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Nouzha Bouchareb : La fille rebelle de Tanger

Lamiaa Alsadaty , Samedi, 21 janvier 2023

Ex-ministre marocaine de l’Urbanisme et de l’Aménagement du territoire, Nouzha Bouchareb continue à sensibiliser les femmes, à travers l’ONG qu’elle dirige et qui travaille à l’échelle internationale. Elle a récemment participé à un atelier, tenu au Caire, organisé par l’Observatoire africain de la migration.

Nouzha Bouchareb

Rien qu’à l’écouter parler, elle vous encourage à aller de l’avant et ne jamais baisser les bras. Féministe ? Certes, mais sans être anti-hommes. Méthodique sans être compassée. Cette dame forte et intelligente sait très bien que faire, comment et pourquoi, sans nier qu’elle a encore tant de choses à découvrir et apprendre.

Née à Tanger, cette ville-port située à l’extrémité du nord-ouest du Maroc sur le détroit de Gibraltar, à quatorze kilomètres de la côte espagnole, Nouzha Bouchareb éprouve un grand sentiment d’amour et d’appartenance à l’égard de sa ville natale. Est-ce parce qu’elle constitue un point de ralliement entre l’Afrique et l’Europe ? A l’image de Tanger, elle est à la fois marocaine jusqu’à la moelle, mais aussi africaine et arabe, ouverte sur le monde entier. Ses parents, fonctionnaires au secteur médical, leur ont insufflé, sa soeur et elle-même, depuis l’enfance, des valeurs égalitaires aux gars et les ont éduquées à s’affranchir des stéréotypes.

Ainsi, à 17 ans déjà, Nouzha Bouchareb quitte la maison familiale à destination de Rabat où elle a fait ses études universitaires. Elle obtient un diplôme d’ingénieur spécialisé en environnement et en développement territorial à l’Ecole Mohammadia d’ingénieurs, ainsi qu’un diplôme en gestion des entreprises à l’Institut supérieur de commerce et d’administration des entreprises, et un diplôme en gestion des ressources en eau de l’Université Mohammed-V de Rabat. Pourquoi l’ingénierie ? Quel rapport avec la gestion ? « D’abord, c’est de la science exacte. J’ai toujours été dans la logique, et j’aime travailler selon un objectif bien défini, avec une méthodologie bien précise. 0En outre, l’étude de la gestion m’a permis de travailler sur les systèmes d’informations géographiques et de concevoir son rôle dans la planification territoriale et la préservation de ressources », souligne Nouzha Bouchareb, toujours reconnaissante à ses parents grâce auxquels elle a appris à faire ses propres choix et à les assumer jusqu’au bout. « C’est grâce à leur soutien que j’ai pu construire cette carrière qui m’a conduite à des chemins atypiques plus masculins que féminins », affirme-t-elle.

L’intelligente brune du Maroc avait toujours en tête le désir d’être entrepreneuse. « Du coup, j’ai acquis une expérience dans le secteur privé avant de lancer mon projet personnel : créer une société de consulting dans le secteur de l’environnement et du développement durable ». Bouchareb a eu donc l’occasion de travailler pendant 20 ans dans le consulting, sur l’analyse des politiques publiques, l’accompagnement des institutions de l’Etat dans la mise en place de certaines politiques publiques stratégiques concernant le climat et d’autres secteurs comme l’aménagement du territoire, de l’urbanisme, du tourisme, etc. « L’environnement est un domaine transversal qui se croise avec la préservation des ressources naturelles », dit-elle.

A force de travailler avec la société civile, en assistant surtout les collectivités les plus vulnérables pour monter leurs projets, elle finit par décider d’intégrer le domaine politique en 2009. Alors, elle adhère au Mouvement populaire, un parti politique marocain libéral de centre-droite. Son cheval de bataille a toujours été la femme. Quand elle fait une étude au niveau du secteur rural ou autre, il y a cette alarme qui sonnait dans sa tête : qu’en est-il des femmes ? « J’ai pu détecter, à travers ma profession, que malgré tous les efforts déployés pour mettre en place une stratégie de développement, la femme était toujours la moins touchée par ces changements. Et ce, parce qu’elle n’est pas impliquée dans la prise de décision. Et puis aussi parce qu’elle n’est pas autonome de manière à pouvoir mettre de côté ses soucis financiers pour pouvoir donner de son temps à son pays en vue de le développer. Peu à peu, j’ai commencé à construire une nouvelle approche qui a donné ses fruits ». Laquelle ? « A travers notre société Connecting Group International, on a pu mettre l’accent sur les compétences des femmes, qui ont pu accéder par conséquent à des postes de décision. Moi-même et tant d’autres, nous nous sommes engagées dans les sphères parlementaires, territoriales, etc. », explique-t-elle, et d’ajouter : « On travaille sur le coaching individuel : pousser les femmes de plus de 40 ans, qui ont un certain niveau de compétences, à se lancer dans des projets qui servent la collectivité, leur permettre d’être au coeur de la prise de décision. Le problème n’est pas que la femme ne veut pas, mais il y a des contraintes qui s’opposent à ses aspirations, telles que les stéréotypes véhiculés, les charges du foyer, etc. On leur permet alors une sorte de formation politique, communicationnelle, on cherche à les sensibiliser quant aux Constitutions internationales. Ces femmes s’engagent à travers une charte, si jamais elles réussissent à accéder à un poste de décision, elles vont aider d’autres femmes à se positionner et à s’assurer que les principes de parité et d’équité homme-femme sont respectés. 600 femmes à travers tout le Maroc ont été formées, dont une dizaine occupe des postes de décision ».

