Semaine du 3 au 9 avril 2013 - Numéro 968
Frères musulmans: La politique de la main tendue
Aliaa Al-Korachi03-04-2013
 
  Les activités sociales et caritatives ont toujours été un champ de prédilection pour les Frères musulmans depuis leur création en 1928. Un fait qui explique leur grande popularité.

« Un marché caritatif à Damanhour avec 30 produits exposés. Il y a 15 000 bénéficiaires », « Lancement de la campagne Choubra Al-Kheima sans analphabètes avec 30 classes pouvant accueillir 450 élèves », « Un convoi médical gratuit fournit des soins à Qalyoubiya à 300 patients ». Dans toutes ces initiatives, le bienfaiteur est le même : les Frères musulmans. C’est en tout cas ce qu’on peut lire dans la section « Activités » du site Internet du Parti Liberté et justice, bras politique de la confrérie, qui a vu le jour après la révolution.

L’action caritative a été le champ de prédilection des Frères musulmans depuis leur création en 1928 et la seule marge qui leur a été laissée par les régimes successifs. Depuis 85 ans, la confrérie dirige une machine d’activités sociales bien huilée et a pu constituer grâce à celle-ci une large base populaire. C’est cette base qui, selon les analystes, leur a permis d’accéder au pouvoir. S’adressant à ses adeptes, Hassan Al-Banna, fondateur de la confrérie, disait : « Parmi nos objectifs, il y a celui de travailler à réformer l’éducation, lutter contre la pauvreté, l’ignorance, la maladie, le crime afin de former une société qui mérite d’appartenir à la charia islamique ».

Ainsi, au début des années 1930 — l’Egypte passant par une crise économique après la Première Guerre mondiale — la confrérie a mis en place un vaste réseau de services sociaux comprenant écoles, hôpitaux et ateliers de formation professionnelle. A l’époque, les Frères musulmans représentaient la voix de la classe pauvre et moyenne, alors que les forces politiques constituaient l’élite de la société égyptienne. En 1942, la confrérie ouvre son premier « bureau de charité et de services sociaux » au Caire. Celui-ci comptait en 1949, avant la première dissolution de la confrérie par le roi, 500 succursales partout en Egypte.

Sous Nasser, les Frères musulmans vont recevoir un autre coup dur. La confrérie a été dissoute une deuxième fois en 1954 et a vu 450 de ses cadres emprisonnés. Selon des historiens, les ambitions politiques des Frères et la volonté de Nasser d’être la seule source de réforme ont été derrière leur élimination sous l’ancien raïs. Anouar Al-Sadate succède à Nasser en 1970 et la confrérie, toujours exclue de la politique, refait de nouveau surface, en tant qu’association religieuse et caritative. « Les Frères ont trouvé dans l’action caritative et sociale un moyen de compenser leur absence politique et d’être toujours présents sur le terrain, de communiquer avec la population », affirme Ahmad Yéhia Abdel-Hamid, socio-politologue. Et d’ajouter : « Les syndicats, les unions professionnelles et les universités étaient d’autres domaines investis par les Frères à des fins politiques ».

Des solutions pratiques

Le président Sadate a voulu couper l’herbe sous le pied à la gauche dans les universités. Il a laissé le champ libre aux Frères musulmans. Les Frères réalisent un succès en prenant la tête du mouvement estudiantin. Ils ont présenté des solutions pratiques à certains problèmes comme les coûts élevés des manuels, de la nourriture et des transports. Parallèlement, l’activité caritative allait toujours bon train. La confrérie s’est déployée à travers un réseau d’organisations caritatives comme la puissante Gamïya Charïya, la plus grande association de bienfaisance fondée au début du 20e siècle.

Avec l’arrivée de Hosni Moubarak au pouvoir, un contrat implicite s’est mis en place entre le régime et les Frères musulmans, et ce, dès le premier jour, selon Abdel-Hamid : « Le régime avait toute la liberté dans le domaine politique, tandis que le champ social a été laissé aux Frères musulmans et à leurs organisations caritatives. L’époque de Moubarak est considérée comme l’âge d’or de la confrérie qui a réussi à s’implanter dans les syndicats stratégiques, comme ceux des Médecins, des Avocats et des Ingénieurs ».

La confrérie représentait une alternative à l’Etat. Lors du tremblement de terre de 1992, les ingénieurs et médecins de la confrérie ont construit des abris et des tentes médicales pour les milliers de victimes, un élan qui a poussé Moubarak à chercher à réduire leur présence dans la société. Pour le faire, il décide d’abord de placer toutes les mosquées, y compris celles dominées par la confrérie, sous la tutelle du ministère des Waqfs. Autre mesure : la loi sur les ONG est amendée de façon à donner des pouvoirs plus larges au ministère des Affaires sociales pour mieux contrôler les organisations des Frères, ou celles collaborant avec eux. Le régime a aussi introduit un certain nombre de députés du Parti national démocrate sur le champ caritatif pour faire concurrence aux Frères. Pour Sabah Al-Saqqari, membre du Parti Liberté et justice, la réussite de la confrérie sur le champ caritatif s’explique par son organisation et le travail structuré : « Le mécanisme de ce travail reste inchangé depuis Hassan Al-Banna. Un comité dit de bienfaisance se trouve dans chaque région, chargé de recenser les personnes démunies et leur apporter à domicile des aides financières, médicales et alimentaires ». Concernant le financement, Al-Saqqari répond : « Une importante part de la cotisation mensuelle des membres de la confrérie, évaluée à 7 % du revenu de chacun, ainsi que les contributions des hommes d’affaires Frères vont dans leur ensemble aux actions caritatives ».

Un ennemi plus dur

A Alexandrie par exemple, comme l’indique Serag Ibrahim, responsable des comités de bienfaisance au gouvernorat, le nombre d’associations caritatives a bondi après la révolution pour passer de 28 à 75 associations présentant des services de toutes sortes à 35 000 familles. Pour Al-Saqqari, bien que la révolution ait permis une expansion des activités sociales des Frères musulmans, celles-ci affrontent ces jours-ci un ennemi plus dur que la poigne sécuritaire des temps révolus. Leurs activités de bienfaisance sont qualifiées de « pots-de-vin électoraux ».

Selon Abdel-Hamid, le régime des Frères musulmans se trouve aujourd’hui face à une problématique sérieuse. Les Frères ont toujours fait de la question de la justice sociale, qui a été le grand échec des précédents régimes, leur propre cause. L’utopie d’un Etat idéal gouverné par des bons, véhiculée par les Frères, se transforme alors en cauchemar. « Aujourd’hui au pouvoir, les Frères musulmans n’ont toujours pas présenté de programme clair pour instaurer cette justice. Bien au contraire, leurs politiques ne font qu’augmenter le nombre de chômeurs et de pauvres dans la société », explique Abdel-Hamid. La solution au problème de la pauvreté doit passer par la solidarité sociale et par une redistribution des richesses.




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