Semaine du 12 au 18 décembre 2012 - Numéro 952
Mourad Ben Cheikh: L’optimisme au parfum de Jasmin
  Cinéaste et réalisateur tunisien, Mourad Ben Cheikh a réalisé Plus jamais peur, un documentaire hommage à la révolution de son pays, sélectionné en compétition à Cannes. De passage au Caire, il fait part de son analyse de la situation sociopolitique en Tunisie ainsi que du lien étroit du cinéma dans ce décor de révolte.
Tunisie
Mourad Ben Cheikh (Photo: Mohamad Moustapha)
Farah Souames12-12-2012

Simple coïncidence ou sort commun, Mourad Ben Cheikh débarque pour sa première visite au Caire, dans un décor qui ne lui est pas étranger, un pays en transition et en ébullition. Nous le rencontrons au Café Riche, réputé comme lieu de rendez-vous de l’intelligentsia cairote depuis plus d’un siècle, à proximité de la mythique place Tahrir. On est tout de suite frappé par son air mêlant calme et bonne humeur, son style déroulant des phrases méditées, engagées et son verbe précis. Provenant de Tunis, ce réalisateur engagé a assisté comme bon nombre de ses compatriotes au tournant qu’allait vivre la Tunisie, et allait même l’immortaliser par un documentaire qui a fait le tour du monde.

« Mon documentaire était avant tout une nécessité de changement chez le citoyen, la révolution a fait que j’ai senti pour la première fois que je suis un citoyen, je commençais à ressentir la nécessité viscérale de casser les barrières de la peur », dit-il, avant d’ajouter : « Je suis un fervent croyant en cette révolution et en ce résultat fondamental. Il y a plusieurs peurs, avant c’était la peur qui bloquait l’individu, le peuple et les forcer à abdiquer, maintenant il y a une autre peur c’est celle de l’inconnu, celle de l’obscurité de cette transition, la peur de l’inévitable clash entre les deux forces fondamentales dans le pays ».

Après un passage à l’Institut supérieur des beaux-arts de Tunis, Ben Cheikh choisit l’Université de Bologne (Italie). Passionné par la photographie et l’art islamique qu’il appelle son dada, il y obtient un diplôme universitaire en discipline des arts de la musique et du spectacle. En 2003, il réalise son premier court métrage, Le Pâtre des étoiles, pour lequel il obtient un prix aux Journées cinématographiques de Carthage. Il est également l’auteur de plusieurs documentaires et reportages télé, entre autres, pour la chaîne italienne Rai 3, où il a passé plus de 3 ans. De retour en Tunisie en 2004, il réalise une série d’environ 40 documentaires avec Cinétéléfilm, dont le propriétaire est l’illustre Ahmed Bahaeddine Attia. « Vous savez, je suis un citoyen du monde. Je n’ai jamais regretté l’Italie en Tunisie et vice-versa. Peu importe la destination, le plus important est d’être conscient que le rôle du cinéaste ou du réalisateur est très important dans la mesure où il y a un fondement d’avoir un positionnement de porteur de valeurs dans sa société », explique-t-il.

Plus jamais peur est loin d’être un « film de cinéma », c’est plutôt une belle balade, un hymne urgent d’un regard « à chaud » envers la révolution vu le temps record dans lequel il a été mis en oeuvre. Il est plus l’oeuvre d’un reporter privilégiant les faits et les témoignages que d’un cinéaste analyste. « Le tournage a duré à peine quelques semaines, moins d’un mois à raison de 18 heures de travail par jour. Une fois que je me rendais au boulot à 7h et mon dos s’est bloqué alors que je conduisais … Le médecin me prescrit des antidouleurs et 10 jours de repos. Je prends bien évidemment mes médicaments et mes 18 heures de labeur », s’amuse-t-il, avant d’ajouter : « Il n’y avait pas de temps pour le repos à cette époque-là, un moindre décalage aurait été catastrophique ! Un affront pour ce projet ». L’auteur mêle allègrement images de manifestations ponctuées par le désormais fameux « Dégage ! » et témoignages du malaise des Tunisiens. Plus jamais peur s’apparente ainsi à une « monstration » de la révolution, mais aussi à un espace de parole non dénué d’intérêt. La mise en mot d’un ras-le-bol joue sur deux tableaux : l’urgence et la nécessité. Aux quelques critiques qu’a reçues Ben Cheikh telles que les choix des protagonistes du documentaire, il s’en défend : « Je ne suis ni journaliste pour qu’on me reproche un manque d’objectivité, ni historien pour qu’on me reproche un manque de précision, je suis un créateur ! Je signe un contrat avec le public ».

