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Tarek Swelim : Mordu de l’art islamique

Lamiaa Al-Sadaty, Mardi, 04 août 2020

Historien et professeur agrégé d’art et d’architecture islamiques, Tarek Swelim passe d’une aventure à l’autre, explorant des sites, fouinant dans l’Histoire et découvrant les Hommes.

Tarek Swelim

Ni la lampe magique d’Aladin, ni le tapis volant de Sindbad n’auraient pu mener à bien son voyage dans le temps et dans l’espace. Tarek Swelim sillonne facilement 15 siècles d’Histoire, trois continents, de l’Espagne au sud-est asiatique, pour mieux décrypter la complexité de la production artistique et architecturale islamique. Minarets, coupoles, arcs outrepassés ou polylobés évoquent à ses yeux le charme du monde de l’islam. Une diversité exceptionnelle et des contributions remarquables à travers les époques, qui ont assuré à l’art et l’architecture islamiques une continuité vitale à l’époque moderne et contemporaine. Tarek Swelim ne peut y résister. Cet univers constitue pour lui une source d’inspiration inépuisable.

Tout petit, il s’est trouvé dans une maison où l’égyptologie faisait partie de la vie de tous les jours. « Mon père, à l’origine amiral, a toujours été épris de l’égyptologie. Cet amour s’est développé de plus en plus, notamment après la défaite de 1967 », raconte Tarek, très reconnaissant à l’égard de l’éminent égyptologue qu’est son père, Nabil Swelim. « Mon père avait une bibliothèque étoffée de toutes sortes de livres en rapport avec l’archéologie, l’architecture, l’histoire et la géographie. Passer des heures à dévorer ces livres était donc une passion héréditaire ». Mais ce n’était pas le plaisir unique pour Tarek. « J’accompagnais mon père sur les chantiers des sites archéologiques. C’était vraiment un grand plaisir de me servir des outils de dessin et des appareils-photo pour dessiner et photographier les vestiges, ou d’escalader une colline, autant d’activités ludiques. Bref, j’avais de quoi m’occuper, surtout pendant les week-ends ». Ainsi, l’académicien s’est glissé très tôt dans la peau d’un archéologue, en apprenant les différentes facettes du métier. Et si son père a eu une grande influence sur lui au niveau intellectuel, la mère, quant à elle, a joué un rôle important au niveau artistique. « Grâce à ma mère, j’ai appris à savourer la musique. Du pop, hard rock et jazz moderne … autant d’options à côté de la lecture », confie-t-il.

Une fois le bac en poche, le jeune Tarek Swelim décide de s’inscrire à la faculté de tourisme et d’hôtellerie. « A l’époque, cette nouvelle faculté était connue pour l’excellence de ses programmes, ainsi que la rigueur, le professionnalisme et l’expertise qui permet d’acquérir des compétences de haut niveau. Une entrevue était même exigée avant l’inscription ». Et c’est à partir d’ici que l’aventure a commencé.

Le fils de l’égyptologue de renom était déterminé à frapper les portes d’une spécialisation différente, qui est l’art islamique. Un vif désir de distinction ? « En effet, c’est à travers l’égyptologie que j’ai franchi le seuil de l’art islamique. Et j’ai découvert que ce dernier est négligé quoiqu’il nous entoure : on n’est pas obligé d’aller, par exemple, sur Saqqara ou de partir en plein désert pour avoir accès à ces monuments splendides », précise le grand spécialiste en art et architecture islamiques.

Toutefois, partir à la découverte des sites touristiques lui était devenu un hobby. « Si les années 1970 étaient marquées par le départ de nombreux jeunes Egyptiens en Europe pour gagner de l’argent en lavant la vaisselle, moi, j’ai parcouru l’Egypte du nord au sud et de l’est à l’ouest. C’était un moyen d’appréhender une partie importante de mon histoire et de mon travail à venir », explique-t-il.

Titulaire d’une licence avec mention excellent, il décide de poursuivre ses études supérieures. A l’Université américaine du Caire, il s’est mis à travailler sur un master en art et en architecture islamiques ; et en parallèle, il a commencé à travailler comme guide touristique, accompagnant des groupes de touristes américains. Tarek Swelim a ensuite réussi à décrocher une bourse du programme Aga Khan pour faire son doctorat à la prestigieuse Université de Harvard. Et il a vite grimpé les échelons. « J’ai réussi à organiser des circuits touristiques incontournables : les entreprises avec lesquelles j’ai travaillé ont commencé même à proposer aux institutions scientifiques comme des musées et des universités, comme Stanford, Yale et Harvard, mon programme de séjours. J’organisais à titre d’exemple un circuit englobant la Syrie, la Jordanie, le Liban et le Maroc ; ou les Emirats arabes unis, Bahreïn et Oman », précise-t-il. Son choix reposait sur l’équilibre entre des pays dont le terrain est difficile et d’autres possédant une topographie relativement plate. Tarek ne cessait ainsi de se lancer dans des balades d’architecture impressionnante, tant par des mosquées, espaces de prière, que par des palais et citadelles. L’art de bâtir du monde islamique, tout en empruntant aux civilisations conquises, s’affirme comme un courant esthétique majeur. Des formes inédites surgissent souvent, et c’est ce qui le passionne davantage.

Au cours de ses séjours touristiques, il décrit et explique les mille et une formes des bâtiments islamiques, en soulignant les constantes et infinies variations d’un art animé durant plus de 10 siècles. De l’Espagne jusqu’à l’Inde, avec les Croisades, les Omeyyades, les Mamelouks, les Abbassides, les Persans, les Grands Moghols, les Ottomans ... Autant de styles artistiques et architecturaux qui ont donné naissance au Dôme du Rocher à Jérusalem, les mosquées de Damas et de Cordoue, l’Alhambra, la mosquée d’Ispahan, la Suleymaniyé à Istanbul, Ibn Toulon au Caire, etc. Le professeur ne tarit point ; il peut parler sans cesse sur le sujet.

Il est souvent reçu en tant que conférencier et ne se contente pas d’aborder les bâtiments, mais aussi toutes les histoires qui sont derrière. Normal, puisque l’art du monde de l’islam apparut dans des régions aux traditions anciennes aussi riches que différentes les unes des autres. Fondé sur l’interdiction de la figure humaine, il s’épanouit dans l’extrême richesse des motifs ornementaux, dans d’infinies variations sur le motif, dans l’invention inépuisable de modèles transcendant la convention. De la Perse à l’Egypte, de la Sicile à l’Espagne et à la Syrie, etc. La géographie de cet art est vaste, ce qui fait que ses supports artistiques sont sans cesse réinventés d’une région à l’autre. C’est toute cette richesse qu’embrasse Tarek Swelim dans ses discours sur l’art et l’architecture islamiques.

D’ailleurs, le tourisme lui a permis de puiser dans la conscience humaine, en observant le rapport homme-espace au niveau des personnalités appartenant à de différentes classes socioculturelles. « J’ai organisé et animé un séjour touristique pour la famille du professeur Ahmad Zoweil qui venait, à l’époque, d’obtenir le prix Nobel. J’ai été étonné lorsqu’il m’a dit : je n’aurais jamais quitté l’Egypte, si on m’avait appris son histoire à ta façon », se souvient-il en toute fierté. Et d’ajouter : « Un jour, j’ai posé la question à la grande dame du cinéma égyptien, Faten Hamama, durant un séjour que j’ai organisé pour sa famille : Pourquoi personne n’avait pensé tourner un film de qualité sur Le Caire islamique ? Elle m’a répondu avec un beau sourire : Avec tous ces détails que tu racontes, comment avoir le budget nécessaire ? ».

Tarek Swelim est un vrai passionné. Il arrive même à détecter parmi les groupes ceux qui sont venus malgré eux, et cherche à susciter leur curiosité ou leur intérêt. « On peut tomber sur une dame qui préfère passer la matinée à la piscine et qui était obligée de venir avec son mari, ou des enfants venus avec leurs parents contre leur gré ». Toutefois, ce n’est pas le seul défi à affronter. Quoique le tourisme soit au centre de nombreux enjeux économiques, commerciaux et socioculturels, il souffre toujours d’un manque cruel d’infrastructures qui empêche l’exploitation des grandes potentialités du pays.

Parmi les problèmes majeurs : le manque de routes praticables menant aux attractions, le nombre insuffisant de personnel formé, le manque de publicité, notamment en ce qui concerne l’art et l’architecture islamiques. « Plusieurs sites sont délaissés », regrette-t-il. Et de poursuivre : « Il faut aménager les sites, en ayant en tête la mise en valeur touristique. Il faut avoir des générations conscientes de la valeur de leur patrimoine ». Et qu’en dit-il de la pétition qui vient d’être lancée pour exprimer le refus de la démolition des dizaines de tombeaux à la Nécropole des Mamelouks au Caire, qui s’inscrit dans le cadre d’une rénovation urbaine ? « Malheureusement, les tombes de ma mère et de mon beau-père se trouvaient là-bas, sans compter ceux où sont enterrées de nombreuses figures égyptiennes importantes. Cette pétition ne serait qu’un aide-mémoire aux générations futures leur montrant la valeur de ce site et le fait qu’il y avait, à l’époque, certains qui n’ont pas hésité d’afficher leurs refus contre cette démolition », se contente-t-il de répliquer, sans aller plus loin.

Tout au long de sa carrière, Tarek Swelim a consacré son énergie, ses compétences et sa détermination au service du domaine du tourisme. Aujourd’hui, il s’y investit encore mais autrement. « A un moment donné, j’ai senti qu’avec le temps, je ne pouvais pas aller à l’aventure, grimper sur une colline, ou traverser une voie ardue comme avant. Enseigner est devenu une option qui correspond à la phase actuelle de ma vie », souligne-t-il. A l’Université de Aïn-Chams au Caire, Hamad Bin Khalifa à Qatar, Oxford à Londres … Tarek Swelim enseigne avec la même passion, celle d’un jeune aventurier. « Ce qui fait la différence d’un étudiant à un autre, ce n’est plus la nationalité, mais c’est plutôt la passion du voyage et l’engouement pour la découverte ».
Parallèlement à l’enseignement, Tarek Swelim s’investit ces jours-ci dans l’écriture. Il prépare un livre sur l’art et l’architecture des Mamelouks et un roman historique dont les événements se déroulent entre l’Egypte, la Syrie, l’Iraq et la Palestine. « Une sorte de fantaisie durant les XIIe et XIIIe siècles où aventure, religion et romance s’entremêlent », souligne-t-il. Désormais, le professeur tient davantage à appliquer les méthodes d’analyses rigoureuses à son étude de l’art islamique, afin d’en tirer les leçons nécessaires à une explication raisonnée de notre Histoire.


Jalons



1958 : Naissance à Alexandrie.

1979 : Diplôme de tourisme et d’hôtellerie de l'Université de Hélouan.

1986 : Master de l’Université américaine du Caire.

1994 : Doctorat en art et architecture islamiques de Harvard.

2015 : Publication du livre Ibn Touloun : His Lost City and Great Mosque, AUC Press.

2018 : Collaboration au nouveau catalogue du British Museum à Londres : The Arabesque : An Introduction, IAMM publications.

Depuis 2014 : Professeur agrégé à la faculté des études islamiques, programme de master, de l'Université de Hamad Bin Khalifa, Doha, Qatar.

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