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Mokhtar Chaoui : J’ose, donc je suis

Houda El-Hassan, Mardi, 21 octobre 2014

Agitateur d’idées sur la littérature contemporaine, Mokhtar Chaoui vient de sortir Les Chrysanthèmes du désert. Ce recueil de nouvelles est une ode à la vie, au rire et au bonheur. Sans langue de bois, l’auteur marocain critique l’état de la littérature au Maroc, en pleine déconfiture.

Mokhtar Chaoui
Mokhtar Chaoui.

Oser être différent : c’est l’essence même de l’oeuvre de l’écrivain tangérois Mokhtar Chaoui. Né en 1964, cet amoureux des vieux livres a une vision bien propre sur la littérature du XXIe siècle. « Les écrivains de ce siècle doivent rénover, se distinguer par le renouveau, par un semblant de révolution de la plume, quitte à bouleverser les acquis préétablis par les grands écrivains français pour donner lieu à des romans qui donnent aux lecteurs de nouvelles idées, tirées du vécu. Mais il faut surtout qu’elles aient cet espace de courage et de liberté de ton auquel nous ne sommes pas réellement habitués. Il faut oser. Oser critiquer. Oser analyser et surtout oser aller plus loin que la description et la narration. L’analyse politique, sociale et économique du professeur universitaire digne de ce nom doit être présente dans l’oeuvre littéraire de nos jours, et ce, avec une bonne dose de rire et de réflexion », explique-t-il concrètement.

Toujours dans le même élan de vouloir « appeler un chat un chat », l’écrivain pense qu’il ne faut jamais cesser de se renouveler et de vouloir être sur le devant de la scène. Car « se propulser sur le devant de la scène est un remède contre l’oubli ». Ainsi, il invite le commun des écrivains à ne pas rebondir sur les écrits de Chraïbi et Benjelloun, et ceux des autres nouveaux maîtres de la littérature maghrébine d’expression française. Autrement dit, aller de l’avant est devenu une urgence pour sortir l’oeuvre littéraire maghrébine d’une inertie qui n’aurait jamais eu autant d’adeptes qu’aujourd’hui, pense-t-il.

« La littérature maghrébine d’expression française est tombée dans le misérabilisme. Certains écrivains frôlent le charlatanisme littéraire et semblent n’être tentés que par le lucre que le métier d’écrivain peut leur rapporter. Mais la littérature ne doit pas être banale et rétrograde. Il convient de ressusciter cette dynamique vouée à l’agonie. Aujourd’hui, écrire est synonyme d’enseigner, d’éduquer les masses, de commenter le vécu. D’être une source d’inspiration pour les sociologues. Ecrire veut donc dire: se développer et améliorer sa qualité de penser », constate Mokhtar Chaoui.

A en croire la quasi-totalité de ses romans, l’auteur puise la plupart de ses conversations dans des universités, des écoles, des bibliothèques ou ailleurs, mais toujours en gardant un lien solide avec les maîtres de la pensée, à savoir les professeurs d’université et les temples du savoir et de la connaissance. Pour lui, l’être humain est censé passer le plus clair de son temps dans ces canaux de la pensée et de l’apprentissage. Chaoui ne cherche pas à justifier ce choix tellement il s’agit d’une évidence pour lui. Penser à lui poser une question pareille pourrait le mettre en colère.

De même, les conversations entretenues entre les deux parties du débat littéraire, à savoir les narrateurs de ses livres et les professeurs universitaires qu’il fait parler, ne sont pas sans interpeller la réflexion du lecteur. Et il faut dire que ce maître des mots ose bouleverser les basiques. Car comme il le dit si bien: « Je sacralise le savoir et la connaissance, mais pas les professeurs universitaires eux-mêmes. A la différence de l’écrivain qui n’ose pas critiquer un professeur dans ses romans, comme s’il s’agissait d’un sacrilège ou d’un blasphème, je ne peux pas m’empêcher de décrire ce que je constate chaque jour, étant donné que j’exerce cette même profession. A commencer par ce professeur universitaire qui ne donne de cours que lorsque le coeur lui en dit, en passant par le standard arabe qui a réussi à faire du retard un prestige professoral, sans oublier le classique du professeur qui n’aime se déranger qu’à l’approche des examens et qui se contente de photocopier son cours d’une à deux fois par an. Bref, ce poète égyptien, qui a osé comparer un professeur à un semblant de prophète, se trompe énormément ».

Mokhtar Chaoui jongle avec les genres littéraires non sans perfectionnement. En effet, pour lui, passer de la nouvelle au roman en passant par l’essai, la prose poétique et la poésie s’assimilent à un jeu d’enfant. Cependant, il préfère largement le roman littéraire, car il s’agit d’un genre d’analyse et de commentaire à la fois. De même, il s’agit d’un genre libre dans lequel l’écrivain donne libre cours à son imagination, à son interprétation des faits et des phénomènes, fait parler les personnages qui vivent en lui et s’adresse à un public qui se reconnaît en lui. De même, contrairement aux genres courts, on peut tout dire dans un roman ou presque. « Je suis plus à l’aise dans l’écriture des romans pour l’infinité des possibilités de dire, rebondir, détailler et analyser dans un seul et même ouvrage », explique-t-il.

Mais quoi qu’il écrive, il laisse ses lecteurs songeurs. En 2014, son public grandissant est aux anges. A peine avait-il terminé la lecture de Moi, Ramsès le chat qui a séduit des millions d’amateurs de la littérature engagée, que l’auteur fétiche de la nouvelle génération revient avec Les Chrysanthèmes du désert, aux éditions Salina. Un titre poétique, énigmatique et agitateur qui se veut un échange de conversations qui interpellent la réflexion, l’analyse et la critique. Les scènes vécues s’inspirent du houleux quotidien de l’étudiant marocain et ouvre la voie au rire, au sarcasme serein et à l’effet de miroir que Chaoui a si bien réussi.

Le lecteur ne pourra que se reconnaître dans l’un de ses nombreux personnages. A tout point de vue, ses écrits s’adressent à tous les genres de lecteurs. Le curieux, l’insatiable chercheur et l’ennuyé y trouvent, souvent, leur bonheur. Car en écrivant, Mokhtar Chaoui devient monsieur tout le monde.

Dans ce nouvel ouvrage qui se vend comme de petits pains, l’auteur s’attaque à un genre que l’on qualifie de léger: la nouvelle, un genre littéraire qui exige une bonne dose de précision et une concision stylistique digne d’un chirurgien chevronné. Encore une fois, Chaoui fait preuve de professionnalisme en faisant des milliers d’heureux. En effet, le public présent lors d’une récente rencontre à la Villa des Arts de Casablanca en dit long sur la singularité de cette oeuvre. Mais cela se comprend lorsque l’on sait que le professeur universitaire tangérois est un habitué des salles combles, car il en fait depuis ses débuts dans l’univers de l’écriture romanesque, c’est-à-dire depuis une décennie de cela. Et parce qu’il a fait preuve d’une grande maîtrise des règles de la nouvelle, à savoir la brièveté, la singularité, la suggestion, la densité et la chute, on comprend mieux le succès rencontré par son nouveau-né livresque.

Parlons-en encore, parce qu’en toute objectivité, il s’agit d’une belle oeuvre : Les Chrysanthèmes du désert nous propose onze nouvelles qui traitent de plusieurs thèmes. Par-ci, un couple désabusé et déboussolé qui ne communique que par des onomatopées ou des querelles. Par-là des étudiantes qui ont fait le pari de coucher avec tous les professeurs aux airs de dandys et qui passent leur temps à les ridiculiser, histoire d’inverser les tendances. Par ailleurs, un vieil homme qui offre à sa femme, après trente ans de mariage, un drôle de bouquet de fleurs qui occasionnera une réaction déroutante, bouleversante et inattendue par le lecteur. Il y a aussi cette maîtresse d’école qui abuse d’un élève pour pouvoir enfanter. Ou ce jeune homme victime de ses lectures qui change de fond en comble, comme quoi, il faut bien choisir ce que l’on lit. Le plus époustouflant et en toute neutralité, le plus inhabituel, c’est ce foetus qui décrit son cheminement chaotique vers la naissance. Mais aussi cette enfant qui veut épouser Dieu pour lui donner une filiation. Ou encore cette pubère qui envoie le maboul du village au septième ciel avant d’être écrasée par son Seigneur.

