Visages > Visages >

Evelyn Ashamallah :L’artiste passionnée

Névine Lameï, Dimanche, 27 septembre 2020

L’artiste-peintre Evelyn Ashamallah anime un monde joyeux, très égyptien, avec la spontanéité d’une enfant et la sagesse d’une femme mûre, qui maîtrise son médium d’expression. Elle expose, actuellement, à la galerie Khan Al-Maghraby, à Zamalek.

Evelyn Ashamallah
(Photo:Mohamad Moustapha)

L’univers d’Evelyn Ashamallah abonde de diseuses de bonne aven­ture, de charlatans, de personnes envieuses, de marchands de légumes, d’enfants qui jouent dans la rue…Tout ceci peint à l’aide de motifs populaires et d’autres issus de l’art copte.

A 72 ans, elle a vu l’Egypte changer et garde la spontanéité et l’éner­gie d’une gamine. Chose qu’on peut remarquer tout de suite dans l’exposition collective en cours à la galerie Khan Al-Maghraby, à Zamalek, à laquelle elle participe avec des peintures de la série Al-Motahaweloune (ceux qui ont changé de cap), réalisées dans les années 1990. « Confinée depuis mars der­nier, à cause du coronavirus, je reste le plus souvent dans mon appartement du centre-ville, où j’habite depuis 10 ans. Le centre-ville est ma tanière; la foule qui y circule, son vacarme, m’inspirent », déclare Evelyn Ashamallah.

C’est de là qu’elle observe les gens, puis les transforme en créatures fantasmagoriques, qui ont le plus souvent des cornes. « Sont-ils des humains ou des démons?! Ces gens qui changent de cap bougent constamment dans ce que j’appelle le cirque de la vie. Ils sont joyeux, futés, ont beaucoup d’humour. En tant qu’artiste, je dois évoquer les temps modernes, mais je le fais à ma façon, usant de mon héri­tage culturel, fait de contes, de symboles, de fables, d’icônes, etc. », indique Ashamallah.

Très active sur sa page Facebook, elle par­tage de temps en temps quelques-unes de ses nouvelles toiles intitulées Coronavirus, une série qu’elle a commencée en août dernier, mariant contes, mythes et calligraphie arabe.

Née dans le Delta, précisément dans la ville de Dessouq, au gouvernorat de Kafr Al-Cheikh, on l’a toujours appelée « la petite Fifi », notamment par son père Ashamallah Iskandar, employé d’une société anglaise d’assurance-vie. Sa mère, femme au foyer, était très douée pour la couture.

Leur ville se trouvait à proximité des champs et de la verdure; donc les paysages champêtres l’ont marquée très tôt. La ruelle d’Al-Mallahine où elle a grandi constituait son royaume. Elle y jouait avec les voisins de son âge, à cache-cache, à la corde, à la marelle… « Je dois tout à la ruelle d’Al-Mal­lahine. Près de chez nous, habi­tait la famille du cheikh Ahmad Al-Waraqi, son épouse, Oum Mansour, et ses deux filles, Souad et Hikmat. Je passais le gros de mon temps avec cette famille. Oum Mansour me racontait des histoires pour dormir, Les Contes de l’ogresse, Zabaebae le terrifiant, Hassan le brave, suscitaient mon éton­nement. L’ambiance de notre ruelle était assez conviviale. Si aujourd’hui je plonge dans ce passé c’est pour retrouver le salut, car les valeurs sociétales ont beaucoup changé », raconte Evelyn Ashamallah, qui puisait souvent dans la grande bibliothèque de son père. C’est là qu’elle a découvert deux grandes figures de la Renaissance italienne : Michel Ange et Léonard de Vinci. La petite Fifi, à l’âge de 7 ans, a découvert les fêtes foraines et les a représentées dans ses cours de dessin. De quoi susciter l’admiration de son directeur d’école, qui a accroché le dessin au mur de son bureau. « Ma ville natale m’a donné un riche héritage visuel. Je me sou­viendrai toujours de la fête commémorant Sidi Ibrahim Al-Dessouqi, avec les chapi­teaux du cirque et les cercles de zikr (louanges de Dieu). Mon père avait l’habitude d’y aller et de nous y emmener avec mes frères et soeurs. Le mouled et la foule joyeuse me fai­saient vivre dans un monde de fantaisie, qui est assez présent dans mes peintures jusqu’à présent. Je crois fort que notre enfance est ce qui nous marque de plus », assure Evelyn Ashamallah.

