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Rasha Soliman : L’art dans le sang

Loula Lahham, Lundi, 21 janvier 2019

Rasha Soliman possède à son actif 11 expositions en solo et environ une vingtaine d’expositions en groupe, dont la dernière, The Scene, s’est achevée le 2 janvier. Artiste-peintre rebelle, elle initie les jeunes à la création artistique, dans son atelier, et au sens de la beauté.

Rasha Soliman

Les jouets de Rasha au cours de sa première enfance étaient les crayons de couleurs. Sa promenade préférée était avec son père, lui-même diplômé de la faculté des beaux-arts du Caire, pour aller chercher des matières premières nécessaire à sa créativité artistique: couleurs, pâtes à modeler, papiers et toiles. En un mot, elle se régalait d’aller acheter tout ce qui pouvait servir le bricolage qu’elle adorait pratiquer. « Je me rappelle que les enfants de nos voisins et de notre famille venaient se joindre à moi dans le jardin de notre villa à Héliopolis pour bricoler et colorier », se souvient Rasha Soliman. Elle se rappelle aussi que pour éliminer les éventuels dégâts, sa maman lui demandait toujours d’aller faire tout ce qu’elle voulait dans le jardin, ce qui arrangeait parfaitement cette petite fille dont les talents créatifs ne trouvaient rien de mieux que la nature pour s’éclater. « Je me servais de tout et de rien. Parfois quand je me trouvais seule, et que j’étais en panne de bois, de verre, ou même de métaux, je prenais de la boue pour créer des objets ou des figures ».

Voici une enfance gérée artistiquement par le père, architecte, qui transmettait son savoir à sa fille, artiste en herbe. « A mon tour, je me faisais un énorme plaisir en communiquant mes connaissances aux autres enfants: si tu utilises cette chose avec cette autre chose de cette manière, tu obtiendras ce résultat », leur disait-elle fièrement. « Mes mains ont toujours aimé les matières premières du bricolage. Je me servais de tout ce que mes mains pouvaient toucher. Et mes premières expositions artistiques remontent aux années de mes études primaires. Je participais presque à toutes les expositions de mon école et j’y étais lauréate ! ».

La faculté des beaux-arts était une continuation naturelle et spontanée pour cette férue de l’art: « J’ai visité cette faculté plusieurs fois, avant même d’obtenir mon certificat de fin d’études secondaires. Je l’aimais et je voulais absolument m’y inscrire, pour me spécialiser dans le domaine qui paisiblement m’électrisait. Je me faufilais loin des agents de sécurité et me donnais un air d’extrême confiance pour y pénétrer et voir de près mes prochaines études et accomplissements académiques ». Pourtant, ses années d’études à la faculté étaient loin d’étancher sa soif, variant entre choc académique et insatisfaction de la vie artistique universitaire. Soliman trouve que pour avancer, elle devait compter sur elle-même, mieux étudier, lire énormément et s’autoformer pour forger son identité d’artiste-peintre.

Elle obtient son diplôme en arts plastiques, fonce dans la participation aux expositions et dans la vente de toiles, mais n’oublie surtout pas les rassemblements et les rencontres ayant pour objectif la création en toutes sortes.

Elle installe son premier atelier, alors qu’elle avait à peine 18 ans, sur le toit de la villa de ses parents qui lui avaient interdit de déménager, en accordance avec les us et coutumes de l’Orient. C’était un vrai petit paradis et tous les cousins et cousines aimaient séjourner chez elle. « Je m’étais un jour demandé : pourquoi ces ados et ces jeunes continuent-ils à venir chez moi? Viennent-ils parce que je suis leur parente, ou parce qu’ils aiment l’art ? ».

Suite à cette réflexion, et convaincue qu’un peintre non connu ne peut pas vivre de ses rentrées financières, Rasha Soliman exerce de divers petits boulots, en lien avec l’enseignement de l’art aux enfants et aux adolescents. Elle se lance de plus en plus dans la formation artistique des jeunes et se fait une bonne réputation de formatrice en bricolage et en peinture. Ainsi, le nombre de ses apprentis grimpe à 10 ou 15. « Je voulais créer une nouvelle mission pour le professeur d’art. En pratiquant ce genre de formation, je vivais en tant qu’artiste, instituteur et psychologue, dont la mission était de faire éclater les énergies créatives enfouies dans les tréfonds des enfants et des ados, afin de ressusciter en eux des êtres qui peuvent s’exprimer librement, qui peuvent donner et recevoir avec respect et qui croient fortement à la liberté d’expression. Je sens que j’ai un rôle à jouer pour que l’art reprenne sa place en société. Il faut développer la prise de conscience des individus, afin de créer une vraie communion avec la vie, la vraie vie ».

