Semaine du 2 au 8 avril 2014 - Numéro 1019
Hussein Abaza : Au lieu des palliatifs, il faut s’attaquer aux racines du mal.
  A la demande du gouvernement, l’Agence Egyptienne pour les Affaires de l’Environnement (AEAE) édicte des normes en cas de retour au charbon comme combustible dans les cimenteries. Hussein Abaza, conseiller en développement durable à l’AEAE, commente cette initiative.
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Hussein Abaza
Rasha Hanafy02-04-2014

Al-Ahram Hebdo : A la demande du Conseil des ministres, l’Agence égyptienne pour les affaires de l’environnement a soumis les normes d’utilisation du charbon dans les cimenteries du pays. Quelles en sont les grandes lignes ?

Hussein Abaza : La demande du Conseil des ministres concerne les cimenteries en particulier afin de lutter contre la hausse des prix du ciment. Mais au sein de l’Agence Egyptienne pour les Affaires de l’Environnement (AEAE) qui représente le ministère d’Etat pour les Affaires de l’environnement, nous élaborons une étude globale sur toutes les industries d’Egypte, ainsi que les usines. Pour les cimenteries d’Egypte, qui sont quasiment toutes des multinationales, l’utilisation du charbon comme combustible est une solution à la pénurie de gaz naturel et de matières pétrolières. Les normes environnementales qui contrôlent cette utilisation demandent, d’une part, d’importants investissements sur différents équipements pour lutter contre tout type de pollution et diminuer le taux de carbone dans les émissions. Et d’autre part, elles demandent du temps. Sans oublier que toutes ces évolutions mèneront à l’amendement de la loi de l’environnement 4/1994, pour rendre possible le contrôle de l’utilisation du charbon.

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Le charbon dans l'une des grandes cimenteries, en violation à la loi 4/94.

— Mais selon les déclarations ministérielles, il est question d’officialiser l’utilisation du charbon comme combustible dans les cimenteries dès le mois de septembre …

— Je ne crois pas que ces quelques mois à venir suffisent pour les préparatifs. Il faudra plutôt des années. Les multinationales et les investisseurs du secteur, de leur côté, ont déclaré être prêts à prendre en charge les dépenses liées aux infrastructures nécessaires à l’utilisation du charbon, comme les quais des ports d’Alexandrie et de Suez qui recevront le charbon. Ils vont aussi investir dans de nouvelles machines et de nouveaux filtres. Mais je me pose une question : ils sont prêts à dépenser des centaines de millions de L.E. pour le charbon. Alors pourquoi ne pas utiliser ces millions pour l’infrastructure d’énergie propre ? Les sources de cette énergie sont disponibles puisque l’Egypte dispose de plus de 35 millions de tonnes de déchets solides et agricoles, ainsi que des énergies renouvelables, comme le solaire et l’éolien. S’ils cherchent vraiment à réduire la dépendance de leurs cimenteries au gaz naturel et au pétrole, cela est aussi possible sans nuire aux ressources naturelles en Egypte. Et puis, ils parlent de respecter toutes les normes environnementales pour éviter la pollution ... mais en même temps ils négligent les normes actuelles ! Comment donc leur faire confiance ?

— Pourquoi, selon vous, les investisseurs voient-ils dans le charbon une solution adéquate pour faire face à la pénurie d’énergie ?

— Selon leurs chiffres, ils obtiennent un million de BTU (unité thermique britannique) de gaz naturel pour 7 dollars du gouvernement. Pour le charbon c’est 5,5 dollars, et s’ils importent le gaz naturel, ils paieront 15 dollars/m3, selon le cours mondial. Alors, il est certain que le charbon est moins cher pour eux. Mais au lieu d’apporter des palliatifs, il faut s’attaquer aux racines du mal. La pénurie d’énergie en Egypte remonte à des années qui ont témoigné de déclarations trompeuses, comme celle faite par l’ancien ministre du Pétrole et de l’Energie, selon laquelle le gaz naturel en Egypte suffit pour 100 ans de consommation ! A mon avis, il faut agir de manière pragmatique sans penser aux bénéfices d’un secteur en particulier et négliger les répercussions négatives sur la société et l’environnement.

— Selon vous, quelles sont les principales causes du problème de l’énergie en Egypte ? Et comment peut-on les régler ?

— Tout d’abord, il y a le gaspillage des énergies. Malgré la pénurie, l’éclairage public des rues reste allumé le matin ! Selon les statistiques de l’AEAE, sans ce gaspillage, nous aurions 25 % d’énergie en plus. Je dois aussi mentionner le système des subventions à l’énergie qui doit être supprimé, notamment pour les usines à lourde consommation d’énergie. Il nous faut en Egypte une solution sans toucher les catégories sociales les plus pauvres. A cet égard, je dois préciser qu’en Europe il n’existe pas de subvention à l’énergie. Raison pour laquelle, les usines et les cimenteries trouvent moins chères les alternatives propres de l’énergie comme le solaire et le recyclage des déchets solides. Il existe tout un système qui encourage les investissements dans les énergies propres et renouvelables. Sur les toits, il y a les plaques solaires pour fournir l’énergie nécessaire et alimenter le reste au réseau national. En Egypte, les politiques de l’Etat ne mènent pas à l’extension des énergies renouvelables. Il faut changer cela dans les plus brefs délais.

— Mais les spécialistes de l’énergie en Egypte estiment que le taux de dioxyde de carbone émis compte parmi les plus faibles comparé aux pays du Golfe comme les Emirats ou le Qatar. Qu’en pensez-vous ?

— Cette comparaison n’a pas lieu d’être, à mon avis. Les émissions de CO2 sont élevées en Egypte. Elles sont calculées en les divisant par le nombre d’habitants. Et donc, dans les pays du Golfe qui n’ont pas d’importantes populations comme l’Egypte, le taux paraît élevé. Alors ceux qui comparent la situation dans notre pays avec un autre pays ont tort. Mais en parlant de chiffres, il faut mentionner que selon une étude en 2014 de l’AEAE et financée par l’Union européenne, le coût social de l’utilisation du charbon comme combustible pour les cimenteries et les usines, ainsi que les centrales électriques, s’élève à 5 milliards de L.E. Cela comprend les dépenses sur la santé et les médicaments mais pas la dégradation des ressources naturelles et de l’écotourisme.

— Croyez-vous que le Conseil des ministres néglige tous ces indicateurs alarmants ?

— Je pense plutôt qu’une décision aussi importante que l’utilisation du charbon dans la vie d’une nation ne doit pas être prise par un gouvernement ou le Conseil des ministres seul. Elle doit être débattue et examinée par le Parlement, dont les députés représentent le peuple. Parce que c’est une décision qui concerne leur vie et leur avenir. J’espère que l’utilisation du charbon ne sera pas officialisée.




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