Semaine du 26 février au 4 mars 2014 - Numéro 1014
Ibrahim Abdel-Guélil : il faut absolument arrêter, à tout prix, cette catastrophe.
  Ibrahim Abdel-Guélil, professeur d’énergie à l’Université du golfe Arabique et ancien président de l’Agence égyptienne pour les affaires de l’environnement, s’exprime sur l’idée d’utiliser le charbon comme combustible.
envi1
Mines de charbon en Afrique du Sud.
Dalia Abdel-Salam26-02-2014

Al-Ahram Hebdo : La crise de l’énergie en Egypte pousse des industries à chercher des alternatives, comme passer par le charbon. Comment en sont-elles arrivées à ce raisonnement ?

Ibrahim Abdel-Guélil : Dans les années 1990, les découvertes de gaz naturel ont conduit à un changement des politiques énergétiques pour promouvoir ce combustible. Le ministère de l’Electricité a réussi à se convertir au gaz naturel pour 90 % de la consommation ; le ministère du Pétrole a étendu le réseau de gaz aux logements, aux industries à haute consommation d’énergie comme les cimenteries, ou les industries d’engrais et de céramiques. Celles-ci consommaient le 1/3 de la production de gaz naturel d’Egypte. Le gouvernement a aussi vendu les cimenteries gouvernementales à des compagnies étrangères dans le cadre des privatisations. Et vu l’abondance de matières premières, l’énergie subventionnée, la main-d’oeuvre expérimentée et l’absence d’application ferme des lois sur la protection de l’environnement, l’industrie du ciment a attiré plus d’investissements. Les cimenteries en Egypte sont au nombre de 49, elles achètent le gaz naturel égyptien à 25 % du prix mondial et vendent leur production sur le marché local aux prix mondiaux ! Ces cimenteries qui ont réalisé des bénéfices énormes en profitant des subventions à l’énergie cherchent aujourd’hui à se convertir à un combustible moins cher et plus polluant pour réaliser plus de bénéfices.

— Le charbon est-il vraiment la plus polluante des énergies ?

— Le charbon est le pire des combustibles connus de l’humanité depuis la révolution industrielle. Les émissions qui résultent de l’incinération du charbon sont un mélange toxique de dioxydes de nitrogène, de soufre ainsi que des vapeurs de mercure et des dizaines d’autres matières toxiques. En plus, le charbon est le combustible qui émet le plus de CO2, que le monde entier essaie de réduire afin d’éliminer le phénomène des changements climatiques. L’Europe qui a utilisé le charbon comme combustible au commencement de la révolution industrielle l’a remplacé graduellement lors des découvertes du pétrole et du gaz naturel. Aujourd’hui le charbon est utilisé seulement dans les pays où il est abondant comme la Chine, l’Australie et les Etats-Unis. Mais même ces pays ont commencé à le remplacer par d’autres énergies plus propres et respectueuses de l’environnement comme le gaz naturel, l'énergie solaire et l’éolienne. Aux Etats-Unis, ces cinq dernières années, ils ont supprimé les projets de construction de 150 centrales électriques fonctionnant au charbon.

— Il se pose aussi le problème de l’importation du charbon ...

envi2
Ibrahim Abdel-Guélil

— Oui, importer le charbon nécessite une infrastructure pour le recevoir, le transférer et le stocker, ce qui n’existe pas en Egypte pour le moment et coûtera à l’Etat des milliards de L.E. Le premier gagnant sera les cimenteries et les pays exportateurs de charbon qui souffrent du fait que la demande du charbon a extrêmement baissé sur le marché mondial. Il faut dire aussi que le charbon est polluant même en tant que matière, avant sa combustion. La réception du charbon dans les ports puis son transport par train vont exacerber les problèmes des chemins de fer qui souffrent déjà d’une détérioration de l’infrastructure. Et l’état des routes en Egypte n’est pas loin de celui des chemins de fer, en plus il ne faut pas oublier le manque de gasoil pour approvisionner les camions. S’ajoute à tout cela le fait que les camions roulent découverts, ce qui polluera l’air.

— Mais quel est le vrai impact de l’utilisation du charbon comme combustible sur la santé des citoyens et la qualité de la vie ?

— Une récente étude effectuée aux Etats-Unis a révélé que l’utilisation du charbon comme combustible contribue à 4 des 5 causes principales de décès : les maladies cardiaques, les cancers, les caillots au cerveau et les maladies respiratoires. L’étude a calculé le coup de ces impacts sur la santé à 100 millions de dollars par an. J’invite tous les experts de santé publique dans les universités égyptiennes à déclarer leur opinion sur ce sujet. La vraie question qu’on doit poser ici est la suivante : qui supportera ce coût relatif à la santé en Egypte ? Les cimenteries, le gouvernement ou les particuliers comme d’habitude et le citoyen pauvre ? Un autre point très important est celui du smog dans le ciel du Caire à chaque automne à cause de l’incinération de la paille de riz. Au cas où le charbon serait utilisé comme combustible dans 76 lignes de production de ciment ou d’électricité, le smog sera présent toute l’année. Alors la pollution de l’air n’aura-t-elle pas d’impacts négatifs sur l’industrie du tourisme et sur l’économie ?

— Quel est le rôle du gouvernement ? Comment sortir de ce dilemme ?

— Il faut avouer que les cimenteries, qui sont pour la plupart des sociétés étrangères, ont formé un lobby dans le gouvernement égyptien transitoire et essaient de le pousser à prendre cette décision catastrophique de l’utilisation du charbon, en l’absence de Parlement. Le gouvernement actuel n’a pas le droit de prendre cette décision fatidique. Il ne faut pas écouter les gens qui suggèrent d’élaborer des critères environnementaux stricts pour l’utilisation du charbon comme combustible. Depuis 20 ans que la loi sur l’environnement est promulguée, les cimenteries continuent leurs infractions et personne ne les arrête. Il n’est pas logique de créer le problème puis le laisser à celui qui nous succédera pour le résoudre. Je suis surpris du silence du premier ministre Beblawy qui a travaillé des années pour les Nations-Unies à soutenir les gouvernements dans leurs efforts pour réaliser le développement durable. Où sont les défenseurs des droits de l’homme ? Est-ce que le droit de la vie, le droit de respirer de l’air sain, le droit de boire de l’eau propre ne figurent pas dans les droits de l’homme ? Il faut absolument arrêter, à tout prix, cette catastrophe avant qu’il ne soit trop tard.




Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire