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Ahmad Kamal Aboul-Magd : « Dans beaucoup de situations, Morsi s’est comporté comme le président de tous les Egyptiens »

Propos recueillis par Magda Barsoum, Mardi, 23 octobre 2012

Penseur islamique et professeur de droit constitutionnel à l’Université du Caire, Ahmad Kamal Aboul-Magd explicite les débats politico-juridiques qui font l'actualité. Interview.

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(Photos : Ayman Barayez)

Al-ahram hebdo : La relaxe de plusieurs hauts responsables de l’ancien régime, qui comparaissaient pour leur implication dans l’assaut contre les manifestants de la place Tahrir le 2 février 2011, connu sous le nom de « bataille du Chameau », a provoqué l’indignation générale. Quel est votre commentaire ?

Ahmad Kamal Aboul-Magd : Les limites entre la politique et la loi ne sont pas claires dans l’esprit de beaucoup de gens. Il se peut qu’une décision de justice choque parce qu’elle laisse en suspens l’affaire en question. Dans ce cas précis, des dizaines de manifestants ont été tués. Qui les a tués ? Qui est derrière ce crime ? Ce sont des questions auxquelles la Cour n’a pas donné de réponse. Et c’est cela qui provoque la colère des gens. Mais les décisions de justice ne peuvent pas se baser sur des preuves ou des témoignages incomplets. Cette réalité échappe à beaucoup de citoyens. Il faut contenir cette colère : la décision n’est pas définitive et la Cour de cassation peut avoir un autre avis.

En tant que penseur islamique, comment voyez-vous la relation entre la religion et l’Etat dans la Constitution en cours d’élaboration ?

— En Egypte, comme dans beaucoup de sociétés arabes, l’enthousiasme l’emporte sur la réflexion. Quand les avis divergent, on prend parti. Un musulman peut par exemple être très soucieux de voir les principes de l’islam appliqués dans la société, mais ce zèle peut lui faire oublier les droits des minorités, et des principes comme l’égalité des citoyens devant la loi. Cela explique la nature de nos querelles politiques, des querelles que je considère très dangereuses dans la mesure où elles menacent l’unité nationale et préoccupent les Egyptiens à un moment où ils ont besoin de s’unir et de concentrer leurs efforts pour faire face aux défis importants qui les attendent.

Pensez-vous que l’assemblée constituante soit dissoute, ou plutôt recomposée ?

— Je ne souhaite ni l’une ni l’autre de ces possibilités. Nous avons besoin de consensus, il ne faut pas passer trop de temps sur ces questions marginales et peu prioritaires. Les divergences se transforment trop souvent en affrontements et compromettent nos chances de progrès.

Mais le premier texte proposé par cette assemblée laisse craindre pour les droits politiques et les libertés d’expression et de culte …

— A part quelques remarques que j’ai l’intention de faire parvenir à l’assemblée constituante, dans l’ensemble, il s’agit d’un texte très acceptable et susceptible de garantir les libertés politiques, de culte et d’expression, ainsi que le principe de l’égalité des citoyens. Cela dit, ce qui importe ce n’est pas de mettre ces principes en noir sur blanc, mais d’y croire. D’où l’importance de répandre la culture de la liberté, du respect de la loi et de la dignité humaine.

Seriez-vous favorable à l’idée de doter l’institution d’Al-Azhar d’un statut de référence en matière d’interprétation de la charia, comme le propose d’ailleurs le projet de Constitution ?

— Le fait qu’Al-Azhar se charge de l’interprétation des principes de la charia est une bonne chose. Mais transformer Al-Azhar en instance politico-religieuse est une question sur laquelle nous émettons plusieurs réserves.

Comment voyez-vous l’avenir des relations entre les musulmans et les chrétiens en Egypte ?

— Compte tenu de l’atmosphère de tension et de polarisation qui règne actuellement, je pense qu’il est de notre devoir de travailler au niveau des instances législatives et exécutives de sorte à garantir aux chrétiens les droits que leur assurent non seulement la Constitution, mais aussi les injonctions même de l’islam.

Et qu’en est-il des droits des femmes ?

— Personnellement, je pense que les propos crus et les prises de position émotionnelles qu’on voit à ce sujet ne sont pas dirigés contre les femmes, mais sont simplement le résultat de l’ignorance de la position de l’islam vis-à-vis des femmes et de leur rôle dans la société.

Vous ne craignez donc pas pour l’identité de l’Egypte que certains veulent transformer en Etat religieux ...

— A la différence de beaucoup de gens, je ne vois pas ce danger venir. Parce qu’une formation politique ne peut pas, après son arrivée au pouvoir, maintenir le discours qu’elle tenait alors qu’elle était dans l’opposition. Une fois au pouvoir, elle doit s’adapter à la réalité sociale et politique, à ses problèmes et à ses complexités …

Au niveau politique, pensez-vous que le président Mohamad Morsi ait réussi à se démarquer de la confrérie des Frères musulmans dont il est issu ?

— Je ne peux pas donner de réponse générale. Je pense que, dans beaucoup de situations, il s’est comporté comme le président de tous les Egyptiens et a incarné les dénominateurs communs que partagent ces derniers. C’est encourageant, et il serait souhaitable de voir cette tendance renforcée. Cela nous aidera à réaliser que les principes constitutionnels dont nous parlions ne sont pas des slogans politiques ou électoraux, mais une réalité vécue au quotidien.

Les islamistes sont accusés de vouloir monopoliser la scène politique. Etes-vous d’accord ?

— La concurrence est une réalité politique, mais pour qu’elle soit bénéfique pour la société, cette concurrence doit avoir lieu dans un cadre juridique assurant un équilibre entre le pouvoir et l’opposition. Il faut aussi cultiver le dialogue, comme moyen d’échanger les idées, non comme l’outil qui permet de se débarrasser de ses concurrents.

Les Egyptiens ont-ils besoin de démocratie ou de pain ?

— Des deux ensemble. Sans pain, on est condamné à périr, et sans démocratie, il n’y a pas d’avenir.

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