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Boubacar Seck : la construction du citoyen

Houda El-Hassan, Lundi, 22 septembre 2014

Architecte de profession, humaniste de vocation, Boubacar Seck est également poète à ses heures. Figure emblématique de la scène associative française, ce jeune Sénégalais milite surtout pour un monde sans racisme.

La construction du citoyen

Africain dans le coeur et humaniste dans l’âme, Boubacar Seck est un militant des droits de l’homme lequel rêve, depuis son plus jeune âge, d’un monde où le racisme ne vaudrait pas plus qu’un vieux souvenir. Basé à Bordeaux (France), cet homme mûr de 43 ans a un parcours qu’on peut qualifier de riche et intriguant.

En effet, celui qui fait partie de la célébrissime ONG française SOS Racisme a commencé à faire parler de lui depuis l’école primaire. Timide garçon, il était aussi et surtout un élève studieux, un tant soit peu rebelle. Sa perspicacité, son dynamisme inhabituel et sa grande aptitude à cerner les vrais problèmes de la vie sociale ont réussi à faire de lui un génie précoce. Un spécimen que les sciences humaines contemporaines classent dans le rang de l’intelligence sociale, destinée à analyser des problèmes que d’autres qualifieraient d’inextricables. Le petit Boubacar ne reculait devant rien. Il voyait la vie dans toutes ses dimensions et participait déjà au débat sur l’identité française. Bref, il était intelligemment brillant. D’ailleurs, ses moyennes à l’école en témoignaient ainsi que son parcours universitaire et ses multiples voyages d’un pays à l’autre. De quoi lui permettre de maîtriser le français, l’allemand, le wolof et l’anglais.

Face à un climat d’admonestations et des clichés concernant les noirs et les Arabes, il criait haro sur ces stéréotypes par le biais de sa plume à chaque fois qu’il en avait l’occasion. En cours de production écrite, dans des tribunes libres ou lors de ses premières participations dans des associations de quartier à Bordeaux, Boubacar disait tout haut ce qu’il pensait tout bas. Au gré des années, il est devenu la voix des sans-voix, des sans-papiers et des nouveaux arrivants en France.

Né à Mbacké, une ville au centre ouest du Sénégal, dans une famille regroupant 13 enfants, il a acquis une capacité à aller vers les autres. De plus, il a grandi dans un pays où la rue est utilisée comme agora. Adolescent, il a commencé à s’intéresser à la littérature française classique et contemporaine. Et s’est également intéressé à la négritude, ce courant philosophique, artistique et littéraire des penseurs panafricains. Et ce, pendant de longues années. Grâce à ses mille et une lectures, il découvre son grand faible pour l’écriture littéraire dans le sens le plus doux et le plus engagé du terme. Il s’est alors essayé à la poésie, mais aussi à la prose. Bref, à tout ce qui lui permettait et lui permet encore d’exprimer ses idées les plus rebelles qui puissent être.

Illimitée, c’est le moindre que l’on puisse dire de sa vision de la chose publique. « Si je devais supprimer un mot du dictionnaire, ce serait sans conteste haine ou intolérance. Il s’agit ici des deux termes qui reviennent comme une ritournelle dès que la question du racisme est posée ». Et d’ajouter : « Je supprimerais également toutes les lois qui font plus de mal que de bien aux migrants des quatre coins du monde, comme celles qui tendent notamment à limiter les flux migratoires au travers des pays développés dans le cadre de la libre-circulation des personnes, en provenance des pays émergents ou en situation de crise politique, alors qu’il suffirait de donner des chances d’intégration aux plus compétents, sans oublier d’assister les nécessiteux, et sans pour autant élaborer des textes et projets de loi dans ce sens », entrevoit Boubacar, en réponse à une question sur sa vision personnelle d’un monde sans racisme.

Seulement voilà, il a fallu que le politiquement correct prime au-delà de toutes les considérations socioculturelles dans une France où la Droite sait très bien rafler quelques millions de voix chaque quinquennat que Dieu fait.

