Semaine du 9 au 15 octobre 2013 - Numéro 995
Gamaliya: la gaieté livrée dans le quartier
  Le spectacle de marionnettes hebdomadaire du quartier populaire de Gamaliya, au Caire, est attendu avec impatience par le voisinage. Chico, 78 ans, manie l'Aragoz, ce guignol égyptien, dans les éclats de rire des enfants comme des parents.
Aragoz
Photo : Yasser Al-Ghoul
Manar Attiya09-10-2013

Vendredi, 15h, dans le quartier de Gamaliya. Le spectacle de marionnettes va commencer. Il se tient une fois par semaine à la même heure, au coin de la ruelle Hussein Koubaya. Quoique très ancien, ce genre de spectacle populaire reste fascinant pour les enfants. C’est aussi la seule source de divertissement pour ceux qui ne peuvent se permettre de fréquenter les clubs sportifs ou les centres de jeunesse. Les plus jeunes se donnent ainsi rendez-vous chaque week-end au même endroit pour passer un moment agréable. Parents et enfants, tous âges confondus, sont là, une heure avant le début du spectacle. Ils aiment ce genre de spectacles qui reflètent la vie et le comportement des Egyptiens, à l’exemple des aventures du mendiant et de l’Aragoz, personnage populaire de marionnettes égyptiennes. Il partage les maux du citoyen modeste en les transformant en petites histoires pleines de rires.

Après une longue attente, le rideau est enfin tiré. Derrière un paravent multicolore, Am Moustapha Osman se dissimule et sort ses marionnettes. Il en tient deux à la fois, en bois peint et verni. L’une est le héros, Aragoz, avec son chapeau pointu et un pompon fixé à l’extrémité d’une cordelette, l’autre personnage est le professeur Hamassa. Le spectacle d’aujourd’hui évoque un écolier qui se croit le plus intelligent et le plus studieux de la classe. Les événements se déroulent d’une façon humoristique et satirique. Le professeur Hamassa demande : « Tu sais compter, Aragoz ? ». « Oui », répond l’intéressé. « Je voudrais que tu comptes de un à dix en anglais », poursuit Hamassa. Aragoz commence à compter mais de façon burlesque : « Un en anglais, deux en anglais, trois en anglais …». Les enfants éclatent de rire en applaudissant. Hend, une fillette de 9 ans, se lève, saisit le micro pour faire des remontrances à l’Aragoz. « Tu es grand et tu ne sais pas encore compter ?!», dit-elle sous les applaudissements du public. Les autres enfants essaient de corriger Aragoz. D’autres comptent à haute voix correctement : « One, two, three …», pour montrer à tout le monde qu’ils connaissent l’anglais. Le professeur Hamassa reprend : « Dix en anglais la marionnette égyptienne dit ten ». Son professeur lui demande encore de répéter : « 20 en anglais et l’Aragoz dit : Ten ten ». Et le petit public éclate de rire.

Aragoz
Photos : Yasser Al-Ghoul

Am Moustapha est dans ce métier depuis plus de 50 ans. Aujourd’hui, il a 78 ans. C’est le plus ancien marionnettiste de l’Aragoz d’Egypte. Pas besoin de grand discours : il suffit de voir ses yeux espiègles et rieurs pour comprendre sa passion. Depuis son jeune âge, il s’amuse à donner vie à des marionnettes. Aujourd’hui, elles sont toute sa vie. L’attachement qu’il porte à ses personnages est profondément ancré. Il en parle comme s’il s’agissait de ses enfants. Am Moustapha a été initié au métier à l’âge de 13 ans. A l’époque, il éprouvait une grande admiration pour le fameux artiste Mahmoud Choukoukou (1912-1985) qui jouait le rôle d’Aragoz dans les vieux films en noir et blanc. Il maniait ses marionnettes dans un restaurant du quartier populaire de Kitkat dans les années 1950. « A cette époque, je regardais le spectacle de Choukoukou perché sur un arbre. Je pensais que celui qui donnait ce spectacle était un enfant. Plus tard, j’ai découvert que cet Aragoz n’était qu’une marionnette en bois. C’est à partir de ce jour que j’ai décidé d’apprendre le métier », se souvient Am Moustapha, connu aussi sous le nom de Chico. Le jour où Choukoukou a vu le petit Moustapha, il a décidé de l’aider. « Il m’a fait apprendre 24 babas (lexique propre aux marionnettistes ; genres d’histoire que l’Aragoz récite devant le petit public)», raconte Chico qui, du pouce, de l’index et du majeur, manie ses marionnettes. Am Moustapha s’est inspiré du diminutif de Choukoukou, mais il apprécie de même qu’on l’appelle Al-Masri (l’Egyptien). Armé de patience, il a passé, à ses débuts, deux ans à suivre son idole Choukoukou pour l’observer sans dire un mot.