Elève de l’école primaire Al-Nagah, puis du lycée Dessouq pour filles, elle aimait bien lire Shakespeare, Françoise Sagan, Naguib Mahfouz et Mildred Walker. Bref, plein d’oeuvres existentialistes et humanistes, pla­çant l’Homme libre au-dessus de tout. « Le livre que je ne cesse de relire, jusqu’à présent, c’est le roman Blé d’hiver de Mildred Walker. C’est un livre intemporel dont l’action se déroule sur les terres arides du centre de Montana, au début des années 1940, peu après l’entrée des Etats-Unis dans la Seconde Guerre mondiale. Le roman dit: si le blé est semé correcte­ment au bon moment, si les dieux, le temps et la terre sont bienveillants, il donnera une bonne récolte. Mais si l’hiver est sévère et les vents trop violents ou qu’une tornade s’abat, alors tout s’écroule », indique-t-elle. Et d’ajouter: « Après la Révolution de 1952 et avant la défaite de 1967, nous avons connu les principes de justice sociale, avec notam­ment l’enseignement gratuit et la réforme agraire. Même sous la monarchie, les Egyptiens vivaient en liberté et en harmonie, sans le moindre racisme. C’était le comble de la démocratie, il y avait une effervescence artistique, une liberté d’expression, dans la presse comme au sein des partis politiques. Mais tout a changé, à partir des années 1970, les problèmes confessionnels ont vu le jour, l’écart s’est creusé entre les différentes classes sociales, le nombre des mendiants s’est accru. En faisant de l’art, j’essaye de contribuer à un monde meilleur. C’est ma manière de défendre mon existence ».

Entre 1973 et 1975, elle a travaillé à la revue Rose Al-Youssef, précisément à la rubrique Société. « J’ai été formée à l’écri­ture journalistique, aux beaux-arts d’Alexan­drie, participant régulièrement à la revue étudiante. Comme je voyageais souvent en train du Caire à Alexandrie et vice-versa, j’ai rédigé un article, que j’ai intitulé Fil Qitar (dans le train), narrant mes aventures et celles des autres passagers », se souvient Evelyn Ashamallah qui s’est installée défini­tivement au Caire, en 1973, et a logé dès son arrivée à la maison des filles expatriées, dans le quartier de Abbassiya.

Diplômée des beaux-arts d’Alexandrie, durant la même année, elle a choisi de passer une année de service volontaire dans un orphelinat cairote. « Avant d’arriver au Caire, j’ai vécu à Alexandrie, alors une belle ville cosmopolite, propre, ayant la fraîcheur de la mer». Ashamallah se souvient de ses profes­seurs aux beaux-arts : Adel Al-Masri, Moustapha Abel-Moeti, Saïd Al-Adawi, Kamel Moustapha et Seif Wanli. « Par contre, je n’ai pas été influencée par le style de ces grands artistes. Je suis une personne qui hait la compétition et la dépendance. J’ai préféré me doter d’un style qui m’est propre, de don­ner libre cours à mon imagination. On ne peut rien m’imposer. J’aime peindre, ça me réjouit. J’aime sortir des sentiers battus et animer un monde sans barrière ni restriction, un monde joyeux et juvénile. Un jour, un ami m’a montré un chef-d’oeuvre de Picasso. Je lui ai alors posé la question: C’est qui Picasso?! Je suis Evelyn Ashamallah», raconte-t-elle, avec un vif sourire.

Evelyn a du caractère. En 1979, elle décide de démissionner de son travail à la revue Rose Al-Youssef, afin de voyager en Algérie, avec son époux, le journaliste Mahmoud Yousry. Elle y a séjourné pendant quatre ans. « En Algérie, mon mari et moi, nous avons eu beaucoup d’amis, et j’ai donné naissance à mes deux fils Bassem et Sallam ». C’est en Algérie d’ailleurs qu’elle expose, pour la première, à la salle El Mougar, tout en travaillant à la Société Nationale d’Edition et de Diffusion (SNED). De retour en Egypte, en 1984, elle occupe le poste de directrice du musée Nagui, puis devient en 1992 directrice du Musée d’art moderne égyptien. « J’ai voulu attirer le public vers le Musée d’art moderne, alors j’ai effectué un travail de documentation sur les oeuvres des pionniers, j’ai organisé des confé­rences sur les arts plastiques, etc. Malheureusement, plein de problèmes m’ont empêché de continuer ma mission conscien­cieusement ».

A chaque nouvelle démission, elle retourne à son « paradis », à savoir son appartement du centre-ville, parmi ses peintures. « L’art c’est l’air que je respire, c’est ce qui me donne vie, lorsque je ressens la sécheresse », conclut Evelyn Ashamallah.

Jalons :

1948 : Naissance à la ville de Dessouq, dans le Delta.
1987 : Prix de l’Opéra du Caire, dans le domaine de la peinture.
1992 : Prix Faust, à Kenzingen, en Allemagne.
1994 : Exposition au Centre culturel égyptien, à Paris.
2018 : Participation au Forum artistique de Borollos.
2019 : Participation au Forum international de Louqsor.
2000 à 2002 : Directrice du Musée d’art égyptien moderne à l’Opéra du Caire.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique