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Dr Moataz Salama : Il existe des objectifs non annoncés derrière la création de cette coalition 

Maha Salem, Lundi, 15 septembre 2014

Dr Moataz Salama, politologue au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, explique les circonstances de la mise en place de la coalition internationale contre l’Etat islamique.

Dr Moataz Salama
(Photo : AP)

Al-Ahram Hebdo : Au-delà de la lutte contre l’Etat Islamique (EI), quels sont les objectifs cachés des Etats-Unis et de la mise en place de la coalition anti-EI ?

Dr Moataz Salama: Cette coalition est une tentative des Etats-Unis de rétablir leur position et leur rôle dans la région. Ces derniers temps, il y a eu un certain froid des relations entre les pays arabes et Washington. La tendance générale était de limiter l’hégémonie américaine dans la région en faveur d’une amélioration des relations russo-arabes. D’ailleurs, le rapprochement entre l’Egypte, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis a inquiété les Américains.

Washington veut désespérément réoccuper son rôle dans la région, et il est en train de dire aux pays arabes qu’il est capable de les protéger des dangers qui les entourent. Et en même temps, Washington veut rappe­ler qu’il possède toujours des bases militaires dans la région et qu’il peut les utiliser en cas de danger avec l’aval de la communauté internatio­nale et des pays de la région.

— Mais pourquoi cette alliance égypto-saoudo-émiratie a-t-elle inquiété les Américains ?

— Ce qui les a inquiétés, c’est l’idée de créer une force militaire arabe prête à se déployer rapidement et qui doit servir les stratégies et les politiques des régimes arabes. En fait, cette alliance doit favoriser l’échange des informations et du renseignement entre les trois pays. Car la question sécuritaire préoccupe en premier lieu les pays arabes. Ce projet est à l’étude et devrait être mis en place dans les mois à venir. S’il est amené à voir le jour, il limitera le rôle des Etats-Unis dans la région. Pour contrer cela, Washington veut l’inclure dans la coalition anti-EI.

— L’Iraq est un acteur-clé dans la question puisque l’EI domine une partie de son territoire, et pourtant, on a l’impression qu’il est absent et qu’il n’a aucun rôle. Pourquoi ?

— L’Iraq vient de traverser une période très trouble qui a précédé le départ de l’ancien premier ministre Nouri Al-Maliki et la formation d’un nouveau gouvernement. Les pres­sions qui ont été faites sur Maliki pour quitter le pouvoir, notamment par les Etats-Unis, avaient justement pour but de préparer le terrain à cette coalition, notamment via une certaine stabilisation de la crise politique en Iraq. L’espoir est désormais que ce nouveau gouvernement puisse venir à bout des différends confessionnels, car ces luttes sont à l’origine de la radicalisation d’une partie des sun­nites et de l’extension de l’EI sur le terrain. En effet, ce n’est qu’à travers une accalmie politique et une sorte de réconciliation chiites/sunnites que Bagdad peut jouer un rôle dans la lutte anti-EI. Car militairement par­lant, l’armée iraqienne est très faible et elle est elle-même minée par ces différends.

— La situation avec la Syrie est encore plus délicate puisque la communauté internationale ne peut coopérer avec le régime de Bachar Al-Assad...

— Il était bien sûr impossible d’in­viter la Syrie à participer à cette alliance, car le régime de Damas n’est pas reconnu par la communauté internationale. Par ailleurs, l’opposi­tion demeure toujours faible, impuis­sante et incapable d’assumer la res­ponsabilité de participer à une telle coalition. En fait, il existe des objec­tifs non annoncés derrière la mise en place de cette coalition et ce sont justement les plus importants: je pense qu’il existe un scénario préparé par les Etats-Unis avec certains pays arabes qui rejettent le régime de Bachar Al-Assad. C’est à travers cette coalition, formée officiellement pour lutter contre l’EI, que les Américains pourront frapper la Syrie. D’abord, ce seront des frappes aériennes sur les régions contrôlées par l’EI. Ensuite, ce seront les régions contrôlées par le régime d’Assad qui seront visées.

— Qu’en est-il du rôle de l’Ara­bie saoudite ?

— En fait, l’Arabie saoudite se sent menacée et elle est devenue l’un des plus grands pays qui luttent contre le terrorisme. Elle a déjà versé 100 mil­lions de dollars pour financer la lutte antiterrorite, parrainée par les Etats-Unis. De même, il y a des informa­tions selon lesquelles il y aurait 3000 Saoudiens dans les rangs de l’EI. Ces derniers sont attirés par l’idée du dji­had et d’établissement d'un califat islamique. Pour Riyad, le problème va éclater lors du retour des combat­tants dans leur pays.

— On semble assister à un cer­tain changement dans la position du Qatar. Qu’en est-il exactement ?

— Le rôle du Qatar a changé au cours de ces derniers mois. Le Qatar soutenait les groupes et les mouve­ments islamiques, surtout ceux qui luttent contre les régimes arabes. Il les soutenait financièrement et leur fournissait des armes et des équipe­ments. Et il le faisait souvent pour satisfaire les Etats-Unis qui voulaient un changement des anciens régimes arabes. Avec le temps et avec l’évolu­tion inattendue de ces mouvements, ils sont devenus un véritable danger menaçant les intérêts des Américains eux-mêmes, et ceux de leurs alliés dans la région. Ainsi Washington a commencé à modifier sa stratégie. Et le Qatar a fait de même.

— Au milieu de tout cela, à qui profite l’EI ?

— Plusieurs camps profitent de l’existence de l’EI. Par exemple, le régime d’Assad est parmi les princi­paux bénéficiaires puisque l’ascen­sion de l’EI et l’affaiblissement de l’opposition modérée ont sans doute profité à Bachar Al-Assad. Certains pays arabes ont également exagéré les capacités de l’EI pour attirer l’at­tention vers les dangers venant de l’extérieur et faire oublier les réformes qu’ils doivent mener dans leurs pays. Et, bien sûr, parmi les grands bénéficiaires, les Etats-Unis, dont la présence dans la région est devenue nécessaire et inévitable.

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