Avec le temps, l’ONG est devenue un réseau qui s’est développé à travers le monde. Mais la question de la parité et de l’équité est-elle portée par toutes les femmes de la même façon ?

« Effectivement, il existe certaines différences au niveau de la parité. Les pays développés nous devancent. Or, il faut être sûr que même si certains pays ont réussi à avancer au niveau de cette question, il n’y aura pas de recul en arrière comme ce fut le cas par exemple en Tunisie … Il faut préserver tout cela même avec les conjonctures », souligne-t-elle. Et d’ajouter : « Au Maroc, grâce à Sa Majesté, il y a eu une grande avancée dans le code de la famille, et une grande avancée en termes de l’implication des femmes dans des métiers qui ont été auparavant considérés comme masculins ».

Première femme ministre à occuper ce poste dans le secteur de l’urbanisme, Nouzha Bouchareb avoue avoir eu à relever un challenge pour y mettre une touche féminine. Et ce, en le rendant le premier à dépasser le système de parité, en ayant plus de femmes à des postes-clés. « Ce n’était pas évident, mais j’ai été entourée d’une équipe adhérant aux mêmes principes. On m’a demandé un jour si j’ai eu des difficultés à travailler avec des hommes. J’ai répondu qu’il fallait plutôt demander aux hommes s’ils ont trouvé des difficultés à travailler avec une femme ministre. Pour moi, le travail ne doit pas être sexiste. On est là pour faire avancer le travail, de par nos compétences et nos expériences », indique Nouzha Bouchareb, qui se dresse souvent contre les stéréotypes collés aux femmes. « Quand j’ai monté un projet sur la gestion des déchets, je suis montée sur les décharges publiques sans considérer que je suis une femme et que je dois porter toujours des talons ! ».

Ministre, entrepreneuse, femme et mère. Un équilibre entre des tâches si difficiles et qui ne sont nécessairement pas en harmonie. « C’est grâce à mon mari que j’y suis parvenue. Notre culture nous pousse toujours à sauvegarder le statut de l’homme, même si on occupe des postes importants. Une femme ne pourrait jamais avancer dans son poste de leader politique si son mari ne partage pas avec elle les mêmes convictions et les diverses charges. Mon mari sait très bien que je veux m’impliquer dans le changement de mon pays et il m’aide à concrétiser mon désir », dit-elle avec amour, en parlant de son mari qui travaille dans le domaine de la nouvelle technologie ; lui aussi a fait carrière dans le secteur privé. « Il n’y a pas de formule magique : chaque couple devrait chercher les mécanismes qui permettraient de trouver un certain équilibre. Quand je suis absente, il est là et vice-versa. Pour que la femme soit épanouie, il lui faut un équilibre d’abord dans son foyer, puis sa carrière. Sinon, le goût de la réussite ne sera pas complet », ajoute Nouzha Bouchareb, qui a récemment participé à un atelier tenu au Caire, organisé par l’Observatoire africain de la migration. Celui-ci est la première instance de l’Union africaine en matière de migration ; elle a été mise en place à l’initiative de S.M. le roi Mohammed VI, qui a élaboré l’agenda africain sur la migration.

Installée à Rabat, la mission de cet observatoire est de collecter des données sur les migrants pour pouvoir les analyser et les intégrer dans les pays d’accueil. Pourquoi lit-on de plus en plus la thématique de migration au développement ? « Car on assiste à des changements climatiques, tels les feux de forêts, les inondations, ainsi que des crises politiques qui forcent les gens à se déplacer en masse vers d’autres territoires plus sécurisés. Il fallait donc prendre en considération tout ceci. Il faut absolument que les migrants soient une source de développement culturel, économique, politique et social », conclut-elle.

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