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Jehane Ragai : L’alchimiste des arts et des sciences

May Sélim, Mercredi, 22 juin 2022

Chimiste et professeure émérite à l’AUC, Jehane Ragai est une passionnée des techniques scientifiques qui permettent de détecter les faux tableaux. Il y est question dans son ouvrage Technical Art History coécrit avec Tamer Shoeib, qui vient de remporter le Prix international du manuel le plus prometteur de l’année.

Jehane Ragai

Son appartement à Zamalek trahit un goût classique. Des peintures et dessins accrochés aux murs. De petites sculptures dans les coins. Et sous une table en vitre, des ouvrages sur l’histoire de l’art, notamment en Egypte. On reconnaît, sur l’une des couvertures, la peinture de Hamed Nada, sur une autre, celle de Mahmoud Saïd.

Sur son ordinateur, Jehane Ragai, chimiste et professeure émérite à l’Université américaine du Caire, consulte calmement ses courriels, répond à ses messages. Son dernier livre, Technical Art History, paru en 2021 et coécrit avec son disciple et successeur Tamer Shoeib, a remporté le prix de The Most Promising Text Book (le manuel le plus prometteur) des Etats-Unis. Un prix qui vient couronner des années de travail dans les domaines de l’art et de la chimie.

«  Je suis chimiste de formation. Tout ce qui nous entoure c’est de la chimie, l’art, l’environnement et même la cuisine. Or, je n’aime pas cuisiner », dit-elle en éclatant de rire, « mais c’est aussi de la chimie ! ». Son livre primé complète un premier ouvrage, paru en 2015, The Scientiste & The Forger (le savant et le faussaire), expliquant le rôle de la science quant à détecter les fausses oeuvres d’art. Comment les savants peuvent-ils connaître le vrai du faux? Que doivent-ils faire après? Comment annoncer leurs conclusions sans craindre d’être poursuivis par la justice? Que faire contre la rage des collectionneurs ?

« C’était important d’offrir aux jeunes scientifiques, intéressés par l’analyse des oeuvres d’art, un guide pour les orienter dans leur démarche. L’ouvrage comporte 9 cas ou plutôt histoires fictives qui permettent aux lecteurs de suivre les différentes étapes permettant d’analyser les oeuvres d’art de manière professionnelle », indique-t-elle.

L’ouvrage part ainsi de la fiction pour introduire par la suite aux lecteurs les méthodes d’analyse basée sur des recherches et des théories scientifiques.

Ces ouvrages sont inspirés d’une série de conférences et de cours que Jehane Ragai a introduite à l’Université américaine du Caire. Et ce, dans le cadre d’un programme préparatif, visant à introduire aux étudiants de la première année les diverses matières à étudier: réflexion scientifique, philosophie, etc. « J’étais toujours intéressée par l’intersection entre l’art et la science. J’avais lu le livre de Stuart J. Fleming Authenticity in Art: The Scientific Detection of Forgery. Et j’ai pensé à introduire le sujet à l’université. Après, j’ai introduit à l’AUC un cours intitulé Chimie, Art et Archéologie, basé sur l’intersection de l’art de l’archéologie et de la chimie. J’ai donné de nombreuses conférences traitant de ces sujets, notamment en Europe, en Moyen-Orient et aux Etats-Unis ».

Dans ses multiples interventions, Jehane Ragai révélait une grande passion pour ses deux domaines de prédilection. A l’une de ses conférences en Angleterre, elle a rencontré son actuel mari, John Thomas, en 2008, qui était alors chef du département de chimie à l’Université de Cambridge. « Après la conférence, John a ouvertement déclaré : si j’étais plus jeune de dix ans, j’épouserais cette conférencière. Deux ans plus tard, nous nous sommes mariés ».

Fille de deux célébrités, la féministe Doria Shafik et l’avocat Nour Eldin Ragai, Jehane a opté, dès son plus jeune âge, pour une carrière différente de celle de ses parents. « Je n’aime ni la politique, ni la publicité », répète-t-elle souvent. Cependant, elle affirme être fière du parcours de ses parents, particulièrement celui de sa mère, qui a obtenu le droit de vote aux femmes égyptiennes. « J’étais très attachée à ma mère. Sa carrière n’était pas un lourd fardeau pour moi. Mon père aussi fut une incarnation de la tolérance. Malgré plusieurs hauts et bas, mes parents nous ont donné, ma soeur et moi, beaucoup d’amour, de quoi nous avoir rendues plus stables. Ils étaient engagés dans la vie politique, mais ma soeur Aziza et moi-même nous étions éprises de sciences ».