Rasha Soliman est à 100 % convaincue de ce qu’elle fait. Et ses objectifs sont d’alerter les activités cérébrales des autres, en développant leurs sens de l’observation et de la réflexion, en travaillant sur la croissance émotionnelle, le sens de la concentration et des comparaisons, la créativité, l’adaptation et la compatibilité psychologique « et surtout développer le sens du beau pour qu’il devienne une composante essentielle de la vie de tout le monde », par tous les moyens disponibles : lectures, vidéos, excursions, dessins, photos, histoires, etc.

Tout semble entrer dans l’ordre. Sa moitié formatrice comble son besoin de transmettre le savoir-faire aux nouvelles générations, et les revenus de cela lui permettent d’acheter tout ce dont elle aurait besoin en tant que peintre: couleurs, références, albums, toiles et autres. Les toiles naissent et les expos en groupe déferlent sans retard. Et aussi rien de mal ne va se passer si « je ne suis pas présente pour répondre aux commandes commerciales en masse. Je travaillerai les sujets de mes toiles comme je l’entends, sans aucune obligation financière ou autre », ajoute-t-elle.

Les choix des sujets de ses toiles constituent l’autre moitié de la carrière de notre plasticienne. « On nous a enseigné l’anatomie dans la morgue de la faculté de médecine ; c’est une matière que j’adorais. Je passais beaucoup de temps à observer les gens et leur mouvement dans la rue ou dans les moyens de transports, et je voulais travailler essentiellement sur les corps de femmes. Car leur visage exprimait quelque chose et leur corps une autre chose complètement différente ».

Mais en Egypte, le fait de demander à quelqu’une de se déshabiller et de poser en tant que modèle est en général refusé. Mais avec la persistance continue, Rasha Soliman obtient rarement des « OK, j’accepte, mais ne montre pas mon visage et surtout ne dis pas qui je suis ».

De fil en aiguille, elle commence à se faire connaître par le choix des sujets de ses toiles, et par ce qu’elle appelle « le langage des corps ». Un choix qui lui a valu beaucoup de refus aux demandes de participation dans les salons artistiques officiels réservés aux jeunes: il semble que les sujets osés de ses toiles étaient loin d’être appréciés. Têtue et rebelle, elle se dit quand même: « Je vais exposer mes toiles et vous allez voir ».

Le hasard a fait qu’un visiteur précis se rendit à la galerie où elle travaillait comme formatrice, s’arrêta devant l’une de ses toiles. Il n’est autre que le grand peintre égyptien, de renommée internationale, Hussein Bikar. Le grand maître apprécie son talent et lui fait des compliments, mais aussi lui promet d’inaugurer sa première exposition en solo, alors qu’elle avait juste 27 ans. Rasha Soliman se souvient de quelques-unes de ses phrases: « Le nudisme dans tes toiles n’est pas du tout pornographique. Au contraire, il fait émerger la beauté dans un contexte de respect total ».

Et le hasard a aussi fait que, après cette première, tous ceux et celles qui avaient refusé d’exposer les travaux de Rasha Soliman la demandent en personne.

« Je m’intéresse peu aux finances et aux prix des concours. Je veux juste exposer les toiles que je crée avec mon imagination et mes mains. J’ai travaillé sur les sujets des murs anciens, les anciens fers à repasser, les portraits des ânes et enfin sur les pots de fleurs », dit-elle. Elle prépare actuellement sa prochaine exposition en solo sur le cactus auquel elle a déjà consacré une vingtaine de toiles. « J’aime toucher le cactus avec mes mains et mes doigts, qui sont mes instruments essentiels. Je le touche avec mes yeux et je le vois avec mes mains. Je lui parle aussi avec les mains », conclut Rasha Soliman, en nous rappelant ce qu’un jour l’écrivain Tahar Ben Jelloun avait dit dans l’un de ses romans: « Il n’y a pas mieux que le regard et le toucher pour savoir où l’on en est » .

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