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Mohamad Chazli :L’homme qui habillait le président

Yasser Moheb, Dimanche, 03 novembre 2019

Le couturier Mohamad Chazli a 89 ans, et 80 ans de carrière. Le tailleur de Nasser, mais aussi de nombreuses Egyptiennes, a dédié sa vie à son métier. Considéré comme l’un des plus grands couturiers des années 1950, il nous raconte son parcours et ce qu’est pour lui l’art de la mode.

Mohamad Chazli

Vous ne connaissez peut-être pas son nom, mais il se peut que vous ayez déjà vu ses créations. Le milieu de la mode le surnommait « l’homme qui habille les chefs d’Etat et les leaders ». Dans ce monde de la haute couture, il en est un qui occupe une place à part. C’est Chazli, ou de son nom Mohamad Mahmoud Al-Chazli, président de l’Association des couturiers et des créateurs égyptiens de mode.

Rencontrer ce vétéran, c’est comme parler à une légende vivante. Car Chazli c’est 80 ans de carrière. Le couturier est connu sur la scène de la mode égyptienne pour ses vestes trop à la mode et ses robes glamours, élégantes et romantiques. Doyen des créateurs égyptiens, considéré comme l’un des plus grands couturiers des années 1950, il figure aujourd’hui comme l’un des créateurs — pionniers les plus doués, les plus imaginatifs et sans aucun doute les plus originaux de la planète mode égyptienne. « Un couturier doit être très cultivé et très habile, il doit beaucoup voyager et observer, doit bien connaître l’histoire, la géographie, l’économie et doit posséder une perception, un don de prévision, car la mode doit deviner les tendances », assure-il.

Né dans le gouvernorat de Ménoufiya, dans le Delta, le 26 novembre 1932, il est devenu célèbre dans les années 1960, en habillant tant de dirigeants et de politiciens. Mohamad Chazli est d’ailleurs nostalgique d’un âge d’or de la haute couture, celui des années 1940, 50, 60 et 70. Un âge qui l’a mené à habiller les grands de l’époque: Nasser, Kamaleddine Hussein, l’un des Officiers Libres, et les deux ex-ministres de la Défense, Mohamad Abdel-Ghani Al-Gamassi et Mohamad Abdel-Halim Abou-Ghazala, entre autres.

Pourtant, au départ, Chazli est à des années-lumière des hautes sphères du pouvoir. Deuxième enfant d’une famille modeste de trois garçons — son père travaille comme fonctionnaire —, il mène une enfance assez simple dans le quartier d’Abbassiya, au Caire. Débutant à peine ses études primaires, ses parents l’envoient chez l’un des membres de la famille, couturier, pour y passer les vacances à apprendre un métier. Tradition dans ce milieu social oblige.

Pourtant, sa famille a un autre rêve, voir le petit Chazli devenir un jour médecin. « Toute la famille m’appelait Docteur Fathi, en me comparant à un fameux médecin parmi nos proches qui s’appelait ainsi », se souvient-il en souriant. « Mon père me répétait qu’il ferait tout ce qu’il pourrait pour que ce rêve se réalise et que je devienne médecin. Mais il est mort jeune, alors que j’étais encore à l’école primaire. Alors je me suis senti obligé de continuer à travailler chez notre parent couturier pour pouvoir gagner de l'argent et pour que ma mère puisse nous élever seule ».

Ainsi, le petit Chazli a passé les belles années de son enfance à travailler comme petit assistant couturier chez son parent. C’est là qu’il a bien appris ce métier qui est devenu, quelques années après, sa vocation, voire son monde.

« Cet homme me traitait comme son fils. Et avec son vrai fils, qui travaillait avec moi également dans l’atelier, nous passions des heures à travailler et à apprendre tant de choses. Cet atelier était tout près du palais du roi, je me souviens que nous allions pendant le temps de pause, pendant la journée, voir le roi Farouq allant à son palais », se souvient-il amusé. « Je l’aimais beaucoup, et je trouve qu’il était victime de ses conditions de vie comme nous. Lui aussi, suite à la mort de son père, le roi Fouad, on l’a ramené d’Angleterre, alors qu’il n’avait que 16 ans, pour devenir le nouveau roi d’Egypte! Comme nous, il a perdu son enfance à vivre sérieusement parmi les grands ».

Chazli va débuter sa carrière seul et sans le sou, mais avec la rage de réussir et une passion inébranlable. Travailler dur et être au fait des dernières tendances, tels sont les secrets du jeune talentueux couturier qui a mérité le respect et le soutien de tout son entourage. Commençant à gagner un salaire journalier qui suffit à couvrir les besoins restreints de sa famille, Chazli reprend ses études lors des cours du soir. C’est là qu’il a pu compléter ses études primaires et terminer les études préparatoires et secondaires, sans pouvoir néanmoins passer les examens du baccalauréat. « Malheureusement, ces examens étaient pendant le Ramadan, qui est pour nous, les couturiers, une des hautes saisons. Je n’ai pas pu tout laisser tomber pour aller passer mon examen. Mauvaise décision ou pas, je ne sais pas, mais c’est ainsi que j’ai senti devoir faire ».

La voie du succès n’est jamais facile, croyait Chazli, en particulier lorsque vous empruntez un chemin plein de difficultés et de concurrents. Pourtant, son talent devient reconnu, et il est demandé pour travailler dans l’atelier Chargiane, du nom de ce fameux couturier italien qui habillait la famille royale égyptienne à l’époque.