A l’âge de 12 ans, Jehane a commencé ses cours de natation. Elle joignit l’équipe nationale des jeunes et devait se préparer aux Olympiades quatre ans plus tard. « Mon entraîneur voyait en moi une future championne et me préparait pour faire carrière sportive ». Mais une semaine avant son départ pour les Olympiades, le voyage a été annulé pour des raisons inconnues. « C’était frustrant, après tant d’années d’entraînement! J’étais en larmes pendant une semaine, puis j’ai vite tourné la page. La natation m’a beaucoup aidée à être disciplinée, à avoir un corps sportif ».

Tout semblait la prédestiner à la chimie. « Pendant mes études scolaires, j’aimais les mathématiques. J’ai voulu rejoindre l’Université américaine du Caire, dans le temps située à Bab Al-Louq, tout près de mon lycée. Or, on ne pouvait pas y étudier les mathématiques, alors j’ai opté pour la chimie. J’étais très attirée par le travail dans les laboratoires. De plus, en chimie, il est aussi question de mathématiques ».

Mais à cette époque, les sciences étaient-elles faites pour les femmes? Jehane Ragai se fout des clichés et des esprits conservateurs. Elle a poursuivi son chemin et lutté pour faire sa thèse. « J’ai eu mon diplôme en 1966, mon master en 1968. A l’époque, le diplôme de l’Université américaine n’était pas reconnu en Egypte. Donc, je ne pouvais pas m’inscrire à l’université égyptienne pour obtenir un doctorat. Je me suis mariée et j’ai eu ma fille aînée, un an plus tard. Je m’occupais aussi de ma mère. L’Université américaine m’avait embauchée en tant qu’enseignante pour les laboratoires. J’ai essayé de faire des études supérieures par correspondance, avec une université française, mais ce n’était pas possible. J’ai dû passer cinq ans avant de commencer mes vraies études doctorales à l’Université de Brunel en Angleterre », raconte-t-elle. Et d’ajouter: « A l’occasion de sa présence au Caire, le professeur Ken Sing de l’Université de Brunel, à la suite d’une interview assez pointue, m’a accordé une bourse, la première du genre pour une étudiante basée à l’étranger. Ce qui était vraiment rare à l’époque. Je passais presque toute l’année en Egypte, et deux mois seulement en Grande-Bretagne ».

Pour ce qui est du travail d’analyse, de laboratoire, elle encourage ses étudiants à suivre les mots de Louis Pasteur: « Dans les champs de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés ». Et pour mieux expliquer cette idée, elle avance des exemples concrets: « La découverte des rayons X par Rontgen s’est faite accidentellement dans son laboratoire en Allemagne, en testant si les rayons cathodiques pouvaient traverser le verre. C’est là qu’il a remarqué une lueur provenant d’un écran à revêtement chimique, se trouvant à proximité. Une autre personne que Rontgen aurait passé outre cette observation inattendue. Il en est de même pour Fleming qui a remarqué qu’une moisissure s’était accidentellement développée sur une plaque contenant une culture de bactéries et a tué les germes qui l’entouraient. Il appela la substance active de la moisissure pénicilline ». Pour Ragai, un esprit préparé est celui qui observe, fait le lien et en déduit quelque chose.

Aux laboratoires, elle a préparé, pour sa thèse de doctorat, un produit chimique d’une façon inédite. Et durant ses missions de recherche et d’analyse archéologiques, elle a été impliquée dans l’étude du mortier utilisé dans la construction du Sphinx et d’autres structures en 1980. « Ma mission consistait à analyser les mortiers, afin d’avoir une indication du temps. Mais j’ai fini par découvrir et analyser les couleurs d’usage dans les pyramides et le Sphinx. J’ai détecté le pigment du bleu égyptien ».

Aujourd’hui, de retour à son pays natal, Jehane Ragai déclare sa passion: « Je suis vraiment passionnée par l’Egypte Ancienne. Au plus profond de moi, je reste très attachée à mon pays et à son histoire. Mon arabe classique est meilleur que mon arabe parlé. Quand quelqu’un me prend pour une khawaga (étrangère), cela m’ennuie. Car je suis très nationaliste ». Elle se tait pendant quelques secondes, puis déclare sur un ton enthousiaste: « Avant-hier, j’ai visité le Musée des civilisations et j’étais vraiment émue par tout ce que j’ai vu ».

Ji, comme l’appellent ses proches, ou Djixie, comme l’appellent ses petits-enfants, tente d’explorer davantage l’égyptologie. « Je suis intéressée par la transmission de la culture sur le plan scientifique, de l’Egypte Ancienne jusqu’à nos jours. Il ne s’agit pas d’une culture morte ou désuète, bien au contraire », réfléchit-elle à haute voix. Ce sera peut-être le sujet d’un nouvel essai.

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