Semaine du 6 au 12 février 2013 - Numéro 960
Tensions sociales : Unis dans les sacrifices
  La contestation populaire du pouvoir en place oblige les Egyptiens à modifier leur mode de vie. Mais les blocages d’artères principales et autres voies ferrées ne semblent pas déranger tout le monde. L’important étant de réaliser les objectifs de la révolution.
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(photo:Ap)
Hanaa Al-Mekkawi06-02-2013

« Souffrir dans les embou­teillages et passer plus de temps dans les trajets quoti­diens sont la moindre des choses que je peux offrir en ce moment à ma patrie et soutenir les révolution­naires », déclare Samira Kamal, employée dans une banque située au centre du Caire. Elle n’habite pas très loin du lieu de travail, mais elle passe de longues heures dans les transports pour ses activités diverses. C’est que les manifestations bloquent les axes routiers dans la capitale en ce moment.

En effet, ces manifestations obligent les habitants à modifier leurs itiné­raires quotidiens. Mais cela ne semble pas déplaire tout le monde. Samira Kamal estime que ces révolutionnaires sont là, prêts à sacrifier leur vie, pour changer la situation actuelle du pays. Elle ne regrette pas de perdre quelques heures de sa journée ou même de déci­der de ne pas descendre du tout de chez elle.

Samira Kamal fait partie de ce qu’on appelle « le parti du canapé », à savoir ceux qui n’ont jamais voulu s’impli­quer dans la politique et qui préfèrent rester chez eux que de manifester, même s’ils soutiennent les mouve­ments de protestations. Mais ces der­niers mois, elle a ressenti que son rôle est de soutenir les révolutionnaires. « Il est aberrant de les accuser de détruire le pays. Bien au contraire, il faut les remercier pour avoir eu cet audace de descendre dans de telles circonstances et de défendre leur cause au nom de tous les Egyptiens », telle est la perception de Samira Kamal et de beaucoup d’autres Egyptiens en ce moment, face à la crise qu’endure le pays.

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(photo:Ahram)

C’est, en effet, le 24 janvier dernier que les Ultras ont décidé de bloquer le pont du 6 Octobre et les stations de métro et que les engorgements de circulation ont commencé. Le lende­main, jour de commémoration du 2e anniversaire de la révolution du 25 janvier, les révolutionnaires ont durci leur position, décidant de ne pas quit­ter la place Tahrir. Mais au fil des jours, la situation s’est compliquée.

Pour la première fois, les manifes­tants ont bloqué les grands axes de la capitale, les lignes de métro et même de train. Une paralysie totale. Des actes de violence et des incendies ont de même été associés à ces actions. Bref, il s’agit d’une guerre de rue, dont personne ne connaît les acteurs, ni ne peut en prédire les consé­quences.

Ce qui a aggravé les choses c’est que la commémoration de la révolu­tion a coïncidé avec le jugement des responsables du massacre de Port-Saïd, qui a coûté la vie à 74 per­sonnes dans le stade de la ville en février dernier. Poussés par la colère et la déception, les manifestants ont assailli les rues et ont encerclé les sièges des gouvernorats et des institu­tions publiques dans les villes du Canal de Suez, à Alexandrie, à Gharbiya et surtout, au Caire.

Cette fois-ci, les révolutionnaires sont déterminés à atteindre leur objectif. Et tous les indices prouvent que ce soulèvement va durer. La vie quotidienne des gens a été touchée et les réactions divergent.

Avant de sortir, Gamal prend donc ses précautions. Il n’oublie pas son masque pour se protéger des gaz lacrymogènes, jette un coup d’oeil à droite puis à gauche, et s’empresse de traverser la place Tahrir. « Je com­mence à avoir peur, je ne comprends pas les raisons de tout ce qui se passe », dit-il, cet employé du Mogammaa Al-Tahrir, complexe administratif du Caire situé à la place Tahrir.

Ici, les fonctionnaires assistent à tous les changements qui s’opèrent sur la place Tahrir. La plupart d’entre eux préfèrent s’absenter que de ris­quer leur vie en traversant la place. « On respire le gaz à pleins poumons. La police n’arrête pas de jeter des grenades lacrymogènes sur les mani­festants pour vider la place. Les sta­tions de métro situées sur les points chauds ont été bloquées par les mani­festants. Nous risquons d’être bloqués sur cette place et ne plus pouvoir ren­trer chez nous », dit Gamal, qui habite à Hélouan au sud du Caire.

Pierres et cocktail Molotov

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(Photo:Reuters)

Dans ce chaos, les transports en commun font défaut. Les chauffeurs d’autobus et de microbus préfèrent éviter les endroits où les accrochages ont lieu. Au centre-ville et ses alen­tours, sur le pont Qasr Al-Nil, celui de 6 Octobre, le périphérique, partout les gens sont bloqués et ne peuvent plus mener le train de vie normal. D’un côté, la police est incapable de maîtri­ser la situation, et de l’autre, des manifestants qui n’hésitent pas à avoir recours à la violence en s’ar­mant de pierres et de cocktail Molotov.