Une chose en amène une autre et le jeune tailleur commence à redoubler d’espoir pour son avenir et sa carrière. Car un jour, un ami lui demande de l’aider à compléter le nombre de vestes demandées pour le président Gamal Abdel-Nasser. Il lui en fallait une dizaine tout de suite, pour un voyage.

« J’ai terminé mon travail assez vite et avec une qualité qui a plu à l’équipe présidentielle, alors mon ami m’a nommé responsable de l’équipe chargée d’habiller Nasser », se souvient Chazli. Et de poursuivre : « Jusqu’à aujourd’hui, je me sens fier lorsque je vois une photo de Nasser ou un de ses discours durant lequel il porte l’une des vestes que je lui ai coupées et taillées ».

Début des années 1950, il ouvre son propre atelier, Atelier Chazli, dans le centre-ville. « C’était là où tous les grands ateliers se trouvaient », explique « Monsieur Mode ».

Sensible aux évolutions de l’industrie, il a toujours essayé de polir son talent en suivant des stages de haute couture italienne et française, afin d’apprendre les nouvelles coupes féminines. « Lorsque je gagnais une ou deux L.E. de plus, après le règlement des nécessités pour ma mère et ma famille, je n’hésitais pas à suivre plus de stages pour connaître toutes les nouveautés dans le monde de la mode européenne ».

Sa renommée continue de grandir et il commence à habiller un grand nombre de politiciens et de ministres. La mode et la création sont devenues sa vie! Créer était pour lui un moteur, qui continue toujours de l’habiter comme un peintre ou un écrivain. « La haute couture est avant tout une science, ceux qui ne le comprennent pas sont nombreux », explique Mohamad Chazli. « J’ai passé presque toute ma jeunesse à apprendre cet art qui ne cesse d’évoluer. Un art proche de l’anatomie, où l’on doit connaître les détails, les traits visibles et invisibles de chaque centimètre de nos corps pour savoir les rendre beaux, comme nous avons été créés par Dieu ».

En 1958, il décide de s’installer dans un autre quartier du Caire assez chic où les communautés européennes sont nombreuses : Héliopolis. « C’est là que j’ai réussi à asseoir ma réputation et connaître encore plus de succès. J’ai également commencé à habiller plus de responsables, d’entreprises multinationales et de grandes familles, telles que la famille des deux premiers ministres Dr Atef Sedqi, Dr Kamal Al-Ganzouri et la famille du président Anouar Al-Sadate ».

Chazli semblait avoir une affinité naturelle pour l’élégance et de très nombreuses femmes adoraient ses robes dans lesquelles elles se sentaient simplement belles.

Membre actif depuis 1962 de l’Association des couturiers et des créateurs égyptiens de mode — fondée, elle, en 1942—, Mohamad Al-Chazli est vite devenu le porte-parole de ses camarades chez les membres du gouvernement et les responsables, dont la majorité était ses clients.

« Plusieurs décisions au profit des couturiers ont été prises grâce à mes contacts personnels avec les responsables. Merci Dieu ! », assure celui qui est devenu président de l’Association des couturiers en 1996. « Malheureusement, plusieurs anciens gouvernements ne respectaient pas notre profession, ni les gains et la grande valeur qu’elle pouvait apporter à l’économie égyptienne. Ils ne s’intéressaient qu’à exporter et à démolir les usines et les fabriques de tissus pour les remplacer par des tours résidentielles ! », critique-t-il avec fermeté, regrettant la nonchalance de certains anciens responsables.

Dédiant presque toute sa vie à son métier et à sa grande famille, le tailleur des belles femmes n’a pensé se marier que tardivement. A 38 ans, il a enfin accepté d’avoir sa propre famille.

« C’était en 1971. Une de mes clientes me propose de me marier à l’une de ses amies, qui avait grandi dans des conditions familiales assez dures comme moi », raconte Chazli. « C’est avec elle que j’ai passé 20 ans de mariage dont le fruit est notre seule fille, Héba. Mais, malheureusement, atteinte d’hépatite C, maladie qu’on ne pouvait pas soigner à l’époque, elle nous a prématurément quittés, nous laissant seuls moi et notre fillette », confie-t-il, en gardant toujours son sourire, mais sans pouvoir éviter de laisser une larme briller dans ses yeux trop fatigués par l’âge et par une vie à créer.

Sa vue baissant de plus en plus, au même niveau — selon lui— que le métier, Mohamad Chazli a tout arrêté. Il a pris la décision de prendre sa retraite et de vendre son atelier, par respect pour sa renommée et sa clientèle.

« J’ai passé toute ma vie à gagner la confiance et le respect de mes clients, il m’est impossible de tout perdre maintenant à cause de ma vue qui ne cesse de s’affaiblir ». Et de confier : « Vous savez, l’argent n’est pas tout ; alors parfois je décidais de donner mes créations à des gens qui n’avaient pas de quoi payer. L’essentiel c’était la mode, mais aussi que les gens soient heureux ».

Et aujourd’hui encore, le feu en lui reste vif. « Je veux toujours faire quelque chose pour le secteur de la couture. Il y a beaucoup de chômage dans ce secteur, alors je ne cesse de chercher du travail pour ces couturiers, grâce à mes relations. C’est la moindre des choses. Espérons que cela profitera aux générations futures », explique-t-il. Une mission qui tient à coeur à ce vétéran généreux .

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