Semaine du 10 au 16 octobre 2012 - Numéro 943
Des réactions peu efficaces
Islamophobie  Depuis la diffusion du film anti-islam, les initiatives visant à améliorer l'image de cette religion se multiplient. Des gestes de bonne volonté, mais dont l'efficacité reste à prouver.
Islamophobie
Chahinaz Gheith et Abir Taleb10-10-2012

Loin des réactions violentes, des manifestations, des drapeaux brûlés et des injures, une nouvelle tendance commence à se propager depuis la diffusion du film anti-islam et la publication des caricatures sur le prophète Mohamad : prôner une image positive de l’islam et des musulmans à travers un certain nombre d’initiatives et combattre ainsi l’islamophobie. Ainsi, de nombreuses voix se sont élevées ces dernières semaines pour booster des initiatives visant à faire connaître l’islam, telles que la diffusion d’exemplaires du Coran et la publication de livres sur l’islam dans différentes langues étrangères ainsi que la production de films et de pièces de théâtre sur la vie du prophète Mohamad et ses enseignements. « Nous avons la chance de vivre à une époque où les moyens de communication sont si développés. Internet est une véritable aubaine, il faut en profiter et diffuser les informations véridiques sur la vie du prophète, et plus globalement sur notre religion », estime Taghrid, une activiste qui s’est déjà attelée à la tâche avec un groupe de jeunes, et ce, en créant un nouveau site Internet www.islamway.com/mohammad, où il est possible de se procurer une documentation gratuite sur le prophète. « Insulter l’honneur du Prophète Mohamad est une ligne rouge qu’aucun musulman ne doit tolérer. Mais aussi s’engager dans des violences insensées, c’est souiller encore plus son héritage », lance Sabah Kamel, activiste et membre de la campagne lancée sur Facebook intitulée Ne touche pas à mon prophète. Et d’ajouter : « Il ne s’agit pas d’avoir des réactions enflammées et momentanées puis de se taire. Nous devons avant tout comprendre les mécanismes de l’islamophobie, puis d’y répondre avec intelligence, lucidité et efficacité ».

Beaucoup de jeunes cybermusulmans veulent faire passer au monde un message montrant que l’islam n’est pas synonyme de terrorisme et que le prophète Mohamad préconisait la paix et la tolérance, et ce, à travers une série d’initiatives lancées sur les réseaux sociaux. Une autre campagne est dirigée contre les manifestants qui, selon plusieurs internautes, contribuent à la « dégradation » de l’image de l’islam. « Le prophète Mohamad ne nous aurait jamais demandé de le défendre par la violence », affirme Sarah, une autre blogueuse. Sans oublier l’appel au boycott de YouTube et Google les 24 et 25 septembre dans tous les pays musulmans, lancé sur Facebook par des militants voulant marquer leur colère contre le film islamophobe. Conséquence : les deux sites ont perdu plus de 3 millions de visiteurs, selon des sources médiatiques.

Et la mobilisation ne faiblit pas. Un concours de dessins dont le thème est l’Holocauste a été proposé par Hassan Abdallah, un blogueur, afin de tester la tolérance des pays occidentaux, qui mettent en avant la liberté d’expression pour défendre la publication de caricatures du prophète Mohamad.

Chercher l’efficacité

Islamophobie
Scène ordinaire symbolisant une colère à l'encontre des Etats-Unis et d'Israël jugés ennemis des musulmans.

« Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, ce ne sont pas des réactions violentes, car c’est exactement ce que cherchent nos détracteurs, à savoir pousser les musulmans à l’extrémisme et à commettre des actes irresponsables. Mais nous devons améliorer l’image de l’islam en insistant sur son aspect tolérant. Nous devons travailler à véhiculer cette image et non pas d’avoir des réactions émotionnelles et désorganisées dont l’effet est, tout compte fait, momentané, voire négatif », explique le mufti de la République, Ali Gomaa. Et d’ajouter : « Malgré tout ce qui se passe, je suis optimiste. Les atteintes à l’islam sont pour nous une occasion en or pour montrer ce qu’est véritablement notre religion ».

Or, la véritable question qui se pose aujourd’hui est de savoir par quels moyens améliorer cette image et comment s’assurer que le récepteur, à savoir l’Occident, reçoit bien le message qui lui est véhiculé.

Pour commencer, Dar al-iftaa a lancé une initiative pour contrer l’islamophobie dans le monde. Elle a mis en place un observatoire international chargé de faire l’inventaire de toutes les publications qui s’attaquent à l’islam et au prophète et d’étudier les moyens d’y répondre sur le long terme. Elle a aussi préparé une campagne internationale pour faire connaître le prophète Mohamad en Europe et aux Etats-Unis. Cette campagne, en langue anglaise, qui cible les non-musulmans, commencera par la distribution de CD et la publication d’articles d’opinion dans les journaux et magazines mondiaux de grande diffusion. Le mufti a également lancé un nouveau site Internet en langue anglaise www.ali-gomaa.com.

En fait, il ne s’agit pas du premier acte diffamatoire envers le prophète ou l’islam. La liste est longue. On peut citer, entre autres, les caricatures danoises en 2005, celles de Charlie Hebdo en 2006, le film hollandais Fitna en 2008, la mise à feu du Coran aux Etats-Unis en 2010. Le dernier acte en date est une campagne d’affichage dans le métro de New York.

« Dans toute guerre entre personnes civilisées et sauvages, soutenez les personnes civilisées. Soutenez Israël. Luttez contre le djihad », peut-on lire sur l’une des affiches. Une affiche que Mona Al-Tahaoui, une journaliste égypto-américaine a tenté de barbouiller à l’aide d’une bombe de peinture. Arrêtée pour « désobéissance non violente », elle a déclaré à sa libération sur son compte Twitter qu’elle avait barbouillé « un bout d’affiche de merde » et qu’elle n’avait aucun regret. Une situation qui a poussé aussi Dar al-iftaaà organiser, en collaboration avec l’une des célèbres organisations islamiques aux Etats-Unis et au Canada, une campagne d’affichage pour faire connaître le prophète dans les stations de métro à New York, et ce, en réponse aux affichages islamophobes.

Des vœux pieux ?

Répondre à la provocation est-il un devoir sacré ? Dans un monde hypermédiatisé, le silence est-il la pire des réponses ? Des questions qui tourmentent Ahmad Ismaïl Al-Hariri, réalisateur égyptien qui vient de finaliser le scénario d’un film intitulé Au revoir, en réponse au film anti-islam. Son film parlera des 5 derniers jours de la vie du prophète. « C’est une réponse simple et réaliste au film anti-islam, d’ailleurs, j’ai modifié le scénario de ce film après ce qui s’est passé. Et surtout nous avons essayé d’éviter les clichés », dit-il.

Mais une telle initiative peut-elle être utile tant que le film sera diffusé dans un pays musulman ? Nombreux sont, en effet, ceux qui pensent que, dans la plupart du temps, nous ne nous adressons qu’à nous-mêmes. « Les jours qui ont suivi la sortie du film anti-islam, les chaînes de télévision locales n’ont pas arrêté de diffuser des films sur l’islam que nous avons vus et revus des dizaines de fois. A quoi ça rime ? Qui regarde ces chaînes ? C’est franchement ridicule », s’indigne Abir, réalisatrice dans une chaîne de télévision locale.

Autre démarche dont l’efficacité n’est pas assurée, la création d’une union internationale des sciences des civilisations islamiques. L’annonce a été faite récemment au Caire par la présidente de l’association marocaine Al-Ghad al-mochreq, Aïcha Abdel-Qader, et nombre de ses pairs égyptiens. « L’Union a pour but de ressusciter la civilisation islamique avec ses valeurs d’humanisme et de fraternité », déclare Abdel-Rahim Raihane, un activiste égyptien qui participe à cette initiative. « A l’heure où l’islamophobie atteint des proportions inquiétantes, il est du devoir de tout musulman de défendre et d’affirmer ses valeurs. Nous n’acceptons plus, désormais, d’être inactifs », estime Raihane.

Cependant, malgré les bonnes intentions, de nombreuses voix estiment que ces initiatives sont naïves, voire inefficaces. C’est l’avis de l’écrivaine et activiste Farida Al-Chobachi, qui pense qu’on n’a pas besoin de nous indigner, mais plutôt de nous mettre au travail pour être autonomes et ne plus dépendre de l’Occident. « Nous avons plutôt besoin de revenir à l’islam modéré, d’apprendre à vivre ensemble et à communiquer sereinement dans le respect de la diversité et de la liberté de chacun, sans se laisser dominer par les émotions et les préjugés que provoquent l’ignorance et le choc des mots et des images » souligne Al-Chobachi.

Un avis partagé par le jeune prédicateur Moaz Massoud, qui affirme que la solution réside dans le comportement même des musulmans. « C’est à travers ce que nous sommes que nous véhiculons l’image que nous voulons transmettre. Tout simplement », dit-il. Et d’ajouter : « Le véritable islam reste encore méconnu, victime des clichés mal interprétés : guerre sainte, situation de la femme, etc. »

Un curieux paradoxe

Pourtant, depuis le 11 septembre, jamais l’islam n’a autant fait parler de lui. « Dans presque chaque maison, on trouve maintenant un livre sur l’islam. La diabolisation de l’islam et des musulmans nous a rendus très curieux et on veut vraiment en savoir plus », explique José, un Espagnol vivant en Egypte. Or, en Occident, cette curiosité s’est traduite par un phénomène paradoxal : d’un côté, une augmentation des conversions, et de l’autre, un ressentiment toujours aussi fort envers l’islam. Selon une étude élaborée par l’organisation britannique Faith Matters, et récemment publiée par The Independent, il y aurait en Grande-Bretagne près de 100 000 Britanniques convertis à l’islam — soit près de 5 000 par an — alors qu’ils étaient un peu plus de 60 000 en 2001. En Grande-Bretagne également, depuis la sortie du film islamophobe, les libraires enregistrent une nette hausse des ventes de livres sur l’islam. Selon la chaîne Al-Arabiya, ces ventes auraient augmenté de 20 à 30 %. La responsable de l’une des librairies anglaises, Waterstones affirme que « les livres sur l’islam en langue anglaise figurent parmi les meilleures ventes dans les librairies britanniques, alors que la vente des livres sur les autres religions enregistre une baisse ».

Pourquoi donc ce paradoxe ? Parce que les musulmans sont de très mauvais défenseurs de leur image. En effet, le monde arabo-mususlman a été longtemps associé à l’oppression, aux dictatures, à l’absence de liberté. Et en cela, les musulmans sont tout autant responsables que leurs détracteurs.




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