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Beshir Shousha : Passionné d’histoire, passionné d’Egypte

Amr Zoheiri , Mercredi, 26 octobre 2022

V-blogueur, youtubeur et influenceur, Beshir Shousha tente de réhabiliter l’histoire, en la rendant plus accessible au public ordinaire. Et ce, à travers ses vidéos assez plaisantes, non sans humour.

Beshir Shousha

Dans ses vidéos, Beshir Shousha travaille à la manière d’un égyptologue et avec la rigueur d’un moine. Il plonge ses followers dans les dédales de l’histoire égyptienne et tente de dévoiler ses secrets. «  A l’heure du tout numérique, mes vblogs ont une approche pédagogique et on peut les visionner à travers les tablettes. Je trouve que c’est une éventuelle piste de coopération à développer avec le ministère de l’Education, afin de sensibiliser les jeunes à la valeur de notre patrimoine national », souligne Beshir Shousha.

Récemment, l’une de ses vidéos concernant la pierre de Rosette, qui se trouve au Musée britannique, a fait couler beaucoup d’encre. Elle a créé le buzz, car elle a été diffusée par le présentateur-star de la télévision MBC Masr, Amr Adib, dans le cadre de son émission de prime time. Beshir Shousha y appelait à récupérer la pièce antique et à la faire revenir en Egypte. Le v-blogueur rejoignait ainsi l’opinion de certains archéologues demandant sa restitution, pour retrouver son espace naturel. « Il y a une grande diversité de produits ou de cadeaux-souvenirs inspirés de la pierre de Rosette, du simple mug au portefeuille, en passant par le parapluie, on est vraiment tenté de s’acheter quelque chose, mais c’est le British Museum qui va en tirer profit », lance Beshir Shousha dans la vidéo.

Au mois de novembre prochain, il est invité par une ONG oeuvrant dans le domaine de l’archéologie, afin de célébrer le centenaire de la découverte de la tombe de Toutankhamon. « C’est une occasion importante pour évoquer les possibles restitutions de pièces antiques, en présence d’archéologues et de spécialistes des quatre coins du monde », précise Beshir Shousha, qui réclame, parmi d’autres spécialistes, la restitution de trois pièces magistrales: la tête de Néfertiti du Musée de Berlin, la pierre de Rosette du British Museum de Londres et le plafond du temple de Dendera représentant le zodiaque, faisant partie de la collection du Musée du Louvre à Paris.

Shousha nous emmène à travers ses vidéos dans des palais anciens, des joyaux de l’architecture, sillonnant les époques et les cultures. Car pour lui, « l’égyptianité » est un véritable melting-pot. « La pétition que nous avons soumise doit être soutenue par un vrai mouvement populaire. C’est le devoir de chaque citoyen. Le monde ne peut avancer sans réparer les fautes du passé, dans tous les domaines: écologie, sauvegarde du patrimoine, biens culturels … », ajoute-t-il.

Issu d’une famille de commerçants d’Al-Azhar qui travaillent dans le textile, Beshir Shousha a connu de près les ruelles du Caire millénaire. Il écoutait passionnément et patiemment les histoires racontées par des vieux commerçants et négociants, venus des quatre coins d’Egypte. « Chacun racontait ses histoires à sa sauce et avec l’accent d’où il vient, du Delta à la Haute-Egypte », se souvient le v-blogueur qui a acquis et développé ainsi son talent de conteur.

Mais il ne se contente pas de son talent, il se livre à un vrai travail de documentation pour réaliser ses vidéos qu’il a commencé à tourner à partir de 2018-2019. Tout en préservant un ton simple, il y fourre un maximum d’informations qu’il juge utiles à connaître. Même dans un registre sarcastique, Shousha met du sérieux pour remettre les pendules à l’heure et préserver son message de base.

Il creuse dans les diverses bibliothèques, celle d’Alexandrie, celle des pères dominicains, spécialisée dans le patrimoine islamique, mais aussi dans les musées. Il reconnaît que le principal défi du pays est la culture: comment retransmettre aux nouvelles générations la passion de leur propre histoire ? Pour lui, 65% des problèmes qu’affronte la société égyptienne sont d’ordre culturel.

