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Dans les territoires, inquiétude et interrogations

Aliaa Al-Korachi , Mercredi, 11 janvier 2023

L’incursion du ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, sur l’Esplanade des mosquées, suscite de vives réactions et alimente des interrogations sur les orientations du nouveau gouvernement israélien et les moyens de le contrer. Décryptage.

Dans les territoires, inquiétude et interrogations

«  Quelle ligne rouge Israël doit-il franchir pour que le Conseil de sécurité dise enfin: Ça suffit, et agisse en conséquence? Quand allez-vous agir ? », s’est insurgé Riyad Mansour, l’ambassadeur palestinien à l’Onu, dans son long discours prononcé devant le Conseil de sécurité le 5 janvier 2023. Cette session d’urgence avait été convoquée le lendemain de la visite provocatrice d’Itamar Ben Gvir, nouveau ministre de la Sécurité nationale et figure de l’extrême droite israélienne, sur l’Esplanade des mosquées. Le 29 décembre 2022, après la prestation de serment du 37e gouvernement israélien devant la Knesset, Benyamin Netanyahu avait retrouvé son poste de premier ministre après une courte pause dans l’opposition qui a duré environ un an et demi. Mais cette fois-ci, il retourne avec un gouvernement classé comme le plus extrémiste de l’histoire d’Israël. L’investiture de ce gouvernement intervient alors que la situation est déjà très tendue dans les Territoires palestiniens. 2022 a été l’année la plus sanglante pour les Palestiniens depuis la 2e Intifada, selon l’Onu, qui a mis en garde contre un bilan encore plus lourd cette année (voir page 5). Face à cette situation, le 31 décembre, l’Assemblée générale des Nations-Unies a adopté une résolution demandant à la Cour Internationale de Justice (CIJ) de se prononcer d’urgence sur les effets de « l’occupation et l’annexion prolongées du territoire palestinien » par Israël. La résolution a demandé également une enquête sur les mesures israéliennes « visant à modifier la composition démographique, le caractère et le statut de la ville sainte de Jérusalem ».

L’intrusion de Ben Gvir sur l’Esplanade des mosquées a été sévèrement condamnée par la communauté internationale et a suscité des craintes quant au déclenchement d’une troisième intifada. Elle soulève également de nombreuses interrogations, notamment sur: Qui tient les rênes au sein du nouveau gouvernement de Netanyahu ? Et comment les Palestiniens pourraient-ils faire face aux orientations de la coalition au pouvoir dominée par les partis religieux ? Selon Dr Mona Soliman, professeure de sciences politiques à l’Université du Caire, la montée en puissance de partis religieux d’extrême droite et ultra-orthodoxes, connus pour leurs politiques racistes anti-arabes et leurs positions favorables à l’annexion de la Cisjordanie, a dissipé tout espoir de relancer le processus de paix, au point mort depuis 2014. La nomination d’Itamar Ben Gvir, du Parti sioniste religieux, au poste de ministre de la Sécurité nationale, celle de Bezalel Smotrich, du parti du Pouvoir juif, au poste de ministre des Finances, celle d’Yitzhak Goldknopf, du parti Judaïsme unifié de la Torah, au poste de ministre du Logement, et celle d’Avi Maoz, chef du parti religieux Noam, au poste de ministre adjoint de l’Identité juive chargé de l’éducation, ont été très controversées. Selon Mona Soliman, « la cause palestinienne traverse sa plus rude épreuve. Le vrai problème réside dans le refus du gouvernement Netanyahu de la solution de deux Etats, l’unique solution valable pour le règlement du conflit israélo-palestinien». Et d’ajouter: « Tout geste irresponsable, ou tentative de modifier le statut juridique de la ville occupée sera l’étincelle qui déclenchera un soulèvement populaire immense très difficile à contenir ».

