Semaine du 23 au 29 janvier 2013 - Numéro 958
Patrimoine : A chaque époque son palais
  Le palais présidentiel d'Ittihadiya, palais de l'Union, situé à Héliopolis, est considéré comme une perle du patrimoine égyptien. Retour sur l'histoire d'un bâtiment grandiose, dont le seuil a vu défiler les plus grands hommes.
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Vue d'ensemble du Palace Hotel au temps de sa construction.
Doaa Elhami23-01-2013

En un siècle d’histoire, le palais est le plus fidèle témoin des transformations de l’Egypte. Il porte, aujourd’hui encore, à la fois les traces physiques du rêve architectural des débuts du XXe siècle et l’esprit révolutionnaire de la jeunesse du XXIe siècle. Derrière les graffitis qui habillent ses murs extérieurs, on trouve un joyau de pierre ambitieux. Une façade de 150 mètres de longueur avec une superficie de 6 500 m2, 400 chambres dont 55 appartements privés, des ascenseurs géants, des hammams, des salles de billard, un parc de 5 ha, etc. Au début du XXe siècle, sa construction coûte la somme colossale de 2 millions de dollars. Sa première vie, le palais la commence en 1910 sous le nom de « Heliopolis Palace Hotel ».

Le rêve d’un baron

Au début du XXe siècle, le baron belge Edouard Empain, homme d’affaires belge passionné par l’Orient, décide de créer une oasis de paix à la périphérie du Caire. Il la veut aussi attirante qu’en plein milieu du désert, et ce, peu importe la crise financière qui sévit à l’époque. C’est ainsi que naît Héliopolis, signifiant la ville du soleil. Comme l’eau est le centre d’une oasis, le baron souhaite qu’un hôtel splendide soit le centre d’Héliopolis. Le chantier est confié à l’architecte belge Ernst Jaspar. L’homme dessine le bâtiment dans le pur style Héliopolis, c’est-à-dire une synthèse de courants architecturaux arabes, perses, néo-mauresques, et teintés d’influences européennes, notamment néoclassiques. Deux entreprises se voient confier la réalisation du bâtiment : Leon Rolin & Co. and Padova et Dentamaro & Ferro. Quant à l’installation

du réseau électrique, c’est l’entreprise allemande Siemens & Schuepert qui s’en charge. La première pierre est posée en 1908. L’architecte français, Alexandre Marcel, pense les décors intérieurs, avant de confier leur aménagement au décorateur Georges-Louis Claude. Les deux compères inventent une véritable symphonie architecturale : le grand hall de réception néo-mauresque s’entoure de deux salles inspirées des styles Louis XIV et Louis XV. L’ensemble s’organise autour du hall central, aux lignes élégantes, mêlant jeu de colonnes, murs de verre et panneaux de marbre. Si le palais est clairement d’inspiration européenne, Alexandre Marcel et Georges-Louis Claude n’oublient pas d’y intégrer le goût « orientaliste » de l’époque, reflété par les tapis persans et les lampes mauresques ... Les jardins ne sont, eux, pas laissés en berne. « Véritables volières, ils abritent de multiples variétés d’oiseaux. L’une d’elles se mettait à piailler devant les fenêtres à chaque coucher du soleil », retracent les Héliopolitains Nicole et Ahmed Talaat dans le livre Mémoires Héliopolitaines, sorti lors de la célébration du centenaire d’Héliopolis.

Le Taj Mahel du désert

Edifié à un but commercial, Heliopolis Palace Hotel devient rapidement l’un des principaux hôtels de luxe d’Egypte. De nombreuses personnalités de l’époque s’y succèdent. Les lieux se souviennent encore du roi belge Albert Ier qui, en foulant le tapis du hall principal, s’exclama tout simplement : « Quelle merveille ! ». Le couple royal y passera d’ailleurs un mois entier, au cours duquel la reine Elizabeth, qui se remet de la typhoïde, reprend lentement sa santé. Selon les médecins de Bruxelles, l’air sec d’Héliopolis ne pouvait que lui faire du bien. Albert Ier n’est pas le seul roi à être tombé amoureux de l’hôtel. On dit que Milton Hershey, à la tête d’une entreprise de chocolat et pour la peine surnommé le roi du chocolat, apprécia tellement qu’il essaya de construire un hôtel ressemblant à celui du Caire aux Etats-Unis. Milton Hershey dut toutefois abdiquer en constatant que la duplication du palais lui coûterait 5 millions de dollars.