Source de vie

C’est justement cette patience qui a fait de lui un Aragoz admiré par les enfants, devenus sa source de vie. « Qu’ils soient petits ou grands, j’essaie de les surprendre tous les jours. A travers la mimique, je leur montre que les adultes sont des spécimens coléreux, hors de contrôle ». L’artiste tente également de transmettre un autre message. «ne veux pas qu’ils reproduisent les mêmes erreurs que leurs parents. Je dois leur donner le bon exemple », affirme Chico. Il est analphabète mais doté d’une grande expérience de la vie. C’est la raison pour laquelle les enfants l’affectionnent tant. « J’amène mes enfants à ce spectacle ambulant, surtout durant l’année scolaire. Ce théâtre est leur sortie du vendredi », note une maman qui accompagne ses enfants de 8 et 12 ans. Dans les coulisses et avant de commencer le spectacle, Am Moustapha se rapproche des enfants pour leur apprendre à manipuler les marionnettes, surtout son personnage principal, Aragoz. Henna, 10 ans, saisit la marionnette entre ses mains. Elle demande à sa mère de la prendre en photo avec Chico et son Aragoz.

Le nom Aragoz est d’origine pharaonique et signifie « celui qui raconte les histoires ». Ce terme est inspiré du mot turc « karakouz ». Et Karakouz est un genre de théâtre d’ombres satirique. Il a été introduit par les Ottomans en 1517, mais a connu son âge d’or au temps des Mamelouks. La date exacte de l’appari­tion de cet art en Egypte reste inconnue, certains affirment cependant que ce genre de théâtre était apparu très tôt. « On le sait car Hérodote, un écrivain grec, en parle dans un de ses livres, faisant appel à des marion­nettes », affirme Dr Zoukaa Al-Ansari, cher­cheuse en folklore populaire. « Leurs théâtres qui ressemblaient à des cirques étaient ins­tallés dans des lieux fixes ou ambulants, et tout dépendait de la performance des acteurs. Sous le règne des Fatimides, il était devenu un art populaire présenté lors des occasions religieuses et sociales, dans les palais des gouverneurs et ceux de l’aristocratie. Les spectacles se déroulaient dans les cafés et durant les noces. Ils avaient lieu toute l’an­née surtout durant le mois du Ramadan », poursuit Dr Al-Ansari.

Aragoz ou Karakouz incarne le stéréotype d’une personne illettrée, particulière dans sa façon de s’habiller, de parler et de se com­porter en société. C’est un sujet de rires et de moqueries. « Je possède plus de 60 marionnettes, mais l’Aragoz est mon fétiche », précise Chico non sans fierté. Ses marionnettes ne le quittent jamais. C’est son seul gagne-pain.

A Gamaliya, il utilise l’« amana », son sifflet, pour attirer les enfants. Un instrument un peu spécial qu’il manie de différentes manières en l’introduisant dans sa bouche et sous sa langue pour donner différentes sono­rités de voix. « Le talent de l’animateur est sa capacité à contrôler son amana avec beaucoup d’adresse. C’est l’un des secrets de cet art », dit Chico. Au début de son métier dans les années 1950, 1960 et 1970, cet « amana » était fabriqué en cuivre « mais on a découvert qu’il posait des problèmes de santé, c’est la raison pour laquelle on a opté pour l’inox », dit Chico en montrant son «» aux enfants.

Occasions publiques ou privées

Aragoz
Photo : Yasser Al-Ghoul

Chico est la personne principale de la troupe ambulante. Il présente différents genres de spectacle dans les villes, surtout dans les quartiers populaires et les villages d’Egypte lors d’occasions publiques ou pri­vées. Saber Al-Masri est aussi invité à célé­brer les différentes fêtes d’anniversaire. « Les enfants des mouleds sont différents des anniversaires. Les premiers aiment les his­toires populaires, mais ma façon de parler dans les fêtes est différente. Je parle d’éti­quette et des moyens de discuter avec les autres », exprime Al-Masri. « Dans les années 1950 et 1960, lors des mouleds qui avaient lieu à Tanta, à Assouan, à Fayoum, à Béni-Soueif et dont les prix ne dépas­saient pas les 10 ou 25 piastres, l’enfant se contentait d’écouter une histoire inspirée du quotidien des gens », se souvient Chico. « L’enfant d’aujourd’hui n’aime pas écouter ce genre d’histoires. Il veut en entendre une qui transmet un message. C’est à travers cet art populaire que je transmets la morale aux enfants : offrir de vieux vêtements aux plus pauvres après avoir acheté les habits neufs des fêtes religieuses ; respecter son profes­seur ; faire ses devoirs pour réussir dans sa vie ; obéir à ses parents, ou terminer son assiette et boire son lait », note Chico avec plaisir.

« Aujourd’hui, c’est l’histoire du bar­bare …», lance Am Moustapha. « Non on veut l’histoire du chien », rétorque Rawhiya, 12 ans. « Ma petite soeur veut entendre l’his­toire du voleur de sacs », dit Amina. « Non … Non, je veux celle du petit Hammouda et son frère », dit Fatma en levant le doigt. D’autres demandent l’histoire du maire et du modeste paysan. Il ne tarde pas à proférer des insultes contre le maire, représenté par une marion­nette obèse et fortunée et qui veut à tout prix lui ravir sa jeune épouse. Il s’arme d’un long bâton et libère sa bien-aimée. L’histoire continue et Chico garde cet esprit burlesque.

Pour la modique somme de 5 ou 10 L.E., on peut assister à ce spectacle. Dans les cou­lisses, chaque geste de son corps répond à la situation qu’il présente. L’intonation de sa voix change, tantôt douce quand il s’agit d’interpréter la belle et tantôt rauque pour le maire. L’histoire se termine en « happy end ». Dans la gaieté, le couple est de nou­veau ensemble et entonne à tue-tête avec les enfants « Ya halawet hobeina » (c’est le miel de notre amour).




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