Parfait polyglotte, il parle couramment l’arabe, le français et l’italien. Sa maîtrise de l’italien, il la doit à son séjour dans le pays, un talent qui lui a ouvert grand les portes de l’audiovisuel rital comme réalisateur au sein du programme sportif SFIDE à Rai 3 (chaîne italienne publique). « J’ai atterri en Italie par curiosité d’apprendre la langue, au bout de 2 ans je parlais l’italien parfaitement, de même qu’en rentrant pour les vacances en Tunisie, je devais me réadapter à ma langue maternelle (rires), mais dans le fond je rêve et je crée dans les 3 langues, c’est extraordinaire ! ».

Mourad Ben Cheikh a été le premier réalisateur de son pays projeté sur la Croisette depuis 11 ans d’absence. Il réitère son avis sur la marginalisation du cinéma tunisien durant des décennies, dénonçant l’incompétence du ministère de la Culture qu’a connue les ères dictatoriales, et qui a détérioré la condition et la santé du cinéma tunisien. Mais cette soupape d’avant-goût de liberté avait poussé le flot bloqué de l’industrie cinématographique dans le pays. « Ça foisonne de films sur la révolution et même des films qui ne concernent pas la révolution. Il y avait en termes de long métrage plus de 14 films produits, un chiffre jamais atteint par la production tunisienne même quand le soutien du ministère de la Culture était à son apogée. Et puis ce qui est exceptionnel c’est que le chamboulement au pays a relancé certains arts traditionnels mis au placard depuis des lustres, à savoir la caricature ou si vous voulez le code de l’humour lui-même ».

Grand convaincu du jeu de la démocratie, il explique qu’aujourd’hui les islamistes représentent la majorité relative dans son pays et qu’ils sont au pouvoir alors qu’ils n’ont jamais participé à la révolution. Ensuite, il les décrit comme des « arrivistes du système », qui ont profité de la liberté que la révolution leur a offerte. Selon lui, ils gouvernent, mais très difficilement face à l’opposition, qui ressort dans les rues crier son mécontentement. D’ailleurs, l’une des critiques lancées à son documentaire est l’absence d’un personnage islamiste, il insiste en disant : « Je n’ai pas de personnages islamistes, pour la simple raison que je n’ai pas croisé un durant tout le tournage, ça n’avait aucune préméditation ni dénigrement ni rien, je suis pour la liberté d’expression dans tout le tissu social sans exception ». Et d’ajouter : « Mais ce qui est sûr et certain, c’est qu’il y ait des islamistes ou des démocrates ou des progressistes au pouvoir, la liberté d’expression acquise sera très difficilement enlevée à ce peuple ».

Les vagues de révolution ont transformé en quelque sorte les artistes en politiciens, et dans ce tourbillon, Mourad Ben Cheikh s’est vu octroyer le rôle de leader et de porteur de parole. Il s’en défend : « Les artistes ne sont là que pour révéler à une société ses atouts et ses failles, égratigner un peu les couches qui couvrent la vraie nature de la société qui nous abrite. Révéler aux gens leur complexité et leur beauté, c’est ça notre rôle ».

Pour Ben Cheikh, la démarche de son oeuvre est une thérapie. La dictature étant une maladie qui ne peut être guérie que par cette étape transitoire, où l’on se défoule, où l’inconscient devient omniprésent, jusqu’à trouver l’équilibre psychique. A l’image de son documentaire, sa vision est suggestive et pleine d’optimisme. Il aura eu une grande contribution quant à l’évacuation de la peur qui a caractérisé les premières semaines de l’après-Ben Ali. Partout et en même temps, aidant ainsi la prise de parole à ressortir du profond de la société tunisienne. Il sillonnait la place Tahrir avec un air de familiarité très profond admirant les tissus très typiques des tentes dressées comme des champignons et observant ce bain de foule et ce chaos. « J’habite la rue Bourguiba, qui fut un très témoin de la révolution et donc je pouvais facilement filmer du haut de notre immeuble très facilement sans être victime de bureaucratie, ni traîner pour avoir une autorisation de tournage, mais j’ai préféré fondre avec la masse et savourer le sentiment d’être un vrai citoyen ». Quand on risque, on vit, conclut-il.

Jalons

1964 : Naissance à Tunis.

2003 : Réalisation du Pâtre des étoiles (sélectionné pour les Journées cinématographiques de Carthage 2004, et plusieurs autres événements).

2007-2008 : Réalisation de deux documentaires de 52 minutes sur l’islam en Afrique noire. Le premier à Djenne au Mali, le deuxième à Bobodioulasso au Burkina Faso (pour Al-Jazeera documentaire).

2008 : Lauréat de résidence d’écriture (2008) au Moulin d’Andé-Céci.

2011 : Réalisation du documentaire à succès Plus jamais peur.




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