Pas un visiteur régulier de l’Egypte ne fut déçu par le palais, à l’instar du grand banquier John Pierpont Morgan. Jamais auparavant le légendaire magnat n’avait vu une architecture d’une telle ampleur. « L’ensemble de la scène est fantasmatique », s’exclama-t-il, remerciant les chefs d’entreprise d’Héliopolis pour avoir conçu une telle merveille. La grandeur de l’hôtel était vantée en Egypte et dans le monde entier. L’hôtel devenait habitué de scènes extraordinaires, dans leur sens premier « qui sortent de l’ordinaire ». On vit par exemple le baron Empain « prendre un verre en compagnie du roi Farouq », se souvient le journaliste francophone héliopolitain Chafik Chamas. D’après lui, le roi Farouq y organisait souvent des thés dansants des « Bals des petits lits blancs » au printemps. Toute la bourgeoisie héliopolitaine s’y rejoignait.

Mais pas que. Des pilotes d’avions aux équipages et les passagers en transit à l’aéroport d’Almaza, « tout était fait pour égayer au mieux le bref séjour à Héliopolis des étrangers », retrace-t-on dans l’ouvrage. Selon les Héliopolitains, les clients rivalisaient d’élégance.

On s’y rendait alors une fois par semaine. Y inviter une fille coûtait 35 livres égyptiennes à l’époque. D’après Chamas, Heliopolis Palace Hotel ne tient pas son succès du luxe, « mais plutôt de ses événements mondains ». Il met l’accent sur « la ravissante boîte de nuit » organisée dans un sous-sol où y dansait, tous les soirs, « une danseuse de ventre célèbre. Elle attirait par centaines les Héliopolitains, mais aussi des admirateurs venus de Zamalek, de Guiza, de partout », se souvient Chamas.

Une bâtisse aux nombreuses identités

Pendant les deux guerres mondiales, le célèbre hôtel a été transformé en hôpital militaire, ou plutôt en maison de convalescence, pour les soldats britanniques et originaires des dominions. Cela ne sonnait pas le gong des activités mondaines, celles-ci étant transférées sur la terrasse de son annexe, Heliopolis House Hotel, l’actuel Groppi. C’est à cet endroit que le journaliste héliopolitain se souvient avoir, à la radio, l’annonce de la libération de Paris. « Ce fut une liesse sans égale, les cris de joie, les danses se déchaînèrent avec une spontanéité qui montrait la grande place que prenait Paris dans le coeur des Egyptiens », évoque Chamas. Deux ans plus tard, la même annexe, devenue fameuse, avait accueilli la rencontre du journaliste héliopolitain avec le fameux écrivain André Gide. Ce dernier l’avait interrogé sur l’Université du Caire, l’enseignement de la langue française et notamment les « Escholiers, un groupe d’étudiants égyptiens, qui, afin de combler le vide provoqué par l’absence de compagnies théâtrales françaises durant la guerre, avait pris l’initiative d’organiser des pièces du répertoire classique français,

deux fois par an au théâtre de l’Opéra », reprend le journaliste. Carrefour culturel, Heliopolis Palace Hotel a continué à accueillir de nombreux touristes après la Seconde Guerre mondiale. Cette fonction s’est arrêtée en 1958. Le gouvernement égyptien rachète alors l’hôtel avec ses annexes ainsi que le terrain pour 7 000 000 de livres égyptiennes. C’est un peu son départ à la retraite du secteur commercial. Plusieurs administrations publiques s’y succèdent avant qu’il ne devienne, en 1972, le siège de l’éphémère Union des Républiques arabes (Egypte, Syrie et Libye). Son nom change en même temps que son utilité. Heliopolis Palace Hotel devient le palais de l’union, toujours très usité de nos jours (Qasr Al-Ittihadiya). Dans le courant des années 1980, passée une période de restauration, il devient la résidence officielle du président égyptien au Caire, c’est-à-dire celle du président Moubarak. Trente ans plus tard, précisément le 11 février 2011, des manifestants encerclent le palais, protégé par des chars de l’armée, las et inactifs. Dans l’après-midi, Hosni et Suzanne Moubarak quittent le palais d’Al-Orouba pour leur résidence privée de la station balnéaire de Charm Al-Cheikh. Quelques heures plus tard, le raïs démissionne et confie son pouvoir à l’armée. Si la fonction du nouveau résident n’a pas changé, la décoration extérieure est, elle, différente. Faite de graffitis, elle représente les espoirs de toute une génération qu’a vu naître le palais d’Héliopolis.




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