Tester les réactions

Selon Mohamad Mansour, expert des questions régionales, « l’incursion de Ben Gvir à la mosquée Al-Aqsa durant ses premiers jours au pouvoir visait sans doute à tester les réactions internes et externes vis-à-vis des orientations extrémistes du nouveau gouvernement. C’est un message clair qui montre les priorités de ce gouvernement au cours de la période à venir». Et de souligner: « Toutes les parties palestiniennes, y compris l’Autorité palestinienne, les factions à Gaza et en Cisjordanie, en plus de la Jordanie, ont déjà commencé à se préparer aux conséquences de la phase suivante. D’autant plus que les indices confirment que les partis extrémistes qui forment le noyau du gouvernement israélien sont arrivés au pouvoir dans le but de mettre en place des mesures visant à modifier le caractère et le statut particulier de la ville de Jérusalem, à accélérer la colonisation et à étendre le plan d’annexion de la Cisjordanie ». Le premier article dans les « lignes directrices » du programme du nouveau gouvernement encourage la colonisation en soulignant que « le peuple juif a un droit exclusif et inaliénable sur toutes les parties de la terre d’Israël. Le gouvernement encouragera et développera l’expansion de la présence juive dans toutes les parties de la terre d’Israël— en Galilée, dans le Néguev, dans le Golan et en Judée et Samarie ». Le programme va même plus loin en promettant de « développer les infrastructures en Cisjordanie ».

Les concessions de Netanyahu

Le gouvernement de Netanyahu n’est pas vu d’un très bon oeil par les Israéliens eux-mêmes. Depuis son investiture, des manifestations ont été organisées à Tel-Aviv dénonçant « la présence d’extrémistes » dans le gouvernement et « le danger » qu’ils représentent pour la démocratie. L’ancien premier ministre israélien, Yaïr Lapid, a déclaré que « les treize minutes passées par Ben Gvir à l’intérieur de l’esplanade nous ont mis en désaccord avec la moitié du monde », ajoutant que « cet acte reflète une certaine irresponsabilité politique et une faiblesse de la part du premier ministre Netanyahu devant ses ministres ». En fait, selon de nombreux observateurs, Benyamin Netanyahu a multiplié les concessions à ses partenaires dans l’espoir d’obtenir une immunité judiciaire ou l’annulation de son procès pour corruption. Cependant, selon Mona Soliman, Netanyahu n’a pas réussi à équilibrer les rapports de force avec ses alliés. Il a été obligé d’approuver un ensemble de lois. Le premier ministre israélien a amendé trois lois afin d’élargir les pouvoirs de l’extrême droite. La première permet à toute personne reconnue coupable d’un crime, et qui n’a pas été condamnée à une peine de prison, d’obtenir un portefeuille ministériel. Cette loi a été rédigée pour qu’Aryeh Deri (chef du parti Shas) puisse détenir un portefeuille ministériel, malgré sa récente condamnation à une peine avec sursis pour fraude fiscale. La deuxième loi permet l’attribution d’un portefeuille ministériel à deux ministres. Elle a été spécialement rédigée pour que Bezalel Smotrich, chef du Parti sioniste religieux, puisse prendre en charge la gestion civile de la Cisjordanie, bien qu’il détienne le portefeuille des Finances. Cette tâche revient en principe au ministère de la Défense. Quant à la troisième loi, elle a accordé au ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, des pouvoirs étendus et sans précédent pour contrôler les forces de sécurité intérieure.

Comment faire face ?

« Les partis de droite en Israël constituent aujourd’hui une troisième force après le gouvernement et la Knesset. Ce qui peut alimenter un conflit entre laïcs et extrémistes religieux en Israël, et menacer également le fonctionnement du système politique israélien », explique Mansour. Un avis partagé par Mohamed Ibrahim, politologue : « La composition de la coalition gouvernementale en Israël reflète de nombreuses contradictions. Chaque parti souhaite atteindre ses objectifs idéologiques et répondre à ses aspirations politiques. Ainsi, le sort du gouvernement est incertain : sera-t-il un gouvernement de courte durée, ou bien continuera-t-il à changer le visage politique d’Israël ? ». Une autre question se pose : Comment les Palestiniens pourrontils faire face au nouveau gouvernement ? « Toutes les données indiquent que nous sommes confrontés à un gouvernement qui ne cache pas ses tendances extrémistes et qui agit ouvertement dans tous les dossiers qui affectent la sécurité nationale arabe », explique Ibrahim. Avant de conclure : « Il n’y a pas de différence entre un gouvernement israélien extrémiste comme le gouvernement actuel et tout autre gouvernement modéré ou moins extrême envers la cause palestinienne. Les gouvernements israéliens successifs adoptent la même stratégie, mais ce sont les tactiques qui diffèrent. Par conséquent, la question qui nous préoccupe est de savoir comment obliger Israël à se soumettre et à accepter l’établissement d’un Etat palestinien. Et cela relève de la responsabilité des Arabes et des Palestiniens ».

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