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Sarah Essam : La reine égyptienne du foot

Lamiaa Al-Sadaty, Mercredi, 09 septembre 2020

Passionnée de football, Sarah Essam est devenue la première jeune fille arabe à jouer dans la Premier League anglaise pour les femmes. Depuis 2017, elle ne cesse de faire les manchettes.

Sarah Essam

Une vedette exceptionnelle. Mais en short, baskets et T-shirt, portant le numéro 10. La beauté de cette brunette égyptienne aux cheveux frisés est liée non seulement à sa physionomie, mais aussi à une force de caractère, reflétant une personne sûre d’elle-même, qui gère bien sa vie et assume la responsabilité de ses actes. En l’écoutant parler, on se rend compte que l’essentiel pour elle n’est pas d’amasser de l’argent, mais de vivre pleinement sa passion et montrer ses prouesses. « Enfant, j’ai toujours aimé tout genre de sport. J’avais du talent pour le basket-ball, le volley-ball, le handball et le football bien sûr », raconte-t-elle. Et d’ajouter : « Le football a toujours eu une place spéciale dans mon coeur, j’avais l’habitude de regarder mon frère jouer comme gardien de but au club Al-Moqaouloun, parfois aussi avec des amis en dehors du club. J’étais ravie lorsque lui et ses amis me laissaient jouer avec eux. J’ai toujours attiré l’attention de n’importe quel garçon qui m’a vu toucher la balle ».

Toute confiance, elle se souvient des situations qui l’ont poussée à s’améliorer dans le jeu, pour prouver qu’il n’y a aucune différence entre les sexes, quand il s’agit de jouer au football. Un jour, en vue de passer au stade de professionnelle, la jeune fille, qui n’avait pas encore 17 ans, a pris la décision de joindre l’équipe nationale de football. Choquée au début, sa famille avait perçu cette décision comme une perte de temps, et lui a dit qu’il valait mieux se concentrer sur ses études. Toutefois, Sarah a réussi à les convaincre, en leur montrant qu’elle prend le football au sérieux et que ce n’est pas juste un hobby. « J’ai honnêtement fait du football ma priorité. J’ai renoncé à ma vie sociale pour m’entraîner chaque jour et prouver à toutes les filles que rien n’est impossible. Il ne faut écouter que sa voix intérieure. C’est cette dernière qui vous soutient et vous dit que vous êtes capable d’aller au-delà de vos attentes ».

La jeune athlète savait bien que l’Association égyptienne de football n’accordait pas suffisamment d’attention au football féminin et que celui-ci n’aurait jamais la même appréciation qu’en Europe. Or, elle rêvait de commencer en Egypte. Ainsi, elle a fait ses débuts petit à petit : d’abord, elle a gagné la meilleure joueuse du tournoi Al-Gouna avec son école, puis a été choisie à l’académie pour joindre l’équipe junior, ensuite, elle a été sélectionnée pour l’équipe junior à un très jeune âge et a marqué un coup du chapeau (3 buts dans le même match) dans ses premières performances. Elle s’est qualifiée pour la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) pour la deuxième fois en l’histoire de l’Egypte en 2016. La première fois était en 1998, donc avant même qu’elle ne soit née. « J’avais alors senti que j’étais sur la bonne voie. Je me réveillais tous les jours à 5h pour commencer l’entraînement, afin d’être prête à la Coupe. Mais j’ai été choquée quand j’ai été exclue de l’équipe finale pour le tournoi à cause de raisons loin d’être techniques ».

Croyant fort en ses aptitudes et au fait que ses efforts finiront par porter leurs fruits, Sarah n’a pas abandonné. Deux ans plus tard, encouragée par sa famille, elle fait ses valises et décide de partir, afin de chercher une chance dans l’un des clubs anglais. Accompagnée de sa soeur, Sarah s’est mis les pieds pour la première fois de sa vie en Angleterre. A Heathrow, rien n’avait attiré son attention. Elle avait juste le coeur qui bat très fort et son esprit qui lui dit : « It’s time ! ». « On n’avait aucun plan et on ne savait pas comment ça marcherait. Mais à force de chercher, on a fini par trouver pas mal de clubs qui étaient en train de faire des essais pour sélectionner des joueuses. Je me suis présentée devant plusieurs clubs. Mais j’ai fini par choisir Stock City, le deuxième plus ancien club dans l’histoire du foot ».

Son rêve de faire partie de l’un des plus grands clubs européens est devenu une réalité. Mais un autre rêve s’est vite imposé à la liste de la sportive qui a le goût du défi, à savoir : poursuivre ses études universitaires. Et c’est fait ! Elle s’est inscrite en génie civil à l’Université de Derby. Une formation normalement peu prisée par les Anglaises.

Seule, la future ingénieure mène une vie singulière. Cette expérience enrichissante lui a permis non seulement de découvrir une autre culture, mais aussi de relever tant de nouveaux défis. « Je savais que ce serait difficile, mais j’étais psychologiquement et mentalement prête à affronter tout genre de problèmes. J’étais tellement ravie de faire ce changement majeur dans ma vie. Je dois admettre que cette adaptation rapide n’aurait pas été possible sans l’aide de mes parents et le soutien de mon frère et mes soeurs ».

L’adaptation est d’ailleurs l’une des clés de sa réussite. Selon Sarah, il faut savoir contrôler ses réactions face aux autres. « Face à des questions bêtes qui dévoilent une certaine méchanceté, j’essaie toujours de répondre intelligemment et de prendre une position d’institutrice. Une footballeuse vint me demander un jour : dans ton pays, le terrain a un gazon comme le nôtre ? Une autre pendant le repas m’a dit : tu sais c’est quoi une soupe ?! ».

Sarah n’hésite pas dans des situations pareilles à parler de l’Egypte et à montrer sa fierté nationale. Elle n’a plus le temps de se lamenter. Déjà, le fait qu’elle soit loin de sa famille lui a appris d’être forte. Sa vie est en gros répartie entre terrain de foot et Université. « Ma journée commence à 6h pendant l’année universitaire. Parfois même, je révise mes leçons en allant au terrain de foot à l’Université. Pendant les vacances, elle commence à 8h ».

Les entraînements des footballeuses professionnelles sont très intensifs. Ils varient entre séances de renforcement musculaire, exercices de conduite de balle et techniques de rapidité balle au pied. « Les entraînements des footballeuses n’ont rien à envier à ceux de leurs équivalents masculins, les footballeuses ont vraiment le même potentiel que les hommes sur un terrain de football », explique-t-elle.

Une fois la saison terminée, le travail n’est pas terminé pour les footballeuses. Certes, cette période sert de récupération pour les joueuses, mais leur niveau physique doit être aussi conservé pour partir d’une base solide pour la saison suivante. L’entraînement des footballeuses continue donc avec une structure et un rythme légèrement différents, tout en conservant leur condition physique.

Sur le gazon, Sarah Essam attire les regards. Sur un total de 65 matchs, elle a marqué 44 buts. En 2019, elle a réussi à marquer 12 buts en 19 matchs. De quoi lui avoir valu le prix Golden Boot. Qu’est-ce qui fait une footballeuse de bon niveau ? « Prendre l’entraînement au sérieux. En effet, nombreuses sont les joueuses qui pensent que rater un entraînement n’est pas grave, et qu’elles n’auront qu’à se rattraper sur le prochain. Mais devenir une footballeuse professionnelle, c’est avant tout une question d’attitude à adopter au quotidien. Adopter la bonne attitude tout en montrant ses qualités aussi bien techniques qu’humaines, pour se faire remarquer sur le terrain par les sélectionneurs. Il faut aussi avoir un bon esprit d’équipe et savoir entretenir la motivation de son équipe tout au long d’un match », résume-t-elle.

Qu’en est-il des défis actuels du football féminin au Moyen-Orient ? « Le football féminin est accueilli avec méfiance au Moyen-Orient, et il ne possède pas encore la même notoriété que le foot masculin. Il ne faut surtout pas oublier les clichés qui l’entourent, tels viriliser les femmes, les enlaidir, etc. Cependant, les sociétés évoluent. Les filles doivent se battre de plus en plus pour pratiquer leur sport préféré. Un jour, le football féminin sera reconnu dans notre région. Qui sait ? »

En 2019, Sarah a été invitée par la BBC, afin de commenter les matchs de la Coupe du monde féminine, qui a eu lieu en France. Un rôle qu’elle a repris avec la CAN masculine en Egypte. « Au plus profond de moi, j’ai été si blessée que notre équipe nationale n’avait participé à aucun tournoi depuis deux ans », avait-elle déclaré dans la presse à l’époque.

Les ambitions de Sarah n’ont pas de limites. Dans un an, elle finira ses études universitaires. D’ailleurs, elle commence déjà à réfléchir aux moyens par lesquels elle se lancera dans le domaine de sa spécialisation, afin d’acquérir l’expérience qui lui permettra d’être une ingénieure de haut niveau.

La carrière d’une footballeuse ne dure pas éternellement. Elle se prolonge rarement jusqu’à 35 ans maximum. La sportive ambitieuse doit donc se fixer d’autres objectifs avant de tirer sa révérence. « J’espère continuer à représenter l’Egypte de façon positive à l’échelle internationale. Après que Mo Salah était devenu très populaire auprès des fans de Liverpool, mes collègues m’ont considérée la version féminine de Salah et m’ont chanté : Ooooh, Sarah, la reine égyptienne ! C’est merveilleux », s’exclame-t-elle, très impressionnée. Se voit-elle vraiment comme la version féminine de Mohamad Salah ? « Pas question. Il constitue un cas unique. Je ne peux pas me comparer à lui », répond-elle avec beaucoup de respect et d’amour. Et de conclure : « La seule chose que nous avons en commun est le fait d’avoir de la persistance, et c'est le plus important. Il y a aussi le fait d’avoir de bonnes manières et une volonté d’auto-développement ».

Jalons

6 avril 1999 : Naissance au Caire.

2016 : International General Certificate of Secondary Education (IG) de l’école britannique au Caire.

2017 : Footballeuse à Stock City Club, et étudiante en génie civil à l’Université de Derby, Angleterre.

2018 : Prix Arab Women of the year par la fondation London Arabia organization.

2019 : Prix Golden Boot à la Premier League.

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