Guidé à chaque étape de sa vie par un milieu propice, enrichissant et favorisant son intérêt pour la culture, Beshir Shousha décide de mettre la boussole en marche pour servir les autres.

Depuis ses premières années chez les pères jésuites, il est fasciné par la place qu’accordent ces derniers au savoir et à la science. Et après le bac, la curiosité de Shousha est de nouveau sollicitée et motivée par l’éducation qu’il a reçue à l’Université américaine du Caire. Ayant effectué des études approfondies en économie, il n’a pas manqué d’étendre son intérêt aux arts, à la sociologie, à l’anthropologie, au théâtre, etc.

Ses lectures, ajoutées à la richesse de la vie pratique acquise dans les commerces du Vieux-Caire fatimide, l’ont beaucoup aidé plus tard dans sa mission de vulgarisation des savoirs, notamment dans le domaine de l’histoire.

L’étudiant Beshir Shousha cogite. Il bouge systématiquement entre le centre-ville du Caire khédivial, où se trouve l’ancien campus de l’Université américaine, et le centre commercial de la vieille ville, dans le quartier d’Al-Azhar et ses alentours. Tant de questions murissent dans sa tête; il tentera plus tard d’y apporter des réponses en sillonnant la ville en long et en large, pour mieux la découvrir et la faire découvrir aux autres. Il essaye de reconstituer le puzzle de l’Histoire, d’évoquer le brassage d’identités, de réconcilier son appartenance à deux mondes disparates. Et petit à petit, les individus et les lieux ne font qu’un dans sa tête.

Sans répit et avec beaucoup de motivation, Beshir Shousha autofinance ses vidéos en arabe, il a créé une chaîne YouTube, ainsi qu’une boîte de production, Imagine Production Eg, il y a quelques années. D’abord, il a commencé par faire des vidéos avec un zeste comique. La première fut tournée lorsque l’Egypte a été qualifiée, afin de participer à la Fifa World Cup en Russie (2018) ; il y tournait en dérision les fans qui essayaient de parler russe, et il l’a partagée sur Facebook avec ses amis. Elle a été suivie par une autre sur les prix exorbitants des villas à la Côte-Nord égyptienne. Et là, il a compris que son travail avait de quoi plaire.

Puis, un jour, en se baladant au Khan Al-Khalili, il est tombé sur le musée Naguib Mahfouz, et a fait une vidéo sur ce musée. Celle-ci a été suivie par d’autres sur plusieurs musées. De nouveau, il a compris que son travail avait de quoi plaire, en voyant le nombre de ses fans grandir. Les gens sont apparemment friands de vidéos historiques.

Avec le temps, il s’est vite fait remarquer des autres youtubeurs de par la qualité du contenu. Car en une minute et demie, il nous emmène dans un lieu à découvrir, à travers un script qu’il écrit lui-même. Beshir n’hésite pas parfois à tracer des portraits posthumes, à recourir à son large savoir, proposant d’autres relectures de l’histoire. Tantôt il nous emmène dans une vieille teinturerie, tantôt au palais Al-Zaafarane, à l’Université de Aïn-Chams ou dans le Musée de la poste, en essayant toujours de trouver un angle différent.

Par exemple, l’une de ses vidéos à succès a traité du grand zoo de Guiza, notamment le célèbre pont construit par Gustave Eiffel à l’époque du khédive Ismaïl. L’intérêt pour ce pont s’est accru au fur et à mesure, et récemment, l’ambassade de France au Caire a proposé de participer à sa restauration.

Beshir Shousha est convaincu qu’il faut sentir l’histoire et la culture, et non simplement de les apprendre. Il valorise le patrimoine, met l’accent sur les erreurs du passé pour ne plus les reproduire. C’est sa manière de sauver le monde, souffrant de multiples problèmes tel le réchauffement climatique à l’échelle planétaire. Ceci est le sujet de la pièce de théâtre Le Grand Procès des animaux, où il va jouer sur les planches du Tahrir Cultural Center (centre-ville du Caire) les 9, 10 et 11 novembre. Une joyeuse leçon d’écologie qui nous invite à regarder le monde animal d’un autre oeil.

Il a aussi un nouveau projet sur les rails, Garage studio, un show en ligne sur l’industrie des médias en Egypte: films, séries, etc. qui font sans doute partie du patrimoine culturel du pays.


 

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