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Nabil Ghali : Savoir écouter les lieux

Naglaa Abdel-Hafez, Lundi, 16 décembre 2019

L’architecte Nabil Ghali, 83 ans, aime s’imprégner du lieu où il va construire. Mariant l’ancien et le nouveau, ses bâtiments s’intègrent parfaitement au paysage, embellis par des coupoles blanches, l’une de ses marques de fabrique.

Nabil Ghali

Nous parlons tous l’arabe. Mais certains d’entre nous parlent dans le dialecte de Haute-Egypte, comme le feu poète Abdel-Rahman Al-Abnoudi, alors que d’autres écrivent en arabe classique, très littéraire, comme le célèbre poète Abou-Nawwas ou le grand écrivain Abbas Mahmoud Al-Aqqad.

Il en est de même pour l’architecture. Chacun possède un langage qu’il affecte, car plus proche de sa vie, de son passé: l’architecture italienne fait partie intégrante de la culture et de la civilisation romaines. Pareil pour l’architecture en Grèce, qui continue de nous rappeler les mythes et les légendes grecs. L’architecte égyptien Nabil Ghali part toujours de ce principe. Comme les pharaons, il a compris l’importance des voûtes et des voies de la lumière dans un bâtiment. Il est parti à la recherche du soleil et des « cachettes » de l’air pur. Lorsqu’on contemple son travail architectural, on se demande s’il s’agit d’un bâtiment nouveau ou ancien. Selon Ghali, « l’architecture est la meilleure oeuvre collective au monde. C’est d’ailleurs ce qui caractérise l’architecture pharaonique. Dans celle-ci, une seule personne ne peut pas construire une maison, mais 10 bâtisseurs peuvent en construire 100. Tout un chacun connaît sa terre et la sent mieux que n’importe qui d’autre, alors il sait comment construire dessus ». Telle est la façon de penser de Nabil Ghali. Vice-président de l’Association des architectes égyptiens et président de la Commission stratégique d’architecture en Afrique, l’architecte octogénaire aime découvrir les lieux et y vivre pour se familiariser avec eux. C’est ainsi qu’il imagine le bâtiment avant d’en commencer la construction.

Encore enfant, il ne saisissait rien de ce qui se passait réellement autour de lui. Son père, membre de l’Académie égyptienne de linguistique, venait juste de rentrer de Paris et insistait pour que le petit Nabil assiste à la rencontre mensuelle, regroupant ses amis qui avaient suivi leurs études en France, comme lui. Ils se réunissaient toujours un mardi. « Mon père ne nous demandait rien à part d’être présent et d’écouter ces grands penseurs des Lumières qui ont guidé le pays au lendemain de la Révolution de 1919 », raconte Ghali. Parmi ces derniers figuraient notamment Taha Hussein, le doyen de la littérature arabe, Hussein Fawzi, un vrai connaisseur de la musique classique, et l’écrivain Yéhia Haqqi, qui a signé son roman Qandil Oum Hachem (la lanterne d’Oum Hachem), faisant part de la lutte entre le savoir et l’ignorance. Ces intellectuels ont influencé la pensée et les sentiments de Nabil Ghali, même s’il ne l’a réalisé que des années plus tard. Il s’est alors rendu compte de l’impact de ces idées de la Renaissance égyptienne, en lisant les chefs-d’oeuvre de plein d’autres écrivains, dont Dostoïevski, qu’il a lus et relus et dont il admire le style et la capacité à décrire les profondeurs de l’âme humaine.

Ghali se dit « chanceux », car il a eu l’occasion d’apprendre tant de choses grâce à la présence de ces grands maîtres de la littérature, de la musique et des beaux-arts. Il avait surtout le don d’écouter, non seulement d’écouter les autres, mais aussi d’écouter les lieux. Lorsque est venu le moment de décider de son avenir, son père lui a laissé la liberté totale de choisir. Cela peut paraître étrange pour les pères de cette génération, mais il s’est contenté de lui prêter conseil pour lui éviter de se lancer dans une aventure mal calculée.

