Visages > Visages >

Idir : Le rossignol de Djurdjura

Houda El-Hassan, Lundi, 04 août 2014

Idir, le chanteur algérien d'expression amazighe, compte cinq décennies de créativité à son actif. Sélectionné meilleur chanteur d'Afrique du Nord à plusieurs reprises, il se considère comme un ambassadeur de la cause kabyle.

Idir
Idir, chanteur algérien.

Dire que les fans du chanteur kabyle Idir sont nombreux serait un euphémisme exempt de toute acception glorieuse. A en croire les estimations les plus farouches, on pourrait dire que les amoureux de ce chanteur se comptent par centaines de millions, et ce, en se basant uniquement sur le public immense qui le suit lors de ses concerts donnés au Maghreb, en France et en Europe en général, au Canada et en Australie. Là où il va, Idir fait salle comble. Et le comble, c’est que dès les premières minutes de son show, les portes se ferment et les retardataires font la fête dehors, à plusieurs dizaines de mètres de l’enceinte de cette festivité hors norme. Sans exagération aucune et sans vouloir comparer deux vedettes idéologiquement différentes, Idir est l’Egyptien Abdel-Halim Hafez du Maghreb. La vérité c’est qu’il représente la chanson maghrébine à l’échelle universelle. Sa chanson A vava inouva (signifiant mon papa à moi en amazigh) qui fait partie de son premier album a été traduite dans quinze langues et a été diffusée dans 77 pays du monde, et ce, entre 1974 et 1976.

Hamid Cheriet, de son vrai nom, est né en 1949 à Aït Lahcen, un village kabyle perché sur les monts de Djurdjura, à quelques kilomètres de la ville de Tizi Ouzou en Algérie. Né d’un père berger et d’une mère poétesse, il s’inspire des leçons de vie du premier et des compétences littéraires et linguistiques de la deuxième. « Ma grand-mère et ma maman me racontaient des histoires liées à notre patrimoine culturel kabyle des origines jusqu’à ma naissance. Elles m’avaient également appris à écrire mes propres poèmes, parce qu’elles m’ont expliqué que le fait d’être un maître des lettres pourrait changer tout un monde ou au pire, cela pourrait changer l’itinéraire d’un seul être. Donc, bien que j’aie suivi une formation en géologie, j’ai fini par écrire des poèmes, des proses poétiques et les chanter. J’ai réussi à former mon être de cette manière », témoigne-t-il.

Musicien, auteur et compositeur, Idir a tout appris tout seul, en autodidacte. Il faut dire qu’il a démarré sa carrière musicale par le plus heureux des hasards à Radio Alger dans le début des années 1970, un jour, alors qu’il devait remplacer une chanteuse kabyle à qui il avait dédié une berceuse composée par ses soins. Rsed a yidess, le titre de la berceuse, devient son premier succès radiophonique. Mais lorsqu’il a chanté à la télévision algérienne, il est devenu sur le champ la révélation musicale du début des années 1970. De fil en aiguille, Idir se fraye un joli chemin et rencontre un succès immédiat auprès de la communauté kabyle d’Algérie et berbère du Maroc.

A en croire la magie de ses concerts, on dirait qu’il a la musique dans le sang et la créativité dans la peau. On pourrait même dire qu’il a tout cela dans les gènes, à la vue de son génie confirmé. Celui qui chante et qui enchante depuis les années 1970 ne compte pas s’arrêter sur un si bon chemin et promet de continuer à dédier ses exploits à ses admirateurs. « Tous les mots de la terre réunis dans un seul et unique discours ne sauront ni égaler la magie de l’amour de mes fans, ni la sincérité de l’amour que je leur témoigne. C’est uniquement grâce à eux que je suis arrivé là où je suis aujourd’hui », affirme-t-il, le sourire aux lèvres.

Le chanteur d’expression amazighe voue un amour sans pareil à la folk music et par la même occasion à la world music, celle qui milite pour rapprocher les peuples de la terre, malgré leurs différences ethnoculturelles. Ses instruments fétiches, eux, sont nombreux, mais il préfère largement la derbouka, la flûte et la guitare. Convié par les plus grands festivals de la chanson, il est également épaulé par les plus notoires labels musicaux. C’est ainsi qu’Idir poursuit son chemin en toute quiétude.

N’ayant rien à envier aux ténors italiens, blacks ou américains, il a été sélectionné en tant que meilleur chanteur de l’Afrique du Nord, et ce, à maintes reprises. « Le succès est souvent éphémère. Il s’agit par définition d’un état d’âme qu’un rien pourra anéantir. En tant qu’artiste, je ne pourrais jamais dire que j’ai réussi. Je ne dois pas parler du succès à la première personne, sinon, cela frôlerait l’orgueil qui, lui, est une véritable malédiction. Il m’est également difficile de parler de mon oeuvre à la personne Je, je préfère laisser les autres parler de moi, me critiquer et me combler d’admonestations si le coeur leur en dit. Je ne suis pas prêt à m’adonner à l’adoration de ma propre image », vous dira-t-il, lorsque vous lui demandez de vous parler de son oeuvre. Il faut dire qu’il n’en a pas besoin. Son oeuvre parle de lui et ne lésine pas sur les louanges à son égard. Cinq décennies de créativité est un accomplissement en soi. En effet, c’est en 1973 qu’Idir décide d’embrasser l’univers de la chanson. Fier de ses origines, il devient très vite l’ambassadeur de la cause kabyle dans le monde artistique. Toutefois, son amour pour l’amazighité a souvent, sinon toujours, été mal interprété par certains médias égyptiens et saoudiens.

