Semaine du 1 au 7 mai 2013 - Numéro 972
Timothy Mitchell « La démocratie c’est maintenir les riches dans la dépendance »
  Chef du département des études moyen-orientales à Columbia University, Timothy Mitchell a donné récemment deux conférences à l’Université américaine du Caire. Pour ce théoricien politique de renommée mondiale, une Constitution économique est la clé du développement économique et politique en Egypte.
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Ayman Hafez
Chérif Albert01-05-2013

Al-Ahram Hebdo : Vous parlez souvent de la dépendance et de son impact sur le processus de développement. Aujourd’hui, l’Egypte essaye de diversifier ses partenaires, en sollicitant des pays arabes et asiatiques pour ne plus être complètement dépendante des Etats-Unis. Que pensez-vous de cette nouvelle orientation ?

Timothy Mitchell : C’est une situation qui permettrait au gouvernement égyptien de laisser attendre le FMI pour un ou deux ans et de prendre son temps pour négocier les conditions du prêt, si l’offre ne lui plaît pas. D’une manière générale, cela change la situation globale en ce qui concerne la disponibilité de l’argent liquide.

Bien que cela puisse signifier que l’ascendance des Etats-Unis sur l’Egypte est affaiblie à cause de la présence d’autres alternatives, je ne suis pas sûr que cela puisse aider l’Egypte économiquement, puisqu’il s’agit toujours d’emprunter de l’argent. Le fait que certains prêts peuvent être plus faciles à obtenir ne signifie pas que la situation sera meilleure. Parce que s’il y a moins de conditions attachées à un certain prêt, cela peut impliquer que l’argent sera utilisé d’une manière moins efficace. Cela dépend bien sûr de la nature de ces conditions, et si elles visent à transformer des rapports économiques ou simplement à couvrir le déficit budgétaire du gouvernement égyptien.

Malheureusement, le genre de conditions proposées ou imposées par le FMI ne semble pas concerné par une restructuration profonde des rapports économiques (et par conséquent politiques) du pays. En gros, il s’agit de la vieille pilule qui consiste à réduire ou à lever les subventions dont le peuple a terriblement besoin, pour que le gouvernement puisse survivre économiquement. Que ce soit le FMI ou le gouvernement égyptien lui-même, aucun ne semble avoir une vision plus large pour trouver le genre de programmes et de politiques économiques qui peuvent effectivement transformer le pays.

— En dehors des emprunts que vous semblez exclure comme solution, quelle pourrait être la porte de sortie de la crise économique en Egypte ?

— Il y a des moments où il est nécessaire d’emprunter. C’est aussi bien le cas au niveau personnel qu’au niveau des gouvernements. Les prêts ne sont pas un mal en soi. Il est aussi important de réaliser que nous vivons à une époque où, en Egypte aussi bien qu’en Occident, tout est organisé autour des emprunts. Des gens ordinaires et des gouvernements se trouvent constamment obligés d’emprunter, de s’endetter et ensuite d’organiser leur vie de manière à pouvoir rembourser leurs dettes.

Il faut toutefois être sceptique quand il s’agit d’y voir une solution fondamentale pour les problèmes d’un pays, surtout un pays comme l’Egypte qui possède d’énormes fortunes. Le mouvement révolutionnaire a permis de révéler les milliards dont disposaient Moubarak, sa famille et ses acolytes. L’une des principales raisons pour lesquelles l’Egypte a toujours eu besoin d’emprunter, c’est que ces fortunes étaient confisquées par les proches du régime. Avant de commencer à parler de nouveaux emprunts, il faut d’abord considérer comment récupérer au moins une partie de l’argent non seulement des membres de l’ancien régime, mais aussi de leurs partenaires, des investisseurs qui ont profité de leurs relations avec eux … Il est tout aussi important d’envisager la mise en place d’une sorte de Constitution économique susceptible d’éviter la reproduction de ce cycle dans l’avenir.

— Ou une Constitution tout court ?

— Pour le moment, l’intérêt est focalisé sur la Constitution politique, qui est importante dans la mesure où elle garantit les droits politiques fondamentaux et oblige les dirigeants à passer par des élections. Mais il est aussi important de réfléchir à une sorte de Constitution économique susceptible de placer le système financier dans un processus démocratique, afin d’en finir avec le système de patronage et avec cette extraordinaire fuite de fonds publics vers des privés.

Et je ne pense pas qu’il faille réfléchir en termes de lutte contre la corruption, parce que celle-ci suggère une situation exceptionnelle, mais quand cela devient un système de fonctionnement pour une large partie du gouvernement, il s’agit dans ce cas d’une économie qui a besoin d’être radicalement réorganisée.

Aujourd’hui, de larges sources de revenus continuent à affluer dans les coffres du gouvernement égyptien, celles du Canal de Suez, du pétrole et du gaz, des industries touristiques, etc. Qu’est-ce qu’il faut faire pour soumettre ces revenus à un mécanisme transparent et démocratique ?

— Qu’est-ce qu’il faut faire ?

— Je pense qu’un aspect du problème c’est qu’une partie de ces ressources finit dans les poches de certaines personnes. Mais l’autre aspect, c’est qu’une fois entre des mains privées, elles n’y restent pas, elles sont utilisées pour faire encore plus d’argent. Un moyen facile de le faire, en Egypte comme dans beaucoup d’autres pays, c’est la spéculation dans l’immobilier qui engloutit une part immense de la richesse du pays. On doit réfléchir à des régulations économiques pour s’attaquer à ce problème tout en favorisant la construction d’appartements dont les gens ont besoin.

Et il y a des moyens pour y parvenir, là où je vis, à New York, par exemple, j’habite dans un type de logement qu’on appelle les co-ops (coopératives). L’un des principes de ces coopératives qui représentent une bonne partie des logements là-bas, est qu’on ne peut pas utiliser sa propriété à des fins spéculatives : si vous achetez un appartement vous devez y vivre, si vous le revendez avant deux ans vous êtes lourdement taxés … des règlements très simples et qui sont vieux d’un siècle.

Ce n’est qu’un exemple, mais de manière générale, il est important de réfléchir sur la question de l’argent privé, sur les moyens de son usage. Il s’agit de créer des emplois pour les gens et de fonder une vie collective plus juste.

— C’est intéressant d’apprendre que de pareilles régulations existent dans un pays que l’on considère comme le bastion du libéralisme …

— En fait, certains libéraux tendent à oublier que 50 % de ce qui se passe aux Etats-Unis n’est pas conforme aux principes du marché : il y a les réglementations de l’habitat que je viens de mentionner, celles relatives à la planification qui imposent des restrictions sur le développement immobilier, ainsi que toutes sortes de subventions étatiques. Le FMI veut que l’Egypte réduise la subvention des produits alimentaires, alors que les Etats-Unis ont le système de subvention agricole le plus développé au monde.

— Une autre notion que prêchent les Etats-Unis est la démocratie. Comment voyez-vous l’Egypte se démocratiser dans le cadre ou en dehors de cette structure préfabriquée ?

— La démocratie est une question de dépendance, celle des riches. Comment faire en sorte que les riches, ce 1 %, soient dépendants des 99 % ? Comment les priver des moyens faciles de rester riches ? Comment leur argent doit-il se reproduire à travers la vie des gens ordinaires ? Pour ce faire, il doit y avoir des usines, une production, des limites très strictes sur les niveaux d’inégalités … c’est l’histoire de la démocratie dans la plupart des pays. Quand vous forcez les riches sur la voie de l’action productive, vous les rendez vulnérables aux demandes de ceux qu’ils emploient. C’est juste un exemple pratique de la vulnérabilité avec laquelle les privilégiés doivent coexister.

Il est important de se rappeler que la démocratie ne s’arrête pas au droit de vote mais c’est aussi le droit de protester, de faire la grève, d’exercer la désobéissance civile …

C’est à travers l’exercice de ces droits que les demandes socioéconomiques les plus ambitieuses et les plus évolutives peuvent être réalisées.

— En voyant les Egyptiens tenir malgré tout à ces droits, êtes-vous optimistes quant à l’issue de la révolution ?

— Je suis très optimiste. C’est ça la démocratie, mais c’est juste la moitié de la bataille. L’autre moitié c’est d’ôter l’alternative à ceux qui ne veulent pas céder à ces demandes, à travers la Constitution économique dont je viens de parler .




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