Avec les Black Blocs, les baltaguis (hommes de main) autres délinquants en plus des Ultras (les supporters du club Ahli) de nouveaux acteurs ont fait leur apparition sur la scène. Tous ont décidé de lutter, chacun à sa manière. Certains citoyens en ont assez de cette violence et demandent à l’Etat d’intervenir pour y mettre fin. D’autres pensent que cette violence est le seul moyen de faire pression sur l’Etat et persuader le président à répondre à leurs revendications. Qu’elle soit pour ou contre ce qui se passe, la population « vit au jour le jour et décide de son emploi du temps au fil des informations », dit Tareq Medhat, médecin.

Ses enfants qui prennent rentrer de l’école changent tous les jours d’itinéraire et d’horaire. Les rues sont fermées, les places bloquées et tout le monde est forcé d’accepter cette situation. « On n’a ni fait de révolution, ni sacrifié de centaines de martyrs pour y arriver. On est prêt à faire d’autres sacrifices pour atteindre notre objectif, même si c’est au détri­ment de la stabilité et de notre sécu­rité au quotidien », continue Tareq Medhat, qui prend au moins 2 heures pour atteindre sa clinique située à Bab Al-Louq, au centre du Caire. Certains choisissent de commencer plus tôt leur journée pour régler leurs affaires avant que les rues ne soient bloquées aux alentours de 15h. Farida, traduc­trice, regrette de ne pas pouvoir parti­ciper cette fois-ci à ces manifesta­tions, comme ce fut le cas avant, à cause de la violence. Pourtant, elle n’hésite pas à porter de l’aide à ces manifestants, ne serait-ce qu’avec des mots encourageants. Gaber, habitant d’Alexandrie, a reçu un cocktail Molotov dans son balcon. « Je suis sorti et j’ai fait le signe de victoire aux manifestants », dit Gaber. En effet, aujourd’hui, une nouvelle rela­tion se tisse, d’un côté, entre manifes­tants et citoyens, et d’un autre côté, entre manifestants et police.

Défier l’Etat

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(photo:Ap)

Dans le quartier de Abdine au Caire, les habitants sont descendus rejoindre les manifestants venus encercler le siège du gouvernorat du Caire, voulant ainsi défier l’Etat. « Le martyr Gika est de notre quartier et on est prêt à sacri­fier notre vie pour obtenir nos droits. Ces centaines de manifestants ne nous dérangent pas », lance Sayéda, une femme au foyer. Comme tous les habi­tants du quartier, cette femme connaît les activistes par leur nom. Elle leur prépare des repas, du jus et de l’eau, leur offre des mouchoirs et des masques. D’après Ahmad Yéhia, sociologue, il est normal de voir des personnes encourager cette situation, car le changement n’a pas eu lieu et elles sont extrêmement déçues. « Elles s’attendaient à voir les choses évoluer différemment. Aujourd’hui, elles n’ont rien à perdre », explique-t-il.

Dans les villes du Canal, la scène diffère. Les habitants n’ont pas baissé les bras et ont défié le couvre-feu imposé la semaine dernière. Ils ont fait des provisions, et à 21h, sont sortis dans les rues pour célébrer à leur manière cette interdiction de circuler. Matchs de foot, chants populaires et marches, toute la ville est dans la rue. « On souhaite que le couvre-feu se prolonge, au lieu de 30 jours, qu’il dure 3 mois pour nous donner la chance de passer un peu plus de temps ensemble et dans la gaieté », confie Hékmat Ali, membre du haut comité du parti d’Al-Ghad au gouvernorat d’Ismaïliya. « Pourquoi nous punir nous seulement, alors que d’autres villes ont connu les mêmes actes de violence ? », se demande Tamer Galal, étudiant. Ce dernier passe la nuit à jouer au foot dans la rue. Ici, les habi­tants n’ont peur de rien. « Je ne me suis jamais intéressé à la politique. J’ai choisi Morsi et je le regrette amèrement. Aujourd’hui, il ne faut pas hésiter à soutenir les manifestants et à les aider à aller jusqu’au bout, c’est la seule issue », dit Fathallah Al-Gueindi, épicier à Port-Saïd. Cet homme sait bien que ces actes de violence peuvent atteindre son magasin, mais rien ne l’effraie. Tout au long de la nuit, il présente ses produits aux manifestants qui passent leur nuit dehors. Même les femmes sont là. Certaines suivent les événements de leurs balcons en chan­tant ou en tapant sur des couvercles à marmite. « Ici, nous sommes tous des rebelles, nous sommes prêts à mourir. Nous sommes comme des soldats témé­raires, et nous n’accepterons jamais de baisser l’échine », dit Hagga Fatma. D’après elle, les gouverneurs n’ont pas compris la nature de ce peuple qui a fait une révolution pour obtenir sa dignité. « Ils doivent comprendre que nous avons atteint le bord du précipice et nous risquons une guerre civile », opine-t-elle.

Aujourd’hui, il semble que bloquer les rues soit devenu un moyen de se faire entendre. Les habitants de l’île Al-Qorsaya, située sur le Nil, et vic­times d’abus par les militaires pour les déloger, viennent d’avoir recours à cette méthode. Ils bloquent l’avenue Al-Bahr Al-Aazam, grande artère de Guiza, pour dénoncer le jugement mili­taire de certains occupants de l’île .




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