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Ayman Al-Raqb : ll est temps que le monde, qui a gardé le silence pendant 75 ans, écoute la voix des Palestiniens

Osman Fekri , Vendredi, 03 novembre 2023

Dirigeant du mouvement palestinien Fatah, le Dr Ayman Al-Raqb revient sur la guerre à Gaza et ses répercussions régionales. Entretien.

Ayman Al-Raqb

Al-Ahram Hebdo : Comment lisez-vous les répercussions de la guerre qui se déroule actuellement à Gaza ?

Ayman Al-Raqb : Les événements du 7 octobre et la guerre féroce contre le peuple palestinien sont le résultat de l’absence d’horizon politique et aussi des violations commises par le gouvernement extrémiste de Netanyahu contre le peuple palestinien en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Un siège impitoyable est imposé depuis plus de 17 ans au secteur de Gaza qui a dû mener à plusieurs guerres, causant la destruction des usines palestiniennes, ce qui a engendré la hausse du chômage et de la pauvreté.

Il est temps que le monde qui a gardé le silence pendant 75 ans écoute la voix des Palestiniens qui réclament leur droit d’instaurer leur Etat indépendant. Le monde ne doit pas uniquement observer ce qui s’est passé le 7 octobre, mais doit aussi observer ce qui s’est passé avant cela et mettre fin à la guerre actuelle parce qu’elle vise un peuple désarmé, opprimé et pauvre.

— Israël peut-il éliminer le Hamas ? Quels sont, selon vous, les scénarios probables ?

— L’affrontement avec le Hamas peut donner lieu à plusieurs scénarios. Le premier est une confrontation féroce qui empêcherait l’armée d’occupation d’avancer dans le secteur de Gaza. Il y aurait un grand nombre de morts dans les rangs de l’armée de l’occupation. Celle-ci se trouverait alors obligée de stopper l’affrontement au sol et de revenir aux raids aériens, ou bien de s’engager dans des négociations pour stopper la guerre.

Le deuxième scénario est la réoccupation complète de la bande de Gaza. Là, l’occupation se trouvera face à une région qu’elle a totalement démolie et à des habitants à qui elle doit garantir les moyens de survie. Le secteur aura besoin d’une reconstruction complète, ce qui coûtera à l’occupation au moins 50 milliards de dollars.

— Pensez-vous que cette guerre puisse d’une façon ou d’une autre servir la cause palestinienne ?

— Après plus de 3 semaines de guerre à Gaza, il s’avère que ce sont les enfants et les femmes qui sont visés par l’occupation. Il y a des milliers de martyrs dont la majorité sont des femmes et des enfants. Les scènes sanglantes ont causé un changement relatif dans les positions des peuples du monde, en particulier en Occident où il y a eu de grandes manifestations réclamant de stopper la guerre contre le peuple palestinien désarmé. Ce refus populaire constitue une pression sur les gouvernements qui soutiennent Israël.

— Israël semblait hésiter avant de lancer l’attaque au sol qui a finalement eu lieu après une certaine attente, pourquoi selon vous ?

— Premièrement, les Etats-Unis avaient demandé aux forces de l’occupation de ne s’engager dans une guerre que lorsque les forces américaines seront bien installées dans la région afin d’empêcher toute autre force d’intervenir. L’hésitation israélienne revient ensuite à la crainte des résultats. Les Américains avaient conseillé à Israël de poursuivre les raids aériens pour éviter les pertes. Mais si Israël veut réaliser son objectif d’éliminer le Hamas, il devrait lancer les opérations au sol car les bombardements ne réalisent pas son objectif.

— Pensez-vous qu’en soutenant Israël et le gouvernement d’extrême droite, Washington ait mis fin à son rôle de médiateur dans le processus de paix entre les Palestiniens et les Israéliens ?

— Les Etats-Unis ne se sont pas contentés d’adopter la position israélienne, ils ont utilisé leurs plateformes médiatiques pour diffuser la version israélienne des faits et l’ancrer dans l’esprit des Américains. En plus, Washington a envoyé son secrétaire d’Etat à la Défense et le chef du commandement central américain pour rassurer Israël. Ensuite, Biden a, lui aussi, visité l’Etat de l’occupation pour lui assurer son soutien financier et militaire car la guerre risque de l’affecter économiquement. Biden avait promis des aides financières et militaires que le Congrès américain a approuvées. Biden a également envoyé deux porte-avions et des navires de guerre à Israël. Certes, ce comportement américain empêche Washington de jouer un rôle de médiateur.

— Comment voyez-vous la position occidentale qui n’est pas très différente de la position américaine ?

