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Ioannis Kasoulidis : Nous ne sommes pas inquiets de possibles améliorations dans les relations égypto-turques

Hani Assal , Mercredi, 29 juin 2022

Le ministre chypriote des Affaires étrangères, Ioannis Kasoulidis, était en visite au Caire, fin mai. Il explique la position de son pays sur les rapports avec l’Egypte et les développements dans l’Est de la Méditerranée.

Ioannis Kasoulidis

Al-Ahram Hebdo : Neuf rencontres au sommet ont eu lieu entre l’Egypte, Chypre et la Grèce depuis 2014. Comment évaluez-vous cette action tripartite et comment faites-vous pour la faire progresser ?

Ioannis Kasoulidis: Nous étudions plusieurs mémorandums d’entente entre nos trois pays continuellement dans nos rencontres gouvernementales. Une évaluation est également assurée de manière permanente au niveau des ministères des Affaires étrangères. Comme il est arrivé au cours de la visite du ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Choukri, à Chypre l’année dernière, ma dernière visite au Caire, fin mai, fait le suivi également de ces mémorandums d’entente.

— Estimez-vous possible l’augmentation des échanges commerciaux entre Chypre et l’Egypte ?

— Le comité conjoint a discuté pendant sa dernière réunion des moyens d’augmenter le volume du commerce, chose qui s’est effectivement réalisée. Nous avons abordé plus de détails comme l’échange commercial dans le domaine des produits agricoles. Il y aura encore plus d’améliorations à l’avenir. L’Egypte aspire à un accord concernant la pêche, mais nous ne pouvons pas le réaliser actuellement à cause des restrictions imposées par l’Union Européenne (UE). Nous voulons voir l’Egypte s’engager dans des accords avec tous les Etats membres de l’UE, non seulement dans le domaine de la pêche, mais aussi les produits agricoles. Là, il faut signaler qu’il y a un événement important pour l’Egypte, qui est la réunion du Conseil conjoint entre l’Egypte et l’UE à Luxembourg. Habituellement, les ministres des Affaires étrangères n’assistent pas à ces réunions, mais je serai présent pour aider l’Egypte à ce propos et il est fort probable que le document de coopération entre les deux parties soit renouvelé. Les négociations sont en cours et nous nous approchons de la signature. Nous soutenons

l’Egypte auprès de l’UE, comme nous le faisons toujours.

— Vous avez récemment mis l’accent sur la nécessité que les trois capitales tiennent aux principes inaliénables du droit international dans le partage des ressources de l’Est de la Méditerranée. Croyez-vous qu’il existe de nouveaux acteurs pouvant rejoindre ce cadre d’action ?

— Permettez-moi d’être clair. Nos avancées ne sont ni exclusives, ni réalisées à huis clos. Il s’agit d’initiatives ouvertes aux autres, au cas où elles seraient conformes au droit international. Nous accueillons favorablement la coopération avec tout Etat. Mais aucune partie n’est la bienvenue en dehors du cadre du droit international. Nous ne demandons rien de difficile. Seulement, la conformité au droit international.

— Estimez-vous que l’une des parties prenantes ait commencé à changer son comportement vis-à-vis des Etats de la région ?

— Oui, il existe certains changements. La Turquie, par exemple, tente d’améliorer ses relations avec l’Egypte, Israël et l’Arabie saoudite. Cependant, nous n’avons pas vu jusqu’à maintenant des changements dans sa position à l’égard de Chypre et nous espérons le voir se réaliser. Au niveau de la Grèce, il y a des tentatives de la part d’Ankara au niveau des visites mutuelles entre les deux chefs d’Etat, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, et le premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis. Mais prenez quand même en considération les 41 violations de l’espace aérien de la Grèce, qui ont eu lieu en 24 heures. Nous savons qu’Ankara veut améliorer ses relations avec Le Caire. Les relations entre Etats ne commencent jamais à zéro, nous le savons certainement. Mais nous ne sommes pas du tout inquiets de possibles améliorations dans les relations égypto-turques ; parce que les relations égypto-chypriotes sont très solides et bien ancrées. Raison pour laquelle, il n’y a pas lieu qu’elles soient menacées par ce rapprochement.

— Est-il possible que Chypre ait recours à l’Onu pour garantir son droit d’exploiter ses richesses en gaz et pour déposer une plainte contre la position turque ?

— L’Onu doit d’abord traiter avec la situation en Libye et savoir qui va imposer la solution décidée par le Conseil de sécurité. Celui-ci a pris des décisions à ce propos, mais la Turquie a divisé la mer Méditerranée en deux parties (ndlr: par son accord de démarcation des frontières maritimes conclu avec Tripoli en novembre 2019). C’est une situation qui affecte tout le monde, Chypre, l’Egypte, la Grèce, Israël et la Syrie. La partie sur laquelle la Turquie prétend avoir une souveraineté a une forme géométrique bizarre et personne ne peut comprendre cette logique.

— Chypre et l’Egypte sont deux pays producteurs de gaz naturel. Etes-vous disposés à répondre positivement aux besoins de l’Union européenne de diversifier ses approvisionnements loin du gaz russe ?

— Le président chypriote, Nikos Anastasiadis, a déclaré que la région de l’Est de la Méditerranée est prête à déployer plus d’efforts afin d’approvisionner l’Europe en gaz naturel. Cependant, j’aimerais faire quelques éclaircissements. Si nous voulons faire ce pas, nous devons le planifier relativement pour le long terme. Alors que l’Europe veut hâter cet objectif maintenant, les projets d’infrastructures ne sont pas encore prêts en ce moment. Nous devons prendre la décision d’exporter le gaz naturel liquéfié à l’Europe. Je parle ici du gisement d’Aphrodite à Chypre, ainsi que des deux stations de liquéfaction à Damiette et à Edkou en Egypte. Dans ce contexte, nous nous adressons aux compagnies qui seront en charge de la construction des infrastructures de transport du gaz. Il ne faut pas omettre de prendre en considération les besoins internes de l’Egypte en gaz.

— Chypre, l’Egypte et la Grèce sont d’accord sur la nécessité de trouver une solution au conflit palestino-israélien. Elles prônent également la stabilité en Libye. Comment pourrait-on atteindre ces objectifs ?

— La situation palestinienne est dangereuse surtout lorsque le mois du Ramadan a coïncidé avec les célébrations chrétiennes à la mosquée d’Al-Aqsa et à Jérusalem. Raison pour laquelle nous avons besoin de pas sérieux sur la reprise des pourparlers de paix entre les Palestiniens et les Israéliens le plus vite possible. L’émissaire spécial de l’Union européenne pour le processus de paix, Sven Koopmas, a visité Chypre récemment et a proposé une nouvelle méthode pour faire face à cette situation. Au lieu de commencer directement à organiser des conférences élargies, on peut avoir recours à la diplomatie calme et commencer par les petites choses puis s’élargir. Je l’appuie dans ses idées parce qu’elles sont bonnes. Il est préférable de s’approcher séparément de chaque partie, surtout que nous avons un problème parce qu’en Israël il y a un gouvernement très faible, qui est une coalition formée de plusieurs partis. Dès que la situation sera stable, il sera possible de reprendre les négociations. Là, je voudrais signaler que tout le monde sait que nous avons de nouvelles relations avec Israël, mais nous avons aussi de bonnes relations avec le côté palestinien et nos positions à l’Onu envers la cause palestinienne sont fixes. C’est-à-dire qu’Israël est important pour nous, c’est un Etat ami qui joue un rôle dans la protection des intérêts de Chypre. Nous coopérons également dans le domaine du gaz naturel. Nous tenons en même temps à un principe fondamental qui est la défense de la cause palestinienne. C’est une position qui n’a pas changé.

Quant à la Libye, la situation dans ce pays nous provoque beaucoup de soucis. Nous comprenons parfaitement que ces circonstances causent de graves problèmes à l’Egypte et à la sécurité de ses frontières, et aussi à l’Europe, surtout au niveau du terrorisme et de l’immigration clandestine. Maintenant, nous avons un autre problème ; quand on parle de l’approvisionnement de l’Europe en pétrole et en gaz, il y a des richesses en Libye, dont on peut profiter au maximum. Au lieu de s’interroger: Qui domine telle ou telle région, nous soutenons maintenant la tenue de négociations interlibyennes sous une direction libyenne et avec une volonté libyenne, qui mèneraient en fin de compte à la tenue d’élections le plus tôt possible. Nous sommes désolés parce que les élections ont été reportées, nous aspirons maintenant à l’élection d’un nouveau gouvernement de façon démocratique.

— Quelle est la position de Chypre envers le conflit en Ukraine ?

— Chypre est membre de l’UE. Notre position est exactement celle de l’UE et nous n’allons pas adopter une position à mi-chemin entre l’Orient et l’Occident. Personne n’accepte la violation de la souveraineté d’un Etat ou la violation des lois. Ce que nous n’acceptons pas pour notre pays nous ne l’acceptons pas pour l’Ukraine. Dans la guerre, il y a beaucoup de victimes, des immigrants quittent le pays, la guerre détruit tout. Là, je voudrais faire l’éloge de l’initiative adoptée par la Ligue arabe afin de tenter de parvenir à une solution diplomatique pour cette guerre dont le monde entier ressent les impacts, en particulier en Afrique en ce qui concerne l’approvisionnement en blé en provenance d’Ukraine et dont la Russie interdit l’exportation. En ce qui concerne les sanctions contre la Russie, je pense que l’UE doit être méfiante afin d’éviter que les Etats membres ne payent cher le prix de ces sanctions. C’est pour cela que les discussions à l’intérieur de l’UE autour de ces questions sont continues et ouvertes.

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