Nabil Ghali a alors décidé de faire des études d’architecture aux beaux-arts du Caire. Ce n’était pas un choix très commun à l’époque, car la plupart des jeunes préféraient les études de droit, d’ingénierie ou de commerce. Il a obtenu son diplôme en 1962 et a pu développer ses talents grâce à l’aide d’éminents professeurs comme Hassan Fathi et Ramsès Wissa Wassef, « qui n’avaient d’autres préoccupations que leurs étudiants. Ils voulaient que nous apprenions ce qu’ils avaient appris, que nous voyions ce qu’ils avaient vu. C’était un parcours impressionnant ». Et d’ajouter: « Hassan Fathi était un conteur merveilleux. Je ne me lassais pas de suivre ce qu’il racontait. J’ai même loué un appartement, devant chez lui, à Darb Al-Labbana, pour le voir tous les jours et écouter ses histoires ».

En effet, c’est Hassan Fathi qui a redonné vie à l’architecture d’inspiration pharaonique à l’époque contemporaine. Mais qu’en est-il de Ramsès Wissa Wassef? « L’idée était de Ramsès. C’est lui qui nous a fait redécouvrir la grandeur et la singularité de cette architecture ancienne-nouvelle. C’est lui qui m’a appris comment voir les détails de cette architecture et comment les ressentir. Mais il parlait très peu. Il a laissé la mission de parler à Hassan Fathi ». Nabil Ghali a ainsi appris grâce à ses professeurs que l’architecture est à l’origine de plein de choses ; elle est à l’origine de la vie. « C’est une chose essentielle dont on ne peut se passer. L’Homme peut se passer de beaucoup de choses, mais il ne peut pas vivre sans maison, même si c’est seulement une cabane pour l’abriter. L’architecture est donc à l’origine des civilisations; elle est à leur image. Elle exprime une grande partie de leurs valeurs », assure-t-il.

Ramsès Wissa Wassef est le fondateur du centre de Harraniya pour le tissage à la main, qui a transformé les habitants d’un petit village en de véritables artistes. Ils ont présenté leur production, pour la première fois, en Suisse, en 1957. Ce qui a fait de Wassef « l’empereur du tissage ». A l’instar de ses maîtres, Nabil Ghali a tenu lui aussi, tout au long de son parcours, à transmettre son savoir aux intéressés. II ne manque d’ailleurs pas de passer avec eux le plus gros de son temps, pour leur apprendre les secrets de l’architecture et de la vie. Ainsi, la plupart de ceux qui ont travaillé avec lui se sont transformés en amis.

Ghali évoque souvent, par exemple, l’une de ses élèves, Amal, qui gère tout ce qui le concerne. « Amal étudiait les beaux-arts, c’était la plus vive du groupe. Elle passait son temps à tout faire, sauf dessiner. Un jour, j’ai découvert l’un de ses sketchs, qu’elle avait mis de côté, comme si elle ne voulait pas qu’on le voie. Son dessin m’a beaucoup plu et je lui ai dit: ce dessin révèle une grande artiste, si je te vois loin de tes dessins, je vais te punir sévèrement ». Amal travaille avec Ghali depuis 27 ans. Elle est aujourd’hui responsable de l’atelier de sculpture sur bois que Ghali a lancé il y a plus de 30 ans avec son ex-épouse, la designer de bijoux Azza Fahmi. Pendant des d’années, toute l’Egypte parlait du trio Azza Fahmi, Randa Fahmi et Nabil Ghali, qui ont commencé ensemble un petit projet de fabrication de bijoux, de martelage de cuivre, de sculpture sur bois et de dessin sur marbre. Les objets avaient l’air de venir du fin fond de l’Egypte, là où ont vécu autrefois les Anciens Egyptiens, les coptes et les musulmans, avec leurs civilisations, leurs moeurs, leurs histoires, leurs icônes et leurs accessoires.

« On faisait beaucoup de designs ; il y avait dans le quartier de Boulaq Al-Dakrour environ 7 ateliers qui travaillaient pour nous, afin d’exécuter nos dessins », se rappelle l’architecte. Le trio d’artistes a ainsi redonné vie à l’Egypte Ancienne, sous toutes les formes. D’ailleurs, jusqu’à nos jours, pas mal de leurs productions sont exposées à la galerie Al-Aïn. En y faisant une tournée, on se rend compte que les pièces de bois sculpté réalisées par Ghali sont plus proches du patrimoine islamique que du patrimoine pharaonique. Il en est de même pour le travail sur marbre. Apparemment, ces 2 matériaux sont les préférés de Ghali, puisqu’ils constituent 90% de l’ameublement de sa maison.