« Lorsque certains médias me demandent pourquoi je ne chante pas en arabe, je ne peux que leur dire le plus sincèrement du monde que je ne suis pas un Arabe, et que je ne maîtrise pas cette langue. Je leur dis par la même occasion que je suis fou amoureux de la langue amazighe. Le lendemain, mes propos se voient faussés ou interprétés comme étant de l’orgueil de ma part ou du mépris à l’égard de cette langue, alors que je refuse obstinément de m’adonner à la diplomatie que beaucoup de journalistes adorent », confie-t-il, avant de poursuivre : « Par contre, dire que la musique est un langage universel, cela n’a rien d’hypocrite ni de diplomatique. Il s’agit d’une réalité prouvée à plusieurs reprises. Il n’y a que les amoureux de la musique engagée qui savent que les arts n’ont pas de frontières. Les ténors de la chanson italienne ne parlent pas l’arabe, or, leur oeuvre est universelle ».

Mais quoi que l’on dise sur lui, le positionnement idéologique de son oeuvre en gêne plus d’un, a fortiori lorsqu’il s’agit des Frères musulmans du monde arabe. Hymne à la liberté de culte et de conscience, sa chanson « Murleg », signifiant « j’ai contemplé » en langue amazighe met en scène un citoyen kabyle libre et philosophe à ses heures qui refuse de s’incliner devant les directives religieuses en provenance de l’Arabie saoudite. Les paroles de la chanson disent: « Je m’arrête au sommet d’une crête, pour protester et mon cri plaintif s’évapore dans l’abîme. Je prête attention à quelque écho salvateur, lorsque soudain mon esprit se trouble. L’Orient m’apparaît et me désoriente, me dictant une soumission fatale. J’en retourne au pays de l’amazighité, j’entrevois sa majesté Jughurtha, je sens dans le bien-être de la brise le bonheur de clamer ton nom, après avoir décrypté ton message, je suis fier d’être descendant ». La chanson, sortie à la fin des années 1970, a rencontré un succès immédiat, mais elle n’a pu rester à l’abri des griefs des islamistes de son Algérie natale. Ce fut alors sa deuxième chanson surmédiatisée. « Je suis conscient du fait qu’un croyant a le droit de croire, mais je suis également conscient du fait que la liberté de culte est un droit inaliénable », entrevoit-il.

Malgré le succès phénoménal qu’il a rencontré, sa carrière se voit marquée par une éclipse soudaine et voulue. Laquelle éclipse a duré entre 1981 et 1991, soit une décennie entière. Durant ces années, ses chansons n’ont pas quitté les stations de radio algériennes, marocaines et françaises. Ses fans, eux, pleuraient son absence à chaudes larmes et, pour soulager leur nostalgie, ils se contentaient des enregistrements de ses vieux concerts en guise de compensation et espéraient son retour, plus que tout au monde. Comme un cadeau du ciel, Idir est revenu sur les devants de la scène algérienne et maghrébine, et ce, au grand bonheur de ceux qui ne l’ont jamais vraiment quitté. Il revient donc avec une compilation de 17 chansons de ses deux premiers albums « A vava inouva » et « Ay arak enney » ainsi que du « Petit village » qui n’est autre que son troisième album.

Deux années plus tard, il sort son quatrième album intitulé « Les Chasseurs de lumières ». Mais lorsque vous lui demandez de vous parler de son année porte-bonheur, il vous parlera certainement de 1975. « Cette année-là, j’ai eu l’occasion de collaborer avec de grands artistes français de l’acabit de Jean-Jacques Goldman. J’ai également été appelé par la maison de disque Pathé Marconi qui m’a produit mon premier album A vava inouva, qui m’a propulsé assez loin », avoue-t-il. En 1999, il participe à l’album « Identités », un hommage qui a regroupé des artistes comme Manu Chao et Maxime Le Forestier. Deux artistes qui prônent l’ouverture culturelle, à l’instar d’Idir. De même, lors des années 2000, il a daigné collaborer avec des artistes de la nouvelle scène française tels Zaho, Nadiya, Leslie, Amine, Willy Denzey, Corneille, mais aussi le fameux Grand Corps Malade, qui lui a composé la chanson Lettre à ma fille, dont la musique est concoctée par les soins de Tanina, qui n’est autre que la fille d’Idir.

Somme toute, il faudrait dire que les chansons d’Idir ne sont sanctionnées ni par l’âge de ses collaborateurs, ni par les frontières culturelles, ni même par ceux qui ont jubilé lors de ses années d’absence. Dans l’absolu, les chansons de cet artiste sont nées pour être immortalisées, et ce ne sont pas ses fans qui diront le contraire. Il faudrait aussi avouer que le chanteur avait réussi son pari de devenir un porte-drapeau de la chanson amazighe. Il n’a sorti que quatre albums, certes, mais dans l’univers de la chanson, la qualité va bien au-delà de la quantité.

Jalons :

1949 : Naissance de Hamid Cheriet, alias Idir, dans un village de Djurdjura en Algérie.

1975 : Va à Paris pour produire son album A vava inouva.

1981 : S’éclipse de la scène artistique pendant une décennie.

1991 : Retour sur le devant de la scène musicale avec une compilation de 17 chansons.

1999 : Collabore avec Manu Chao et Maxime Le Forestier, entre autres.

2000-2014 : Collabore avec Nadiya, Corneille, Leslie, et d’autres vedettes de la nouvelle scène française.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique