Semaine du 31 octobre au 6 novembre 2012 - Numéro 946
Bombe nucléaire, menaces et diplomatie
Iran  Washington et Téhéran montrent des signes ouvrant la voie à une possible issue diplomatique. Pourtant le risque d’une attaque israélienne n’a jamais été aussi fort et il est peu probable que Tel-Aviv intervienne sans soutien américain.
Iran
(Photo: Reuters)
Samar Al-Gamal31-10-2012

En public, la Maison Blanche nie. Le New York Times venait de rapporter que les Etats-Unis et l’Iran avaient convenu de se rencontrer pour la première fois en tête-à-tête. Citant un membre anonyme de l’Administration Obama, le quotidien américain affirmait que les dirigeants iraniens avaient exprimé leur volonté d’engager des négociations directes après l’élection présidentielle américaine.

L’option à l’étude est « more for more » : plus de restrictions sur les activités d’enrichissement de Téhéran en échange d’un assouplissement des sanctions occidentales contre le régime d’Ahmedinejad. Le porte-parole américain du Conseil de sécurité nationale, Tommy Vietor, a cependant démenti ces informations. « Ce n’est pas vrai que les Etats-Unis et l’Iran se sont entendus pour mener des discussions en tête-à-tête ou toute autre réunion après les élections américaines », a-t-il affirmé dans un communiqué. « Nous avons dit depuis le début que nous sommes prêts à discuter sur un plan bilatéral », a toutefois nuancé Tommy Vietor.

Le démenti mitigé formulé par la Maison Blanche est suivi par un démenti de Téhéran. « Nous ne menons pas de négociations bilatérales avec les Etats-Unis », a déclaré le chef de la diplomatie iranienne, Ali Akbar Salehi. Salehi ajoute que « nous continuons à travailler avec le P5+1 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’Onu + l’Allemagne, ndlr) ».

Mais après le démenti, vient l’ouverture. « Vous avez bien entendu les paroles du président (…) Il reste ouvert à d’éventuelles négociations bilatérales avec l’Iran pour s’assurer que ce dernier respecte ses engagements internationaux », a déclaré Jay Carney, porte-parole de la Maison Blanche.

Washington et Téhéran restent réticents à utiliser le mot « accord », mais les deux n’ont jamais échangé un discours aussi positif évoquant une « ouverture » vers l’autre, surtout de la part des Etats-Unis.

Mais Tommy Vietor a, par ailleurs, déclaré que « le président Obama a clairement fait savoir qu’il va empêcher l’Iran d’obtenir une arme nucléaire et nous ferons tout ce qui est nécessaire pour empêcher que cela se produise ». L’Iran a été un problème récurrent durant l’élection présidentielle et dans les débats qui ont opposé Obama à son concurrent Mitt Romney.

Enjeu électoral

Avec l’élection dans quelques jours, Barack Obama ne veut pas être présenté comme prêt à risquer une nouvelle guerre américaine au Proche-Orient sans avoir préalablement épuisé toutes les solutions « positives ».

Il espère que des sanctions aux côtés des négociations pourront amener l’Iran à cesser l’enrichissement d’uranium. La dernière en date, adoptée le 15 octobre, s’attaque aux transactions financières. Un embargo pétrolier est aussi entré en vigueur en juillet. En dépit de ces sanctions, le programme nucléaire de l’Iran avance (lire page 5).

Un certain nombre d’analystes estime qu’il est difficile de dissuader, par le biais de sanctions, un pays voulant posséder l’arme atomique. Dans un article de Foreign Policy, Alirez Nader estime que les sanctions américaines contre l’Iran ont représenté — et représentent toujours — un obstacle dans la résolution du problème nucléaire : plus les sanctions sont agressives, plus elles dirigent la colère des Iraniens vers les Etats-Unis.

Si des possibilités existent pour mettre fin pacifiquement aux aspirations de l’Iran à une bombe atomique, pourquoi ne pas les explorer ? C’est apparemment la question que se pose aujourd’hui l’Administration Obama qui cherche à se montrer « pacifique » en opposition à la vision de Romney qui accuse Obama d’être faible sur ce dossier. Selon lui, les Etats-Unis doivent afficher « une plus grande menace militaire ».

Diplomatie renforcée

bombe
Un Iran doté de l'arme nucléaire est une issue inacceptable pour Washington et Tel-Aviv.(Photo: AP)
Mais le contexte est favorable à une diplomatie renforcée. Un nouveau contact a ainsi eu lieu la semaine dernière entre l’Iran et les grandes puissances sur le dossier nucléaire. La secrétaire générale adjointe du service diplomatique européen, Helga Schmid, en charge de ce dossier, et Ali Bagheri, secrétaire adjoint du Conseil suprême de la sécurité nationale iranienne, se sont récemment entretenus par téléphone.

Cet appel a permis d’informer l’Iran des résultats de la réunion ministérielle des 5+1 qui, en septembre dernier, avaient insisté sur leur détermination à œuvrer à une solution diplomatique et sur la nécessité que l’Iran s’engage de manière urgente dans un processus pour renforcer la confiance.

Pour les Etats-Unis et leurs alliés européens, il s’agit de savoir si les armes nucléaires seront un jour construites. Est-il possible que, à l’exemple du Japon, l’Iran arrête son programme juste avant les phases de test de l’arme atomique ? Un engagement de l’Iran de s’arrêter avant ce stade pourrait naître d’une éventuelle négociation directe américaino-iranienne et calmerait aussi les puissances occidentales.

Mais, il serait cependant loin de satisfaire Israël. Ni Obama ni Romney ne cachent leurs intentions de protéger Israël. Tel Aviv menace déjà d’attaquer les installations nucléaires de l’Iran si Téhéran n’arrête pas l’enrichissement de l’uranium. Les dirigeants israéliens répètent sans cesse que le temps est compté. Et les assurances de l’Iran sur l’aspect pacifique de son programme sont perçues comme autant de mensonges par les Israéliens.

Un Iran doté de l’arme nucléaire est une issue inacceptable pour Washington et Tel Aviv. L’Iran constituerait alors pour eux une menace existentielle même si, concrètement, un tel scénario est irrationnel. En dépit de leur rhétorique envers Israël et contrairement à l’idée répandue sur le régime iranien, les ayatollahs se sont montrés assez raisonnables et n’envisagent aucunement une attaque atomique dans la région.

Dissuasion mutuelle

Kenneth Neal Waltz, du Council on Foreign Relations écrit que « si l’Iran devenait une puissance atomique, Israël et l’Iran se dissuaderont mutuellement, comme toutes les puissances nucléaires l’ont toujours fait. Il n’y a jamais eu de guerre de grande ampleur entre deux Etats munis de l’arme nucléaire ».

Il fait ici référence à l’Inde et au Pakistan. Selon lui, « les pays occidentaux seront bien plus capables de vivre avec un Iran détenteur de l’arme nucléaire, si les canaux de communication sont ouverts ».

L’autre scénario est celui d’une frappe limitée sur l’Iran. C’est dans ce contexte qu’il faudrait percevoir le rapprochement entre Américains et Israéliens ces dernières semaines. Au sein de l’Administration Obama, nul ne peut dire avec certitude qu’Israël finira par attaquer l’Iran. Pourtant, l’état-major américain envisage une série d’hypothèses.

« Jamais les échanges entre services secrets américains et Israéliens sur l’Iran n’ont été aussi poussés », écrit l’écrivain américain Mark Perry dans le magazine Foreign Policy, citant un « planificateur de guerre » du Pentagone. « Mais, dès que la question d’une attaque contre l’Iran arrive sur le tapis, Israël devient muet et ne laisse rien filtrer de ses projets. C’est le plus grand secret israélien à l’heure actuelle ».

Selon ce haut gradé américain, cité par Perry, les Israéliens persistent à ne rien vouloir dire de leurs plans, et ce malgré plusieurs demandes émanant du secrétaire américain à la Défense, Leon Panetta.

Les responsables des renseignements américains, militaires ou civils, les stratèges du commandement central américain et du Pentagone ont notamment retenu une hypothèse portant sur une série de raids militaires particulièrement risqués sur le site nucléaire de Fordow. Cette attaque serait surnommée l’« Entebbe iranien », en référence à l’opération commando menée par Israël en 1976 en Ouganda pour libérer des ressortissants retenus en otage. Des commandos israéliens donneraient l’assaut au complexe qui renferme la plupart des centrifugeuses nucléaires du pays et emporteraient autant d’uranium enrichi que possible, avant de truffer les lieux d’explosifs pour détruire le site après leur départ, selon ce scénario.

Un autre scénario, qui semble plus probable, est celui d’une campagne de bombardements intensifs menée par l’aviation israélienne et ciblant les sites nucléaires stratégiques de l’Iran. Cette offensive serait appuyée par des missiles de croisière lancés depuis des sous-marins. Cependant, avec les moyens militaires limités d’Israël, une campagne aérienne de cette envergure ne pourrait pas durer très longtemps et Israël serait inapte à détruire d’un seul coup la capacité nucléaire de l’Iran.

« Au bout du compte, nous pouvons mener des actions que les Israéliens ne pourraient pas envisager, car nous disposons de moyens qu’ils n’ont pas », affirme Sam Gardiner, ancien Colonel de l’US Air Force.

« Pas question de se lancer dans un conflit pour faire plaisir aux Israéliens. Le scénario d’une offensive conjointe avec Israël est très peu probable, vous pouvez oublier cette hypothèse dès à présent », affirme Joe Hoar, ancien commandant au Centcom, commandement central américain. « Nous ne combattrons pas non plus aux côtés des Israéliens si le conflit éclate », ajoute-t-il.

L’armée américaine craint, en effet, que l’Iran ne pense que les Etats-Unis ont cautionné l’attaque de l’Etat hébreu, même si tel n’est pas le cas. Téhéran n’hésiterait pas, selon les hypothèses américaines, à s’en prendre aux militaires américains présents dans le Golfe. De quoi alimenter les spéculations sur un assouplissement de la position de Washington vis-à-vis de Téhéran même si tout reste, pour le moment, hypothétique.



Mots clés:

Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire