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Zein Al-Abdine Fouad: Le militant engage

May Sélim, Dimanche, 17 juillet 2016

Le poète et l’activiste Zein Al-Abdine Fouad est une figure de proue de la révolution. Il vient de recevoir le prix de Distinction de l’Etat pour l’ensemble de son oeuvre. Souriant, il vit par l’espoir, défend les jeunes et milite contre l’oppression.

Zein Al-Abdine Fouad
(Photo:Bassam Al-Zoghby)

Il est facile de le trouver dans les parages de l’Opéra et dans les cafés du centre-ville. Dès qu’il apparaît dans un endroit avec son allure simple et son grand sourire, les jeunes artistes et intellec­tuels viennent le saluer avec chaleur. « Am Zein, comment allez-vous ? ». Il leur tend une main, et de l’autre il tient une petite caméra. Il s’agit du poète engagé et activiste Zein Al-Abdine Fouad qui vient de rem­porter le prix de Distinction de l’Etat pour l’ensemble de son oeuvre. Un homme dont les vers en dialectal, récités ou chantés ici et là, ne cessent d’enflam­mer les révolution­naires depuis les années 1960 et jusqu’à présent.

Souvent sur Facebook, il publie les photos des manifesta­tions et des soirées d’Al-Fan Midan (une manifestation artistique gratuite organisée tous les mois dans la rue par des artistes et des intellec­tuels), mentionne les noms des déte­nus et réclame à toute occasion leur liberté. Ses mots aussi bien que ses photos sont une archive de l’histoire contemporaine de l’Egypte. « J’aime la photographie et je l’ai souvent exercée. Le 25 janvier, je suis des­cendu place Tahrir sans savoir exac­tement ce qui nous attendait. J’ai trouvé que le rêve de la révolution marchait sur les pieds et je l’ai accompagné. Dès lors, la caméra est devenue pour moi un outil nécessaire. D’habitude, c’est un petit appareil que je mets en poche ou dans la chaussette afin de le cacher », explique-t-il en souriant. Sa caméra est devenue presque un organe implanté dans sa peau. Au milieu de notre entretien, il sort sa caméra, sou­rit et prend quelques photos.

Six ans après la révolution, Zein est toujours le poète engagé qui croit à la volonté du peuple et au changement. Malgré les troubles, les frustrations et les mesures sécuritaires strictes et accablantes, il ne perd jamais l’es­poir. « Ma profession c’est d’être optimiste. Les gens ont beaucoup changé après la révolution du 25 janvier. Tout le monde parle de poli­tique dans le pays. C’est devenu un souci général », estime-t-il.

Pour lui, la société a été secouée par l’arri­vée des Frères musul­mans au pouvoir en juin 2013, et les gens dans la rue ont réussi à bouleverser la situa­tion. « En décembre 2013, les gens por­taient des pancartes qui affichaient le fameux slogan : A bas le régime du morched (guide suprême des Frères musulmans) », raconte-t-il. Il mentionne aussi avec fierté la grève des intellectuels, les manifestations contre le gouverneur islamiste de Louqsor, etc. Et aussi Al-Fan Midan dont il est l’un des fondateurs. Fouad fouille l’histoire de l’Egypte et se rappelle ses moments glorieux. « La situation est certes difficile comme elle l’était après la Révolution de Orabi en 1882. Il y avait une sorte de calme apparent, mais au fond de la société, un grand changement se produisait. Les Egyptiens ont pris conscience de l’importance de l’éducation. On a eu des figures emblématiques du militantisme telles que Moustapha Kamel et Al-Cheikh Younès Al-Qadi, poète de l’hymne national, et d’autres. Tout a ensuite mené à la Révolution de 1919. Aujourd’hui, le dilemme des îles de Tiran et Sanafir a secoué la rue égyptienne », dit-il. Ses vers écrits vers la fin des années 1960, chantés par Cheikh Imam et ressuscités par la troupe Eskenderella en 2011, résument sa doctrine : « Les amoureux se rassemblent à la prison de la citadelle, les amoureux se sont réunis à Bab Al-Khalq. Le soleil est une chanson qui sort des cellules et l’Egypte est une chanson qui sort de la gorge. Peu importe combien de temps on passe en pri­son, peu importe combien de temps dure l’oppression … Qui peut emprisonner pour une heure l’Egypte ? ».

Fouad était souvent nommé le « poète des paysans » et ce, parce que ses mots en dialectal traduisaient leur refus, leur colère et leur humour. « J’ai déjà publié, à un très jeune âge, quelques poèmes en arabe clas­sique dans des revues littéraires comme Al-Ressala en 1952. Mais plus tard, le dialectal, pour des rai­sons politiques et sociales, me parais­sait un outil plus proche des gens. De plus, j’ai lu vers la fin des années 1960 une introduction au recueil de poèmes de Louis Awad La Terre de l’enfer que j’ai trouvé à Dar Al-Kotob à Bab Al-Khalq. Awad évoquait la beauté du dialectal, sa richesse et son rapport avec le peuple égyptien ».

Les poèmes étaient récités par les gens et se propageaient oralement au point de déranger le régime. Fouad était ce jeune révolutionnaire qui pro­testait avec ses vers et était ensuite mis en prison. En 1968, il était parmi les jeunes universitaires révolution­naires. « J’ai rejoint la faculté d’ingé­nierie. Pour moi, c’était une science qui ne pourrait jamais être falsifiée : Des maisons dressées et des rues ». A la faculté, Fouad était accompagné de Sayed Hégab et Yousri Al-Guindi. Les trois poètes ont de plein gré abandonné l’in­génierie. « Au fond de moi, je savais que je ne serais jamais un ingénieur. De plus, j’étais souvent arrêté pendant la période des examens. Après cinq ans passés à la faculté d’ingénierie, j’ai recommencé mes études à la faculté des lettres ». Beaucoup s’attendaient à ce que le poète étudie en détail la langue arabe, mais Zein a choisi la philosophie et se contentait souvent de défier ses pro­fesseurs Hassan Hanafi et Amira Mattar.

Le poète était socialiste de coeur et d’âme, mais il n’a jamais été convain­cu par le socialisme du régime nassé­rien et des régimes politiques qui l’ont suivi. Il le déclarait à haute voix. « Je faisais mon service militaire. Un jour on m’a demandé d’animer une soirée poétique au Caire pour fêter la vic­toire du 6 Octobre ». Zein a récité donc ses vers avec zèle « Ô Egypte, explose contre la faim, la peur et l’op­pression, etc. ». Soudain, une femme a crié : « Il n’y a pas de faim dans le pays », et elle a quitté la soirée en colère. « C’était Gihane Al-Sadate. Ensuite, le président Sadate a interdit la publication de mes poèmes dans la presse ». Pourtant, les vers de Zein circulaient oralement partout.

Lors de la visite de Sadate aux Etats-Unis en 1979 pour signer les accords de Camp David, les autori­tés ont arrêté à l’avance beaucoup d’artistes et d’intellectuels qui pourraient contredire Sadate et pro­tester contre l’accord. « J’ai été placé en prison pendant que ma femme, écrivaine palestinienne Basma Halawa, était aux Etats-Unis afin d’être opérée. On m’a empêché de voyager avec elle. En prison, j’ai reçu la nouvelle de sa mort ». Une fois libéré, il a intenté un procès contre le ministère de l’Intérieur. « Je garde encore la lettre que j’ai reçue du Conseil d’Etat et qui condamne le ministère à payer une amende de 200 L.E. L’interdiction de voyage qui m’était faite a été annulée et j’ai donc voyagé en 1981 au Liban afin d’animer quelques soirées et de retrouver des amis ».

Au Liban, Zein Al-Abdine a reçu un coup de fil de Yasser Arafat. Ce dernier a averti le poète de la liste des intellectuels que le régime de Moubarak cherchait à arrêter. Evidemment son nom figurait sur la liste. Quelques mois plus tard, le Liban, a été envahi par les troupes israéliennes. Zein déclarait : « Quel fou trouve une guerre et s’en va ? ». Il a pris part au militantisme libano-palestinien pendant 80 jours. Au Liban, il a rencontré son épouse d’origine canadienne, Jocelyne Talbot. « Dans notre contrat de mariage civil, nous avons inclus un article impor­tant inspiré de la charia : les deux conjoints ont le même droit au divorce ».

Avec sa femme qui tra­vaillait aux Nations-Unies, il voyage au Liban, au Yémen, au Canada ... sans jamais passer de longs séjours loin de l’Egypte.

Au Yémen, Zein Al-Abdine Fouad se contentait d’animer quelques soi­rées poétiques. Et il s’est lancé dans une nouvelle aventure artistique avec les jeunes filles de l’école Rabea Al-Adawiya. En coopération avec ses deux amis Bahgat Osman et Badr Hamada, il a organisé un atelier gra­tuit visant à instruire les professeurs et à inciter les petites filles à réclamer leurs droits par les arts : dessins, marionnettes et autres. Travailler avec les enfants n’est-il pas un moyen de semer l’espoir et de rêver d’un avenir meilleur ? Zein Al-Abdine Fouad n’a jamais abandonné son optimisme.

Jalons :
1942 : Naissance en Egypte.
1972 : Parution de son recueil de poèmes Wech Masr (visage de l’Egypte).
1979 : Détention avec d’autres intellectuels sous le régime de Sadate et mort de sa femme.
1982 : Invasion israélienne au Liban et participation au militantisme.
1984 : Mariage avec Jocelyne Talbot.
25 janvier 2011 : participation à la révolution et présence sur la place Tahrir.
2016 : Prix de Distinction de l’Etat.

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