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Romano Prodi : « Face à la mobilité du terrorisme, aucun pays n’est hors de danger »

Taïmour Hubert, Lundi, 27 janvier 2014

Romano Prodi, ancien président de la Commission européenne (1999-2004) et ancien premier ministre italien (1996-1998 et 2006-2008), achève à la fin du mois son mandat d’envoyé spécial pour le Sahel du secrétaire général des Nations-Unies. Il fait le point sur son action et les mesures pour apporter la sécurité dans la région.

« Face à la mobilité du terrorisme, aucun pays n’est hors de danger »

Al-Ahram Hebdo : En octobre 2012, vous avez été chargé de l’élaboration de la stratégie intégrée des Nations-Unies pour le Sahel. Pourquoi a-t-elle été décidée ?

Romano Prodi : Cette stratégie intégrée pour le Sahel s’est mise en place car il était clair pour le secrétaire général de l’Onu, Ban Ki-moon, qu’il n’existait pas de possibilité isolée de sécurité ou de développement pour les 5 pays concernés (Mali, Burkina Faso, Mauritanie, Niger et Tchad), aux frontières très poreuses. Il était alors absolument nécessaire d’avoir une action concertée sur ces questions. De plus, pour le secrétaire général, il n’y avait jamais eu dans le passé de stratégie concertée entre les différents pays du Sahel. Par ailleurs, grâce à l’intégration de ces pays, il s’agit aussi de lier leur développement au reste de l’Afrique.

— Quels sont les aspects de cette stratégie aujourd’hui ?

— Le projet approuvé par le Conseil de sécurité en 2013 a des objectifs très précis. Il concerne l’alimentation, l’eau, l’agriculture avec l’élevage. Il y a aussi les infrastructures, avec des liaisons qui n’ont pas été complétées. Cela concerne les routes, les chemins de fer, mais aussi les télécommunications, les liaisons entre les différents pays. Il y a la santé et aussi, et beaucoup plus original, un grand plan pour 20 millions de personnes sur l’énergie décentralisée, surtout l’énergie solaire mais aussi la biomasse. Car c’est le seul endroit au monde qui présente une telle possibilité économique.

— En quoi consistent les financements pour de tels projets ?

— A ce sujet, il faut être clair : ces derniers mois, l’opinion publique a oublié le Sahel. Maintenant il y a la Syrie, les derniers développements en Egypte, la Libye … Et les représentants des différents pays conditionnent leur appui financier à une responsabilité directe d’intervention. Ils hésitent à donner des fonds sans identification de leurs destinations. Alors, la proposition que nous avons faite est que la contribution au Fonds pour le Sahel peut se faire en argent, le mode traditionnel, ou en nature. C’est-à-dire que si un pays préfère diriger l’exécution de travaux directement, cela est possible. Il a la possibilité de choisir un domaine parmi les priorités décidées par les pays du Sahel et réaffirmées par l’Onu. L’Allemagne peut ainsi décider de donner 200 millions d’euros ou de construire directement 4 hôpitaux ou des écoles. Cette dernière option sera d’ailleurs beaucoup plus rapide sur le terrain avec des coûts généraux diminués. Il existe d’autres possibilités bien particulières. J’ai par exemple dit au gouvernement chinois que nous avions besoin d’électricité décentralisée, car la Chine est leader dans le solaire avec des capacités excédant la demande du marché mondial. Elle peut donc s’engager directement au Sahel. Nous avons mené ce genre de discussions avec divers pays. Cela se fait avec l’Onu, les décisions coordonnées des 5 pays du Sahel et la surveillance de la Banque africaine du développement. C’est donc une manoeuvre multilatérale.

— Mais quelles garanties politiques les pays du Sahel apportent-ils aux investisseurs qui recherchent avant tout la stabilité ?

— Il n’existe pas de développement sans sécurité. La mission des Nations-Unies pour la stabilisation du Sahel — la Minusma — et l’armée française sont maintenant dotées d’une responsabilité directe sur place. J’ai suivi les progrès faits du côté militaire quant à la menace pesant sur le Mali, et honnêtement je suis plus optimiste maintenant que je ne l’étais il y a quelques mois car la situation était très difficile. Le nouveau président du Mali a fait une proposition sage, celle de mener des négociations sur la décentralisation dans le nord du pays. Il existe encore beaucoup de problèmes, comme celui des réfugiés qui ne sont pas encore convaincus de pouvoir rentrer chez eux. Mais il y a maintenant beaucoup plus de sécurité au Mali. Le problème maintenant c’est la Libye avec l’intensité de l’internationalisation du terrorisme qui est devenu très mobile. Cela est très dangereux.

— Quelle est la préoccupation des pays voisins du Sahel mais non limitrophes comme l’Egypte, pour contrer le terrorisme islamique ?

— L’Egypte est très préoccupée par la question du Sahel. Quand j’ai rencontré Mohamad Morsi, à l’époque où il était président, il était le seul chef d’Etat, et je dis bien le seul, contre l’action militaire française au Mali déclenchée depuis le 11 janvier 2013. Mais à la fin d’une conversation il m’a demandé si le terrorisme au Sahel pouvait arriver au Sinaï. Car il était préoccupé, lui aussi, par l’internationalisation du terrorisme.

Il est ainsi facile de comprendre que face à la mobilité du terrorisme, aucun pays n’est hors de danger. Les experts ont calculé qu’il existe plus de 1 000 terroristes européens aux côtés des djihadistes en Syrie. Alors vous comprenez que l’instabilité politique des pays fait que le terrorisme international se développe.

— Les populations en détresse humanitaire et alimentaire du Sahel constituent un danger migratoire pour l’Europe. Comment faire face à ce problème ?

— Les organisations humanitaires ont fait d’importants efforts à ce sujet. Le défi était énorme concernant des centaines de milliers de personnes.

Il a été possible de leur apporter l’alimentation et les moyens nécessaires de survie. La contribution européenne a d’ailleurs été remarquable. L’influence chinoise en Afrique est devenue une obsession mais il ne faut pas oublier que l’un des plus grands contributeurs sur ce continent est l’Union européenne. Avec la coopération internationale, l’urgence humanitaire a été remédiée avec de bons résultats. Bien sûr, il n’est pas possible d’avoir une urgence éternelle alors maintenant la préoccupation est d’apporter la sécurité et la vie économique pour permettre de réduire le nombre de réfugiés.

— Quelles avancées majeures au Sahel souhaiteriez-vous maintenant ?

— La priorité est simple. Commencer tout de suite et sans les délais des organisations internationales traditionnelles la stratégie en quatre points énumérés plus haut. Car il faut donner aux habitants du Sahel l’attention de la communauté internationale. Si on donne l’idée qu’il existe un intérêt international je pense qu’il ne sera pas impossible de mettre en place un processus autonome. Mais il faut faire vite, il faut faire passer le message d’un changement de direction. Il y a beaucoup d’investissements internationaux potentiels qui attendent simplement ce message selon lequel les choses sont réglées.

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