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Rana Hamed : Au-delà des limites

Lamiaa Alsadaty , Dimanche, 15 janvier 2023

Rana Hamed est la première non-voyante à avoir soutenu une thèse de doctorat à l’Université de Mansoura, avec mention très honorable. Déterminée, rien ne l’empêche de briller. Son amour pour la littérature est plus fort que toutes les difficultés.

Rana Hamed

Elle ne se rappelle rien. Elle n’a aucun souvenir de l’accident, ni des tentatives de secours qui l’ont suivi. Elle avait 3 ans lorsqu’elle est tombée, en jouant. La chute lui a définitivement volé la lumière. « On m’a raconté que ce n’était pas la raison directe de ma cécité, et que celle-ci remontait plutôt à une maladie génétique, un problème grave de la rétine, qui s’est révélé après avoir glissé », raconte Rana Hamed, la première non-voyante à avoir soutenu une thèse de doctorat à l’Université de Mansoura, il y a quelques semaines. Pourtant, de grands noms de la culture égyptienne, tels l’écrivain Taha Hussein, avaient obtenu leur doctorat à l’étranger, durant le siècle passé.

Depuis, la presse n’a cessé de souligner qu’elle était la première non-voyante à décrocher depuis des années un doctorat au niveau de la République. « Au niveau de la République, je n’en suis pas très sûre. Le jour de la soutenance, on m’a dit que j’étais la première au niveau de l’Université de Mansoura. Tous les hauts responsables de l’université y étaient présents, avec à leur tête le doyen de la faculté et le président de l’université », précise-t-elle.

Rana a perdu la vue, mais a développé une manière de voir qui lui est propre. « J’adore la psychologie, l’Histoire, la langue arabe et les littératures étrangères, car elles me permettent de découvrir diverses sociétés et d’aller à la rencontre de gens très différents ». Rana utilise beaucoup le verbe voir en parlant. Car elle voit effectivement des choses que les autres ne voient pas avec les yeux. Ses écrivains préférés sont Shakespeare, Tchékhov, Ibsen et Flaubert. « Et dernièrement, j’ai commencé à découvrir la littérature allemande », dit-elle.

Sa curiosité pour la culture germanophone a débuté avec un séjour en Allemagne et en Autriche. Ce voyage était une récompense aux étudiants classés premiers de la République ; il était organisé par le groupe de presse égyptien Al-Gomhouriya. « A Vienne, j’ai été ravie de visiter la maison de la musique. Et dès que j’avais vu le piano, je n’ai pas cessé de jouer et faire des combinaisons sonores », raconte Rana d’une voix chargée d’enthousiasme. Et de préciser: « Ma cécité ne doit en rien interférer dans ma vision des choses ». Et sa vision du monde est simple : il est question de liberté, de détermination, d’envie d’aller toujours de l’avant.

Etant la première de la République au baccalauréat conçu pour les non-voyants, elle avait hâte de s’inscrire pour faire des études de littérature anglaise. Or, une phrase prononcée par un employé de l’université l’a fait tomber de haut. « Le fonctionnaire m’a dit qu’il n’était pas autorisé aux non-voyants de s’inscrire à la faculté des lettres. Il était étonné de me voir insister sur le département d’anglais ! C’était de l’intransigeance de la part de l’administration qui ne voulait pas faire l’effort de mettre des moyens à la disposition des non-voyants tels un assistant, une salle d’examen, etc. Sa réponse négative me semblait illogique. D’abord, parce qu’il y avait toujours des non-voyants inscrits en lettres. Puis, même s’il n’y avait pas de non-voyants à la section anglaise, ceci ne voulait pas dire que c’était catégoriquement interdit ou que je n’en étais pas capable ».

Son père, proviseur de langue arabe, et sa mère, directrice des affaires estudiantines, n’avaient pas l’habitude de baisser les bras dans ce genre de circonstances. Rana non plus d’ailleurs. « On a soulevé la question à travers les médias. Et le ministre de l’Enseignement supérieur à l’époque, Moufid Chéhab, y a répondu dans la presse, en soulignant qu’aucun décret ne stipule qu’il est interdit aux non-voyants de s’inscrire à n’importe quelle faculté », se rappelle-t-elle sur un ton victorieux. Alors, rien ne lui semblait impossible, bien au contraire, elle avait l’impression que le bout du tunnel n’était pas loin à atteindre.

Car « échouer » n’a jamais été une option dans sa famille. Réussir et avec mention était toujours une exigence chez eux. « A partir de la troisième année primaire, on m’a inscrite à l’école Al-Nour pour les non-voyants. J’étais toujours première grâce aux efforts de ma mère qui était mon assistante de vie scolaire, et ceux de mes professeurs compréhensifs », souligne Rana Hamed. Et d’ajouter: « A la faculté, je comptais sur la technologie, avec notamment des livres audio et les PDF lus par mes soeurs, qui étaient toujours à mes côtés. Se servir des livres en braille n’était pas évident. D’abord, parce qu’ils étaient rares à trouver, et puis parce qu’un livre en braille exige un grand espace dans la bibliothèque ».

L’université ne lui était pas simplement une étape, mais toute une nouvelle vie, une vraie. « Les études universitaires m’étaient le premier pas à franchir pour découvrir la vie réelle, là où les gens ne se ressemblaient pas. Du coup, j’ai appris à m’adapter et à ne plus avoir honte de solliciter l’aide des autres. En fin de compte, personne n’est parfait et la vraie guerre est celle des esprits », affirme-t-elle, reprenant ainsi les mots de Nietzsche.

Le défi et la persévérance s’avèrent les mots-clés de la personnalité de cette jeune femme de 36 ans. D’ailleurs, toute sa vie s’articule autour. Par exemple, elle n’a pas hésité à saisir la chance d’aller enseigner à la branche alexandrine de son ancienne école. Et ce, malgré l’opposition de son entourage. « Je ne voyais pas pourquoi je devais y renoncer. C’était une grande opportunité pour que je me lance dans le domaine de l’enseignement », lance-t-elle. C’est son domaine de prédilection, à tel point qu’elle a fait un diplôme en pédagogie et un autre en éducation spéciale. Comment s’est-elle orientée vers un doctorat? « J’ai pris goût à la recherche grâce à mon travail durant les années de master. J’avais consacré beaucoup d’heures à la méthodologie et à la rédaction de mon mémoire ».

En 2016, elle a soutenu son mémoire de master sur l’esprit de la diaspora dans les oeuvres de Hanif Kureishi. Ecrivain anglais d’origine pakistanaise, Kureishi est l’un des représentants les plus célèbres de la nouvelle « école » d’écrivains britanniques d’origine étrangère. Ses oeuvres traitent, entre autres, d’immigration et de racisme. « Il s’agit donc de voir comment les deuxième et troisième générations d’immigrés sont représentées à travers ses oeuvres, et comment les incidents politiques ont eu des répercussions sur ses protagonistes ».

Son intérêt pour les études des sociétés à travers la littérature se développe davantage, en préparant sa thèse de doctorat qui a porté sur la critique sociale dans les deux oeuvres : Go Tell It on the Mountain (la conversion) écrite en 1953 par James Baldwin et Native Son (un enfant du pays) de Richard Wright, qui date de 1940. « Les deux écrivains sont des Afro-Américains dont les oeuvres n’ont pas été suffisamment étudiées, bien qu’elles aient connu un grand succès », explique Rana.

Publié en 1940, Native Son est le premier roman écrit par un Afro-Américain à avoir intégré la sélection du Book of the Month Club, de quoi avoir élargi sa diffusion. Il a été porté à l’écran deux fois, en 1951 et 1986, par Pierre Chenal.

Quant à James Baldwin, il explore à travers Go Tell It on the Mountain les non-dits et les tensions sous-jacentes autour des ségrégations au sein des sociétés occidentales, en particulier dans l’Amérique du milieu du XXe siècle.

« Je compte continuer à publier des articles scientifiques afin de consolider mes connaissances, tout en travaillant pour aider les personnes handicapées. Je veux les encourager à surpasser les difficultés qu’elles rencontrent au quotidien, notamment dans le domaine de l’éducation. Il faut absolument leur montrer la possibilité de faire de la recherche avec une déficience visuelle. Je m’adresse surtout aux lycéens et aux étudiants, pour qui le doctorat est une perspective moins lointaine. A une époque où l’on parle de plus en plus de la quête de sens dans la vie professionnelle, la recherche offre justement un travail qui en est rempli », conclut Rana Hamed, passant d’un défi à l’autre.

 

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