C’est un bouquet de chrysanthèmes qui poussent en plein désert. Et finalement, trois mini-nouvelles qui résument en quelques phrases polysémiques et non moins polémiques toute la complexité de l’existence.

Et effectivement, les personnages de ces nouvelles sont à l’image des Marocains qui ne savent plus sur quel pied danser, vacillant entre le traditionnel et la modernité, entre deux conceptions sociétales qui refusent de cohabiter. Bref, il s’agit, cette fois-ci, d’un dialogue entre le chaos et l’existence.

Comme beaucoup d’écrivains maghrébins d’expression française, Chaoui cherche sa quête initiale dans le vécu du citoyen maghrébin. A la différence près qu’il se moque royalement des clichés qui présentent le Maghrébin comme étant un homme qui passe le plus clair de son temps à dos d’âne ou à dos de dromadaire. « Nul n’est dupe. Le lecteur européen sait que le troisième millénaire est bel et bien là. Il sait aussi que le Marocain, le Tunisien et l’Algérien roulent en voiture », ironise-t-il. « Ce qui m’intéresse, c’est d’analyser le quotidien de ce Marocain ou Maghrébin. C’est de dire à mon lecteur européen que le folklore, bien qu’il soit indissociable de notre passé, notre présent, et fort probablement de notre avenir, n’est pas le principal moteur de notre quotidien ».

Son enfance, cette panoplie de rêves, cette belle palette de couleurs, est le principal moteur de l’oeuvre de Chaoui. Adolescent, son entourage l’encourageait vivement à percer dans l’univers de l’écriture philosophique, vu ses interrogations dignes de Voltaire, Descartes et ces autres illuminés.

Au collège, mais aussi au lycée, le jeune Mokhtar vouait un grand amour à l’écriture. Penser, réfléchir, revoir, s’interroger, détailler, remettre en question et décortiquer faisaient déjà partie de son vocabulaire, à cet âge-là. Aujourd’hui, sa perception des grandes notions de la vie est racontée dans un style baudelairien, qui nous oblige à nous poser des questions sur les tenants et les aboutissants des problèmes liés à la vie sociopolitique.

Voici donc ce qui fait que cet écrivain passe, en un rien de temps, du cynisme au romantisme, de la joie au drame, du général au particulier, du néant aux interrogations existentielles. Bref, de la pensée à l’écriture. Autrement dit, le lire, c’est signer un contrat de fidélité avec ses livres pétris d’analyses. Son style fluide, ludique et sobre, lui, est inhabituel, étant surtout loin du verbiage.

Titulaire d’un doctorat national en lettres et communication de l’Université Charles de Gaulle de Lille 3, et d’une thèse d’Etat à l’Université marocaine Abdelmalek Essaïdi, Mokhtar Chaoui enseigne actuellement la littérature française à la faculté des lettres et des sciences humaines de Tétouan. Plusieurs publications académiques et littéraires sont à son actif. Les Chrysanthèmes du désert est son sixième livre. Aujourd’hui, ce seigneur des mots prépare sa septième sortie littéraire.

Somme toute, il existe de nos jours des écrivains pour qui la fioriture et le remplissage sont loin d’être le but de l’écriture littéraire. Et c’est en gros le message que Mokhtar Chaoui, le professeur universitaire de lettres, transmet à ses disciple.

Jalons :

1964 : Naissance à Tanger.

2006 : 1er roman, Permettez-moi, Madame, de vous répudier, édition Eddif Non Lieu.

2007 : Refermer la nuit, recueil de poèmes.

2012 : Publication du roman Moi, Ramsès le chat, édition Salina.

2014 : Publication de son sixième ouvrage, Les Chrysanthèmes du désert.

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