Semaine du 31 octobre au 6 novembre 2012 - Numéro 946
« Le gouvernement souhaite mettre en place une économie socialiste et islamiste à la fois »
Analyse  Abdel-Aziz Hégazi, premier ministre sous Sadate, revient sur la politique d'emprunt au FMI, le manque de perspectives économiques claires et la réalisation d'une justice sociale. Il estime qu'une réaction rapide du gouvernement est indispensable.
Analyse
Propos recueillis par Magda Barsoum31-10-2012

Al-Ahram Hebdo : Comment peut-on faire face à la crise économique que l’Egypte traverse actuellement ?

Abdel-Aziz Hégazi : Trois défis sont à relever pour surmonter cette crise. Premièrement, la baisse du taux de croissance du PIB qui se situait autour des 7 % avant la révolution et est tombé aujourd’hui à 2 %. Les raisons de ce recul sont innombrables : de l’instabilité sécuritaire à l’incertitude quant aux intentions du régime islamiste arrivé au pouvoir. Deuxièmement, les réserves en devises étrangères ont baissé de 36 à 15 milliards de dollars. Ce seul fait expose dangereusement le pays à des crises, en cas de carence des devises nécessaires à la satisfaction des besoins élémentaires.

Enfin, le déficit budgétaire de l’Etat est un obstacle majeur, car il a passé la barre des 9 % du PIB. Les effets de ces obstacles économiques sont durement ressentis par les citoyens. Les sit-in, les manifestations continuelles et les revendications des différents secteurs que l’Etat ne peut pas du tout satisfaire en ce moment en raison des déficits de la balance commerciale et de la balance des paiements sont la preuve de ce désarroi. Le seul moyen de régler tous ces problèmes est de procéder à une réforme structurelle de l’économie égyptienne.

Des négociations sont en cours avec le FMI. Estimez-vous cette politique d’emprunt est celle qui convient le mieux au règlement de la crise économique ?

— La politique de l’emprunt peut être bénéfique si elle est orientée vers l’investissement dans des projets rémunérateurs, et dans la mesure où les crédits et les intérêts sont versés aux échéances convenues. En revanche, si l’emprunt est destiné à combler le déficit public, il faut le refuser. Je crois que le gouvernement actuel exercera toutes les pressions nécessaires pour obtenir ce prêt, d’autant plus que la période de remboursement est longue et que le taux d’intérêt proposé est très bas — moins de 1 %. Le président a, en effet, affirmé que cet emprunt sous ces conditions ne contrevenait pas aux préceptes de la charia, qui interdit la pratique de la riba : usure financière.

Comment voyez-vous l’avenir des subventions en Egypte ?

— Le modèle de subvention des Etats-Unis est, à mes yeux, celui qui permet la plus grande justice sociale. Dans ce système, une personne dans le besoin commence par s’enregistrer au bureau du travail, afin d’obtenir un emploi qui lui assure un revenu décent. Si elle n’obtient pas d’emploi, l’administration lui procure le soutien nécessaire, sous forme de coupons alimentaires ou de bourse d’études. Le modèle américain assure également le versement d’un revenu aux personnes qui ne demandent pas de subvention alors qu’elles en ont grand besoin, comme les retraités, les démunis et les malades. Des repas gratuits sont assurés dans des restaurants affiliés à l’Etat.

Quelles seront les retombées des revendications portant sur la hausse des salaires et des primes ?

Si nous calculons le revenu moyen après addition des différentes primes, il passera de 500 L.E. à 2500 L.E. Tout individu a droit à un revenu qui lui assure une vie décente. C’est l’un des principes de l’islam : celui de la suffisance (al-kéfaya).

Comment attirer à nouveau les investisseurs étrangers qui se sont désengagés du pays suite à la révolution du 25 janvier ?

L’intérêt primordial de l’investisseur est la réalisation de gains. Ce qui ne peut se faire sans stabilité. Les investisseurs privés attendent d’avoir des garanties de stabilité avant d’agir, ce qui devrait être réalisé par la ratification de la Constitution.

Si les circonstances actuelles persistent, les investisseurs ne viendront pas soutenir l’économie égyptienne. Plusieurs Etats occidentaux et islamiques ont apparemment promis à Morsi, lors de ses visites officielles, l’octroi de prêts à long terme qui se chiffrent en milliards de dollars. La confrérie va adopter un système économique islamique et donc axé sur deux pivots : l’équité et la solidarité sociale.

Ce système emprunte à la fois au capitalisme, car il prône l’économie du marché, et au socialisme, car il prône la justice sociale. Il n’y a pas de divergence fondamentale entre une économie à l’islamique et les systèmes adoptés par les modèles économiques prévalant aujourd’hui. De même, les statistiques montrent que de nombreux Etats occidentaux ont déjà adopté des produits islamiques, preuve en est que le volume des fonds gérés au niveau mondial par les banques islamiques a dépassé le trillion de dollars.

— La justice sociale était l’une des revendications essentielles de la révolution. Comment jugez-vous l’actuelle politique gouvernementale à ce niveau ?

Le gouvernement parle beaucoup de fixer des minima et des maxima, en termes de salaires par exemple. Mais il n’a pas encore entrepris suffisamment de réformes pour satisfaire les différentes couches sociales. En tant que ministre des Finances dans les années 1960, j’avais, après diagnostic précis de la situation du pays, mis en place le « programme de la réforme de l’emploi ». Il avait pour objectif de garantir un salaire minimum, de diminuer les écarts de revenus entre les différentes classes sociales et de mettre fin autant que possible aux excès de certains cadres et fonctionnaires. Il a fallu 5 ans pour accomplir cette tâche. Ce qui calmera les citoyens et leurs revendications c’est de connaître et de comprendre le plan du gouvernement et les mesures que celui-ci compte prendre, même si cela prend du temps pour répondre à leurs revendications. Pour que la justice sociale voie le jour, il faut recourir à des systèmes de subvention et d’assurance sociale et ne pas négliger le rôle des ONG, qui peuvent soutenir les petites et moyennes entreprises.




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