L’élève studieux qu’il était a toujours rêvé de devenir architecte, afin de mettre son grain de sel dans la vie socioculturelle française. « Bâtir, construire, faire avancer les grandes métropoles, c’est bien. Faire pareil avec les mentalités, c’est encore mieux », fait-il remarquer.

Il faut dire que sa bonne étoile ne l’a jamais quitté. En effet, baccalauréat en poche, il intègre l’une des plus grandes écoles d’architecture en France et réalise le but qu’il a toujours escompté : devenir architecte et défendre sa communauté dans les sphères sélectes de l’Hexagone, ne serait-ce qu’en les représentant d’une manière si notable.

« Représenter ma communauté dans un secteur vital de l’économie française, cela me rend pour le moins heureux et fier. Par contre, il ne faudrait pas que cette idée puisse mener à une quelconque pensée raciste ou à un quelconque cliché. Autrement dit, il est devenu courant de dire: il est noir mais il a réussi dans la vie professionnelle. Cette phrase relève une contradiction inexistante, à savoir entre le fait d’être noir et de réussir dans la vie. Autrement dit, il serait tout aussi aberrant de dire: il est blanc de peau mais il n’a pas de travail ». Tout cela pour dire que le racisme commence lorsqu’une personne lie les compétences d’un citoyen à son physique, sa couleur de peau ou à son pays d’origine. Et à Boubacar Seck de commenter: « Décidément, même sans détester une race ou une autre, un être humain peut être raciste ».

Aujourd’hui, le jeune Bordelais fait partie d’un collectif d’architectes français qui concilie le caractère économique de l’architecture avec l’aspect social de l’expérimentation et de ses réalisations professionnelles. Cependant, lorsque vous lui demandez de mentionner à qui il doit tout cet épanouissement, il vous dira certainement que ses voyages et ses lectures sont littéralement les deux carburants de son existence. Puis il enchaîne: « Même lorsque je voyage, je ne suis jamais en vacances. Je voyage pour analyser les oeuvres architecturales, pour sillonner les centres culturels du monde, pour apprendre des autres, pour découvrir l’Autre à travers sa culture et son architecture. Entendons-nous bien, à la différence du touriste, ma soif d’apprendre de l’Autre revêt, ici, une curiosité professionnelle ».

Ajoutons à cela quelques centaines de participations à des conférences et à des congrès de par le monde, et ce, en tant que partie prenante du débat sur la promotion de l’architecture. Ceci est sans oublier son amour pour le dialogue intercivilisationnel qui constitue l’une de ses plus grandes sources d’inspiration.

De même, il y a deux ans de cela, il a daigné participer à une manifestation organisée à Casablanca, par des associations marocaines des droits de l’homme. La manifestation en question a eu lieu à la suite de la publication par Maroc Hebdo International d’un dossier raciste intitulé « Le Péril noir ». En fait, le journal avait eu la très mauvaise idée d’assimiler les communautés subsahariennes vivant au Maghreb à une bande de délinquants.

Seck avait comme d’habitude son mot à dire. D’ailleurs, ses chroniques et tribunes publiées dans la presse francophone internationale témoignent le mieux de sa fougue de militant ainsi que de sa philanthropie.

En bon citoyen engagé qu’il est, il va jusqu’à nous révéler que son rôle d’acteur associatif lui tient tellement à coeur que ses réalisations en architecture occupent une seconde place dans sa vie. « Il faut être un bon citoyen et le reste s’en suivra. Je n’ose même pas imaginer à quoi ressembleraient nos vies si chacun d’entre nous se mettait à travailler pour sa petite personne, sans rien dédier à l’humanité ».

En 2014, ce co-président du Conseil de développement durable de la communauté urbaine de Bordeaux continue à militer pour une France sans racisme, que ce soit par sa plume, par sa réussite dans la vie active, ou par son franc-parler un tantinet sarcastique. Il partage son temps entre Bordeaux, Paris et l’Afrique.

Jalons

1971 : Naissance au Sénégal.
2004 : Décroche le prix européen d’architecture pour son engagement contre le racisme. Prix décerné par l’Union internationale des architectes.
2008 : Publie son 1er livre, L’Amère patrie, aux éditions Baudelaire.
2012 : Participe à une marche contre le racisme au Maroc.

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