— Cette guerre a mis au clair la position de l’Occident envers le peuple palestinien et la région arabe. Le monde a gardé le silence pendant 75 ans face à l’occupation et les pays occidentaux, en particulier la Grande-Bretagne et la France qui soutiennent Israël de toutes leurs forces. Il ne s’agit pas uniquement de soutien moral, mais de soutien militaire aussi. Les pays qui prétendent défendre les droits de l’homme oublient les crimes commis contre le peuple palestinien, au point que le ministre français de la Justice a annoncé que toute personne sympathisant avec le peuple palestinien risquait une peine de prison. La guerre a dévoilé la laide réalité de l’Occident.

— Pensez-vous que la solution à deux Etats et celle de la terre contre la paix soient encore valables ?

— Cette guerre a montré que les solutions militaires ne sont pas valables et que la gestion du conflit ces dernières années est à l’origine de cette explosion. Il est indispensable d’ouvrir des horizons pour que le peuple palestinien établisse son Etat indépendant avec Jérusalem comme capitale et vive pacifiquement côte à côte avec Israël. Sinon, le conflit se prolongera. La guerre actuelle a semé la haine contre l’occupation et les pays occidentaux. Le peuple palestinien apprécie, en revanche, la position des peuples libres qui ne sont pas d’accord avec leurs gouvernements et qui sont sortis dans des manifestations de soutien au peuple palestinien.

— Comment voyez-vous la position de l’Egypte qui déploie des efforts pour alléger les souffrances des habitants de la bande de Gaza ?

— Dès le 7 octobre, Le Caire a précisé que les événements dans la bande de Gaza sont la conséquence de l’occupation israélienne et des politiques de son gouvernement d’extrême droite qui ne reconnaît pas les droits politiques du peuple palestinien. L’Egypte a souligné, lors du Sommet du Caire pour le Paix, la nécessité de mettre fin à la guerre et d’ouvrir des perspectives pour revenir au processus politique et permettre la création d’un Etat palestinien sur les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est comme capitale. En outre, Le Caire a fait preuve d’une diplomatie musclée face à l’occupation et aux Etats-Unis lorsqu’il a refusé la sortie des étrangers de la bande de Gaza avant l’entrée de l’aide humanitaire.

— Est-il possible qu’un accord de cessez-le-feu soit conclu sous les auspices de la Chine ou de la Russie ?

— Jusqu’à présent, les positions de la Russie et de la Chine sont équilibrées et même légèrement favorables aux Palestiniens. Mais, à mon avis, le Conseil de sécurité sera incapable d’adopter une résolution sur la guerre à Gaza parce que chacune des deux parties, américaine et russo-chinoise, utilisera son veto pour invalider la décision de l’autre partie. C’est la preuve que le Conseil de sécurité a les mains ligotées et les Palestiniens en paient le prix.

— Qu’en est-il du projet arabe (Egypte, Jordanie, Arabie saoudite et Palestine) soumis au Conseil de sécurité ?

— Malheureusement, tout projet arabe ou non arabe qui n’est pas conforme à la position américaine alignée sur Israël sera voué à l’échec, d’autant plus que la Maison Blanche a donné le feu vert à Israël pour poursuivre sa guerre à Gaza et que le Conseil de sécurité a échoué à trois reprises jusqu’à présent en raison des pressions américaines.

— Quelles seront, selon vous, les répercussions de cette guerre sur la situation interne en Israël et sur le gouvernement de Netanyahu ?

— Netanyahu est parfaitement conscient qu’à la fin de cette guerre, il sera politiquement fini, en raison de ses échecs sécuritaires et politiques. Les derniers sondages d’opinion montrent que Benny Gantz devance grandement Netanyahu. Celui-ci pourrait appeler, après la guerre, à des élections anticipées. La rue israélienne est peu préoccupée par les crimes de l’occupation contre notre peuple. Ce qui compte pour elle c’est sa sécurité.

— Quelles seront les conséquences de ce conflit sur la région ? Pensez-vous que la guerre s’étende à d’autres forces régionales ?

— Je ne pense pas que le cercle de la guerre s’étende et que le Hezbollah et l’Iran entrent dans cette confrontation. Mais tout peut arriver.

— Pensez-vous que l’opération « Déluge d’Al-Aqsa » du 7 octobre vaille ces énormes pertes humaines et matérielles ?

— La situation des Palestiniens avant le 7 octobre était mauvaise. L’occupation israélienne avait bouché tous les horizons politiques et Gaza était en état d’ébullition. L’Egypte, la Jordanie et l’Autorité palestinienne avaient averti les Américains et les Israéliens, lors des réunions d’Al-Aqaba et de Charm Al-Cheikh, de la nécessité d’arrêter les provocations du gouvernement de Netanyahu et de donner un espoir au peuple palestinien, en particulier à Gaza. Mais ils ont tous fait la sourde oreille. Malheureusement, ce sont les innocents et non pas les combattants du Hamas qui payent le lourd tribut de cette guerre. Je suppose que le Hamas n’imaginait pas que son intervention allait être aussi forte et que les forces de l’occupation s’effondreraient de la sorte. Il ne s’attendait pas à cette réaction barbare de la part des forces d’occupation.

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