Dans cette dernière, le bois est utilisé comme base de tout et au-dessus intervient le marbre dans toutes les formes et couleurs. Tout porte à croire que l’amour de Ghali pour le bois provient de ses multiples séjours en Afrique. L’architecte raconte que durant sa première visite en Tanzanie, il s’est rendu sur une île appelée Kelwa, ce qui signifie « rein » en arabe, et qui a vraiment la forme d’un rein. Là-bas, les sculptures sur bois sont magnifiques et l’île abonde d’antiquités islamiques. Et à Ghali de commenter : « L’architecture africaine est très différente de la nôtre. Elle a un goût spécial et ressemble plutôt aux gens qui habitent les lieux. Ils ont quelque chose de plus authentique ».

Si le trio Ghali, Azza et Randa a ressuscité de nombreux détails qui ont rendu la chaleur à nos maisons dans les années 1980, Ghali nous a légué pour sa part de beaux édifices. Il raconte comment il a pu construire le plus bel hôtel de Charm Al-Cheikh : « Quand j’ai entendu parler du concours, j’ai visité le site avec mon équipe. Là où on devait construire l’hôtel. C’était un terrain de nature désertique de la forme d’un grand rocher de 32m de haut. Pendant une semaine, on s’est rendu sur le site tous les jours, sans rien faire. Puis, d’un coup, debout sur une lagune, j’ai fixé le vide et ai pu imaginer tout le projet. Ensuite, j’ai dit à l’équipe : Allez, on rentre au Caire pour exécuter la maquette de l’hôtel ».

Six bureaux d’architecture, dont 4 français et 2 égyptiens, ont participé au concours. Les membres du jury étaient français, anglais, italien, égyptien et tunisien. « Quand j’ai vu les plans présentés par les autres, j’ai compris qu’on allait gagner. Car il était clair que les autres n’avaient pas senti les lieux et n’avaient pas écouté ce qu’ils dégageaient », se souvient Ghali. Et ce fut vrai. Il a gagné le concours et a commencé à bâtir son petit joyau. Il a transformé le petit mont en une suite d’estrades, et sur chacune d’elles, il a construit un étage de type pharaonique. Les coupoles blanches, l’une des caractéristiques de son style, semblent calmes et simples, mais elles ne sont pas sans ajouter une touche de gaieté à cet hôtel donnant sur une mer de couleur bleu azur. Un chef-d’oeuvre.

La beauté, selon Ghali, a juste besoin que les gens la ressentent telle qu’elle existe, et cela s’apprend dès la tendre enfance. « La Nubie est l’une des régions les plus pauvres d’Egypte, mais son architecture est d’une beauté exceptionnelle. C’est donc l’enseignement qui peut inculquer les valeurs esthétiques aux gens, notamment à l’époque actuelle, où tout est pêle-mêle. Il faut apprendre aux individus la différence entre la beauté et la laideur. Les parents doivent apprendre à leurs petits le sens du beau, comme ils leur apprennent les maths et les langues. Il faut faire attention aux facteurs de la pollution sonore et visuelle, qui mène forcément à une pollution intellectuelle ».

L’architecte rêve du jour où il n’aura plus à voir des bâtiments trop élevés, faisant fausse note dans son entourage. Il refuse de s’y habituer, comme d’autres gens aussi. Savoir dire non l’a déjà sauvé une fois, raconte-t-il: « J’ai travaillé pendant 6 mois avec des fonctionnaires bureaucratiques qui ne se lassaient pas de répéter les mêmes anecdotes. Au début, je les trouvais stupides, mais avec le temps, j’ai commencé à y prendre goût. J’attendais qu’on les répète, chaque matin, lorsqu’un ami a attiré mon attention sur le fait que j’étais devenu un simple fonctionnaire, comme les autres, et que j’allais gâcher mon avenir ». D’où l’importance de refuser l’habitude et de toujours continuer à chercher la beauté.

Jalons :

30 novembre 1936 : Naissance en Egypte.
1961 : Diplôme des beaux-arts, section architecture. Projet de fin d’études sur la Nubie.
1969 : Quitte son emploi gouvernemental.
1980 : Création de la galerie Al-Aïn, avec son ex-femme Azza Fahmi.
1985-86 : Construction de l’hôtel Sofitel à Charm Al-Cheikh.

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