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Ali Bader : En mémoire du père

May Sélim, Lundi, 07 février 2022

Ecrivain, traducteur et directeur de la maison d’édition Dar Alca, l’Iraqien Ali Bader écrit pour élucider ce qui se passe. Il est le candidat officiel au poste de directeur de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA).

Ali Bader
Photo : Bassam Al-Zoghby

Après une tournée dans les foires des livres en Arabie saoudite, en Iraq et au Qatar, l’écrivain iraqien résidant à Bruxelles Ali Bader fait escale au Caire à l’occasion de la 53e édition de la Foire internationale du livre. Cette fois-ci, il ne vient pas seulement en tant qu’écrivain, mais aussi en tant que directeur de la maison d’édition Dar Alca qui participe pour la première fois à l’événement. « A l’origine, Alca (Association de la Libération de la Culture et des Arts) fait allusion à un mouvement rebelle au sud de la France mené par les jeunes Arabes vers la fin des années 1960. De cette association est née Alca, une maison d’édition en langue française, basée à Paris. Après une suspension de 20 ans.

Dar Alca a repris ses activités en tant qu’une maison d’édition en arabe s’adressant à une grande population d’immigrés, réfugiés et ceux qui apprennent la langue arabe en Europe. Dar Alca vise à publier les nouvelles oeuvres d’avant-garde. Nous avons trois bureaux : à Beyrouth, à Paris et à Bruxelles », explique Ali Bader, qui a voulu profiter de la Foire du livre du Caire afin de lancer la nouvelle bibliothèque de Dar Alca en Egypte. « Je suis en train de rencontrer des amis et des intellectuels avec qui je mets en place le projet et de chercher un bel emplacement. Un ami tente de me convaincre de l’ouvrir plutôt à Alexandrie. Nous sommes encore en phase de préparation. Je crois que l’année prochaine, le projet verra le jour », lance l’écrivain-éditeur qui a déjà travaillé dans de célèbres maisons d’édition comme Riad El-Rayyes, Dar Al-Mada, l’Institut arabe pour la recherche et la publication, avant de diriger Dar Alca depuis 2017.

Auteur de plus d’une quinzaine de romans, d’essais, de nouvelles et de pièces de théâtre, Ali Bader a grandi dans une famille enracinée depuis toujours dans l’industrie du livre. Son grand-père et son père étaient des éditeurs et dirigeaient la maison d’édition iraqienne Al-Mofaker (le penseur). « Je n’ai jamais pensé publier mes oeuvres aux éditions de ma famille qui ont plus de 70 ans. La ligne éditoriale d’Al-Mofaker est complètement différente de ma manière de voir. Au début de ma carrière, j’étais trotskiste et ma famille, staliniste », dit-il en riant. Et de poursuivre : « Aujourd’hui, ma soeur dirige la maison d’édition familiale. En tant que directeur de Dar Alca, je collabore parfois avec elle dans la publication de quelques oeuvres ».

Dès l’âge de 7 ans, Ali Bader voulait devenir romancier. Il voulait réaliser le rêve avorté de son père. « A cet âge, je me suis réveillé un jour et j’ai vu mon père en train de crier et pleurer devant ma mère. Il tapait le mur, en lui disant : j’ai 40 ans et je n’ai pas réussi à écrire mon roman. Il passait des heures à noircir des pages, mais ne pouvait pas achever un roman. Il se perdait dans les détails et n’arrivait pas à pondre un texte complet », raconte Bader, ajoutant : « Je ne comprenais pas à l’époque ce qu’était un roman, mais plus tard, j’ai voulu réaliser ce qu’il n’avait pas réussi ».

Par opposition à la culture anglophone en Iraq, issue des années du colonialisme britannique, la famille de Bader l’a mis dans une école francophone. Son père essayait d’apprendre le français en autodidacte et a fini par adopter l’existentialisme de Sartre. Il s’intéressait aux ouvrages des grands écrivains et intellectuels français et a voyagé plusieurs fois en France.

Après avoir eu son baccalauréat, Ali Bader a fait des études en littérature française. Son premier roman, Papa Sartre, évoquait le rêve de son père, ses ambitions et son rapport à l’existentialisme. « En travaillant sur ce roman, j’ai compris que mon père ne savait pas grand-chose sur l’existentialisme. D’où le titre de mon oeuvre, Papa Sartre, parodiant la mentalité iraqienne qui fouillait dans les écrits français à la recherche d’idées à adopter, sur les plans politique, social et culturel. Dans le monde arabe, on manque d’originalité, on ne fait souvent que reproduire des modèles empruntés à la culture occidentale. Or, on ne peut ni continuer à imiter l’Occident, ni s’enfermer dans le passé. Nous devons nous attaquer aux problèmes du présent, qui ne sont pas endémiques. Il faut avoir des compromis, créer une entente entre les pouvoirs politiques, les intellectuels et les gens ordinaires ».

Ce premier roman est sorti aux éditions libanaises de Riad El-Rayyes en 2001. Il a été par contre interdit en Iraq, en Arabie saoudite et en Jordanie. « Mon père est mort dans les prisons de Saddam Hussein, pour des raisons politiques, en mars 2001, avant la sortie du roman en juillet de la même année. Il ne l’a pas lu. Chacun de mes romans suivants est dédié à sa mémoire ».

