Semaine du 12 au 18 décembre 2012 - Numéro 952
Armée égyptienne: Entre passivité et complicité
  Officiellement « neutre », la position des forces de l’ordre dans les événements sanglants d’Al-Ittihadiya reste douteuse.
Armee
Ola Hamdi12-12-2012

Durant les premières heures de cette tristement fameuse nuit du 5 au 6 décembre, les policiers étaient fidèles au poste dans les environs du palais présidentiel dans la banlieue cairote d’Hé­liopolis. Suite à de brefs accrochages avec les manifestants, ils se sont repliés vers une place située à un kilomètre plus loin, racontent les manifestants sur place.

Une décision que ces derniers ont favorable­ment accueillie avec des feux d’artifice. Le ministère de l’Intérieur a affirmé dans un com­muniqué de presse, que « les forces de l’ordre avaient sécurisé les bâtiments publics, avaient essayé d’isoler les deux camps de manifestants tout en évitant de prendre parti ».

Parlant sous le couvert de l’anonymat, un offi­cier de police donne une version qui contredit un peu le discours officiel. « J’ai pris la décision de me retirer individuellement, surtout après avoir appelé mes supérieurs pour demander des ren­forts qui n’arrivaient pas. Le nombre de manifes­tants dépassait de loin celui des agents de mon unité. En plus, je ne voulais pas servir de bouc émissaire, comme ce fut le cas après la chute de Moubarak », dit l’officier en référence à ses col­lègues et supérieurs traduits en justice pour le meurtre de manifestants durant et après la révo­lution du 25 janvier. Sa méfiance est doublée d’une suspicion qu’il dit nourrir à l’égard des islamistes. Lors de la révolution en janvier 2011, la police a été totalement mise à mal, et des offi­ciers haut gradés ont été détenus pendant des mois pour « meurtre de manifestants » avant d’être blanchis faute de preuves. Le ministre de l’Intérieur d’alors, Habib Al-Adeli, a, lui, été condamné à la prison à vie. Les promesses du président Morsi de rouvrir les procès relatifs à ces meurtres laissent les policiers sur leurs gardes. Mais cette méfiance est réciproque : côté Frères, on a du mal à faire confiance à ses anciens bourreaux. D’où, selon certains ana­lystes, la loi promulguée cette semaine par le président Morsi confiant à l’armée la tâche de sécuriser le référendum sur la Constitution prévu samedi prochain.

En effet, loin de traduire un souci d’impartia­lité, le retrait de la police s’est révélé être dange­reux pour les manifestants. Personne ne croyait que ce retrait signifiait simplement une absence totale de la sécurité, celle de ceux qui ont décidé de camper sur les lieux pendant la nuit.

L’attaque orchestrée contre eux par les sympa­thisants des Frères musulmans a révélé une autre face de ces policiers paisibles. Rami Sabri, un jeune manifestant, raconte comment les pro-Morsi l’ont arrêté devant la porte du palais et l’ont maintenu en détention pendant 18 heures malgré ses blessures graves. « Le nombre des manifestants détenus par les assaillants dépas­sait la centaine. On les avait rassemblés en groupes, le mien comptait une cinquantaine. Des chambres de torture ont été aménagées à l’inté­rieur et aux alentours du palais sous les regards passifs des militaires et de la police. Nous étions tous grièvement blessés et personne n’avait droit aux premiers soins. Après 18 heures d’interroga­toire de la part d’hommes civils, nous avons été emmenés au Parquet, par l’intermédiaire de poli­ciers qui semblaient accepter que des hommes de main fassent leur travail en identifiant et en arrê­tant les coupables », raconte Sabri.

Essayant de donner un sens au comportement de la police durant les événements de cette semaine, Yousri Al-Gharabaoui, chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, explique que « les policiers n’ont pas voulu s’immiscer dans les violences en cours pour couper la route à toute poursuite judiciaire contre eux ». Cela ne signifie pas pour autant, poursuit le chercheur, que le ministère de l’Intérieur a « réalisé des progrès en matière de respect des droits de l’homme ». Il étaye ses pro­pos en renvoyant aux rapports des ONG dénom­brant des dizaines de cas de torture dans les commissariats depuis l’élection présidentielle de juin dernier.

Mohamad Zarée, directeur de l’Organisation arabe pour la réforme pénale, rapporte toutefois un nouvel élément. « Les milices de la confrérie des Frères musulmans ont remplacé la police dans l’incident du palais présidentiel. A mon avis, les policiers acceptent mal le fait qu’ils appartiennent désormais au régime du président Mohamad Morsi, ce qui contribue à leur impuis­sance », estime Zarée qui a été parmi les mani­festants ce jour-là. « J’ai intenté un procès pour savoir d’où provenaient les armes et les menottes dont disposaient ces milices et si le ministère de l’intérieur les a aidées à ce niveau », ajoute-t-il. Pour le moment, la vérité reste perdue dans toutes ces hypothèses.




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