Semaine du 23 au 29 octobre 2013 - Numéro 996
Le cinéma égyptien, vers un nouveau réalisme ?
  Pour le cinéma, les années 1980 sont celles de l'apparition d'une nouvelle vague. C'est en tout cas ce que considèrent un grand nombre de réalisateurs d'aujourd'hui : retour sur une époque riche en créations.
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Zawgat ragol mohem, l'un des films des années 80.
Yasser Moheb23-10-2013

« Le cinéma est un art, une industrie et une technique ; à ce titre, il a connu, tout au long de son histoire, des bouleversements nombreux : l’avènement du parlant, les développements de la couleur, l’évolution des formats, et bien sûr la succession des écoles et générations cinématographiques. Le nouveau cinéma des années 1980 en Egypte était parmi ces grands phénomènes », relate le réalisateur Mohamad Khan, lors du colloque principal du Festival d’Alexandrie.

Pour lui, parmi les grandes caractéristiques du cinéma égyptien pendant les années 1980, était la ténacité des cinéastes visant à créer un courant cinématographique distinct, basé sur la réalité, tout en conservant une certaine esthétique et des techniques recherchées.

Les années 1980 se caractérisaient par la transformation rapide et profonde du cadre social, culturel et politique, qui s’était imposée à partir de la moitié des années 1970, due à la guerre du 6 Octobre 1973, suivie de la politique de l’ouverture économique. Lors de ces années, le cinéma égyptien a tenté de dépeindre la société égyptienne avec l’ensemble de ses problèmes et de sa violence.

L’apothéose de l’abjection et le culte de l’argent furent largement critiqués, directement ou indirectement, par les cinéastes de l’époque, alors que le terrorisme, la corruption, les rapports hommes/femmes et les problèmes des jeunes comme le chômage ou les drogues devenaient des thèmes récurrents. Un nouveau style cinématographique apparaît avec Mohamad Khan et son Taër ala al-tariq (oiseau sur la route) en 1981, Atef Al-Tayeb et son Al-Barië (l’innocent) en 1986, ou Afwane ayoha al-qanoun (ô loi, excusez-nous) de la réalisatrice Inès Al-Dégheidi en 1985.

Cinéma anti-routine

Plusieurs questions se soulèvent principalement sur l’importance de cette nouvelle vague des années 1980 et la filmographie arabe, ainsi que les points de ressemblance entre cette période et celle actuelle.

Pour le réalisateur Ali Abdel-Khaleq, le début des années 1980 connaît l’apparition d’une nouvelle vague de jeunes cinéastes tels Atef Al-Tayeb, Mohamad Khan, Raafat Al-Mihi ou Khaïri Bichara, accompagnés d’une panoplie d’acteurs doués à l’instar de Adel Imam, Ahmad Zaki, Mahmoud Hémeida, Mahmoud Abdel-Aziz, Nour Al-Chérif et Mahmoud Yassine, ainsi que d’une brochette de jeunes vedettes telles que Nabila Ebeid, Nadia Al-Guindi, Yousra, Laïla Elwi ou Elham Chahine.

« Tous ces noms ont su créer une nouvelle version réaliste du cinéma égyptien, un septième art contre la routine et les stéréotypes, estime Abdel-Khaleq. Toutefois, la restriction du secteur public initiée par Sadate dans les années 1970, ainsi que la négligence de l’Etat pour l’industrie cinématographique à l’époque et son ouverture au privé, ont provoqué l’apparition de ce qu’on appelle aflam al-moqawalat (films d’entrepreneurs), un genre de films qui connaît une vraie montée en quantité, avec une qualité toutefois médiocre. Cette production visait des bénéfices et rentrées rapides, puisque les films étaient prévendus aux pays du Golfe ».

La disparition du secteur public a donné un coup d’arrêt au bond du cinéma égyptien à l’époque. Il a fallu attendre la nouvelle vague pour que les choses changent : Mohamad Khan, avec son stylisme et sa personnification de l’espace, Atef Al-Tayeb et son regard social critique et ses techniques de la caméra mouvante, Saïd Marzouq et son réalisme rude mais éloquent, ainsi que Raafat Al-Mihi avec sa comédie fantaisiste visuelle et contextuelle, et Khaïri Bichara, avec ses protagonistes super-stylisés.

« Même si cette période n’a pas duré longtemps, face à une nouvelle classe sociale de nouveaux riches qui a fait baisser le niveau, elle a permis au moins d’ouvrir la voie à d’autres jeunes réalisateurs tels que Yousri Nasrallah, Radwan Al-Kachef, Asma Al-Bakri, Daoud Abdel-Sayed et Chérif Arafa, qui ont osé réaliser des oeuvres originales et remarquables », commente Ramsès Marzouq.

Mutations sociales et rénovation dramatique

Si les films réalisés dans ces années 1980 prenaient pour sujet certains drames et mélodrames sociaux et font souvent preuve d’un grand courage politique, telles l’analyse des soulèvements populaires dans Zawgat ragol mohem (l’épouse d’un homme important) signé Mohamad Khan en 1988, la critique de la corruption existante dans le corps administratif de l’Etat dans Inqaz ma yomken inqazoh (sauver ce qui peut l’être) réalisé par Saïd Marzouq en 1985, cette attaque à ce qui s’avérait tabou à l’époque est convoitée par les cinéastes et cinéphiles de nos jours.

Une certaine ressemblance dans les circonstances politiques et le réflexe artistique, faisant naître des oeuvres telles que Héya fawda (chaos) de Khaled Youssef, Assal eswed (mélasse) réalisé par Khaled Mareï ou Bentein men Misr (deux filles d’Egypte) signé Mohamad Amin.

De quoi une recommandation est avertie récemment par la majorité des cinéastes et spécialistes : la nécessité de se servir des mutations sociales actuelles pour faire naître une nouvelle vague de cinéma, reposée non seulement sur la critique de la société, mais surtout sur la recréation d’un nouveau caractère et héros égyptien civilisé, moderne et créatif, loin des prototypes de truands, d’hommes de bras ou de somnolents.



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