Après la parution de Papa Sartre, le romancier s’est senti menacé. Il s’est enfui de l’Iraq, en direction du territoire libyen, pour jouer dans un film italien abordant les trésors archéologiques de la Libye. Il était sans papiers, mais a pu quand même arriver à Alexandrie. « J’ai passé environ un mois à Alexandrie, en toute liberté, parmi des amis. C’est l’un des meilleurs moments de ma vie », lance-t-il, ajoutant qu’il aimait bien traîner incognito parmi les intellectuels et les lecteurs égyptiens, et a même trouvé son roman chez les bouquinistes d’Alexandrie. « C’était à la fois bizarre et excitant de trouver mon nom sur un livre chez un bouquiniste dans la rue ou dans un kiosque de journaux. Jusqu’à présent, j’ai ce sentiment de bizarrerie quand je trouve mon nom sur un livre », dit-il en souriant. Un an plus tard, Papa Sartre remporte le prix littéraire tunisien d’Abou Al-Qassem Al-Chabi. Et l’année suivante, l’Iraq a accordé la grâce aux intellectuels, marqués idéologiquement. « Mon roman a obtenu donc le prix de l’Etat et je suis revenu en Iraq. Une grosse erreur ! Car entre 2003 et 2008, j’étais obligé de participer au conflit iraqien. Et j’ai même travaillé comme un correspondant de guerre pour des revues arabes », se souvient-il.

Le poids du politique pesait sur l’écrivain qui a vite découvert le jeu des Américains et celui du régime au pouvoir. Il a écrit alors Harès Al-Tabgh (le gardien du tabac), traduit vers le français et paru au Seuil en 2016, sous le titre de Vies et morts de Kamal Medhat. Celui-ci, tout comme son créateur, dénonçait la situation.

A l’époque, le roman a suscité tant de controverses. Ali Bader a de nouveau quitté l’Iraq, vers Bruxelles, où il a demandé le droit d’asile politique. « L’exil est une expérience fréquente dans ma famille. Mon grand-père avait obtenu le droit d’asile en Russie. Mon père a été en Tchécoslovaquie. Mais il faut quand même préciser que l’exil aujourd’hui n’est pas aussi cruel qu’auparavant, vu les moyens de communication modernes. Ceuxci facilitent le fait de maintenir les liens avec les membres de la famille, de dépasser les frontières et les longues distances ». Cependant, l’exil nourrit chez lui un sentiment perpétuel de nostalgie. Ses romans successifs sont habités par l’Iraq. « Bruxelles m’a beaucoup offert, mais les fleuves de l’Iraq me manquent. Sans ceux-ci, je me sens perdu. D’ailleurs, souvent je me perds dans les rues de Bruxelles », avoue-t-il. Et d’ajouter : « Si vous tombez sur une rivière, il faut la suivre, elle vous aidera à trouver votre direction, ou bien vous pouvez la traverser pour vous retrouver sur l’autre rive. A Bruxelles, le soleil me manque, ainsi que les plats de mon pays. En 2010, j’ai voyagé en Egypte et la présence du Nil m’a réconforté ». Ses oeuvres ultérieures évoquent le monde occidental. Touché par l’expérience de l’émigration et de l’exil, il a publié des romans tels Al-Kaféra (la mécréante), Azef Al-Ghoyoum (le musicien des nuages), Al- Kazeboune Yahsoloune Ala Kol Chië (les menteurs s’emparent de tout).

Aujourd’hui, Bader travaille sur deux projets romanesques. Le premier renoue avec l’histoire de l’Iraq, à travers la vie de Abdel- Karim Qassem, l’un des Officiers libres qui ont mené la révolution du 14 juillet 1958, et lequel a pris le pouvoir après la chute de la monarchie. Et le deuxième traite du personnage de Gamal Abdel-Nasser, un leader qui l’a toujours fasciné.

« Les membres de ma famille sont souvent en désaccord sur Nasser. Certains sont tout à fait pour, alors que les autres sont contre. Le clivage est si profond que les deux groupes ne communiquent pas parfois entre eux. La famille est jusqu’à présent divisée », indiquet- il. Le roman relève pourtant de la fiction. « Ecrire pour moi n’est pas un moyen de prendre une position, d’être pour ou contre, mais cela m’aide à analyser et à mieux interpréter une situation donnée ».

De retour à Bruxelles, Ali Bader s’apprête à un nouveau tournant. Il est candidat officiel du gouvernement iraqien au poste de directeur de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA). Ali Bader semble à la recherche d’une nouvelle terre d’accueil. « Si, dans l’avenir, je choisis de me retirer ou de m’imposer une retraite, j’aurais aimé vivre dans la campagne égyptienne que j’ai connue à travers les anciens films égyptiens, j’aimerais retrouver la nature vierge. J’aime être proche de la terre, de la travailler et de manger ses produits », dit l’écrivain, qui s’intéresse de près aux questions et initiatives écologiques .

Jalons

1964 : Naissance à Bagdad.

2001 :Sortie de Papa Sartre en arabe chez Riad El-Rayyes. Traduit vers le français en 2014 au Seuil.

2008 : Installation à Bruxelles.

2015 : Candidat officiel de l’Iraq à la direction de l’Institut du Monde Arabe (IMA).
 
2022 :  Refondation de la maison d’édition Dar Alca.
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