marché au cours des deux années de la pandémie. Puis, les Banques Centrales des pays développés n’ont pas contré l’inflation causée par l’argent bon marché et l’excès de liquidités quand les gens ont commencé à reprendre une vie normale. Elles n’ont pas non plus réussi à résoudre le problème des chaînes d’approvisionnement du commerce international. Et pour tenter de remédier à la grave erreur de ne pas avoir affronté assez tôt le problème de l’inflation, dont on n’a pas vu de semblable depuis quarante ans, les grandes Banques Centrales, y compris la Réserve fédérale des Etats-Unis, ont accéléré de manière sans précédent le rythme de la hausse des taux d’intérêt, de sorte que les marchés financiers ont perdu en quelques semaines ce qu’ils avaient gagné pendant des années. De plus, le coût de l’investissement a augmenté, les prix de l’immobilier dans les pays développés ont chuté et les pays en développement ont commencé à faire défaut sur leurs dettes avec la hausse des prix. C’est ainsi que le monde est devenu accablé par des vagues de stagflation dont l’ampleur varie d’un pays à l’autre.

Selon la célèbre économiste américaine Anne Kruger, le monde vit cinq grandes majeures, à savoir les séquelles de Covid-19, la guerre en Ukraine, la forte inflation, les craintes de récession et les défis de la dette dans les pays en développement et les marchés émergents. Puis, elle en a ajouté une sixième en vertu de son expérience dans le domaine des économies du commerce international . les guerres commerciales ! Ces guerres imminentes seront causées par les Etats-Unis à la suite des mesures protectionnistes héritées de l’Administration de Donald Trump et de celles ajoutées par l’Administration de Joe Biden, liées aux initiatives adoptées cette année, telles que la loi sur la réduction de l’inflation et la loi sur les puces électroniques. Ces mesures protectionnistes augmentent les subventions en faveur des produits nationaux, mais ont des effets finaux néfastes car elles peuvent entraîner une réciprocité des entreprises en Chine et en Europe. Ce qui peut ouvrir la porte à une guerre commerciale qui nuira aux composantes et à la compétitivité des industries et, en fin de compte, augmentera le fardeau des consommateurs.

Cependant, la liste des crises est encore longue. Un rapport relativement précis sur les risques a été élaboré par AXA Insurance Corporation en partenariat avec Eurasia Group. Il est basé sur une enquête menée auprès de 4 500 experts en risques de 58 pays, ainsi que sur un échantillon de 20 000 personnes de 15 pays en collaboration avec l’Institut de recherche Ipsos. Figurent en tête des risques dans le monde les changements climatiques puis les troubles géopolitiques, les risques liés à la cybersécurité, les défis énergétiques, les épidémies et les maladies infectieuses, les tensions sociales, les risques liés aux ressources naturelles et la biodiversité, les risques financiers, les risques macroéconomiques et, enfin, les risques liés aux politiques monétaires et budgétaires.

Les changements climatiques occupent la tête de liste depuis 2018, sauf en 2020, l’année de la pandémie. Dans le rapport de 2021, les cinq principaux risques étaient les changements climatiques, la cybersécurité, les pandémies et les maladies infectieuses, les risques géopolitiques et, enfin, les risques de mécontentement social et de déclenchement de conflits internes, c’est-à-dire que le changement s’est produit en raison de la guerre ukrainienne et de ses répercussions qui ont propulsé les risques géopolitiques à la deuxième place et les risques énergétiques à la quatrième place, avec une certaine disparité dans le classement entre les différentes régions du monde.

Chaque pays doit lire ces rapports en fonction de ses priorités locales car nous vivons dans un monde en perpétuelle mutation. Il faut compter sur une bonne dose de prévoyance pour prévenir les risques dans un monde en proie à une crise persistante qui crée une nouvelle réalité faisant de l’élaboration des politiques et de la gestion des institutions un état permanent de gestion des crises. Il est facile d’identifier les possibilités de tirer profit des crises en faveur de l’introduction de réformes, du développement et de l’acquisition de positions avancées dans le nouveau monde, car les crises ne sont que des points de passage d’une ancienne réalité à une nouvelle réalité. C’est pourquoi je m’étonne de ceux qui, dans les pays en développement, craignent le sort de l’ordre mondial actuel dont nos pays n’ont nullement bénéficié.

Cet ordre international est sur le point de prendre fin. Nous sommes face à de nouveaux arrangements pour un nouvel ordre dont les caractéristiques et les règles ne sont pas encore déterminées, et jusqu’à ce que son heure vienne avec ses nouvelles forces et ses nouvelles règles de jeu politiques et économiques, les choses avanceront avec les restes de l’ancien ordre mondial qui disparaîtra comme le précédent. Cependant, nous espérons que le nouvel ordre sera plus juste et plus efficace et que nos pays y trouveront la place qu’ils méritent. Ceci ne sera possible que par l’investissement dans leurs ressources les plus importantes qui sont les êtres humains. C’est d’ailleurs ce qu’ont fait les peuples de l’Extrême-Orient vers qui se tourne maintenant le centre mondial de l’attractivité économique.

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