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Eugénie Rokeia: Il faut écouter les femmes

Soheir Fahmi, Lundi, 30 mai 2016

Eugénie Rokeia Aw est une journaliste et chercheuse du Sénégal qui a participé au colloque du Codesria (Le Conseil pour le développement de la recherche sociale en Afrique) sur la lutte des femmes d'aujourd'hui, organisé au Caire en coopération avec le Centre des Recherches Arabes et Africaines en Egypte (CRAA). Elle a un point de vue original sur le rôle de la femme dans le progrès de la société.

Eugénie Rokeia
La chercheuse Eugénie Rokeia.

Al-ahram hebdo : Est-ce que vous pensez qu’un col­loque sur la lutte des femmes soit encore important aujourd’hui ?
Eugénie Rokeia Aw : Je pense que c’est important au niveau de la recherche parce que cela permet de faire un état des lieux et de com­prendre, y compris au niveau de la recherche, comment est conçu aujourd’hui le rapport entre les hommes et les femmes. Ce qui est intéressant après ce type de colloque c’est de voir quel mécanisme on peut mettre en place pour assurer le suivi avec les jeunes chercheurs qui ont présenté leurs papiers. Mais il y a quelque chose d’important au niveau des rapports hommes/femmes, je crois qu’on note des avancées remarquables. Les hommes s’intéressent de plus en plus à ces rapports. C’est devenu un sujet de recherche et en plus on trouve que ce genre de recherches concerne nos vies, que ce soit dans le domaine politique, social ou économique. Il serait intéres­sant également de travailler avec les personnes qui encadrent les jeunes chercheurs pour comprendre comment cela devient une discipline qui permet la transformation de la société. En plus, il y a l’échange entre différentes cultures, différentes manières de voir les choses. C’est important que les gens puissent se parler.

— Mais est-ce que vous pensez que les défis pour la femme en ce XXIe siècle aient changé ?
— Je remarque que les probléma­tiques restent les mêmes au niveau politique. Mais ce qui est peut-être en train de changer, c’est la manière dont on reconceptualise certains domaines. Par exemple et on l’a vu encore ici, trop souvent, on fait d’un côté, une dichoto­mie, espace de femmes, espace privé, espace domestique, et donc espace de discrimination, espace d’oppression. Et de l’autre côté, il y a l’espace des hommes, l’espace public, le pouvoir. En se disant que les femmes doivent rejoindre cet espace pour accéder au pouvoir. Or, ce qu’on doit apporter à la recherche aujourd’hui, c’est de dire que l’espace public doit s’intéresser à l’es­pace privé. Ainsi, l’espace privé doit transpirer pour accéder au domaine vital de l’espace public. Il est important que les politiques publiques représen­tées par notre système judiciaire et nos parlementaires se penchent sur l’espace privé en particulier en ce qui concerne les femmes. Pourquoi ? Si on regarde au niveau local comment sont distri­bués les rôles, on voit bien que la majeure partie de ceux qui produisent ce que nous mangeons, ce sont les femmes. Celles qui prennent en charge l’éducation des enfants, leur santé, ce sont les femmes. Et on estime que c’est un secteur gratuit et que cela ne coûte rien. Mais en fait, cela coûte du travail. Il est donc important de voir ce que l’économie gagne en faisant en sorte que les femmes s’occupent gratuite­ment de ce secteur-là. Et comment revaloriser le travail des femmes. Ce sont des choses qu’on peut revisiter dans tous les domaines et les disci­plines. Regardez comment il y a un lien intrinsèque entre l’espace privé et l’es­pace public. D’ailleurs, même dans l’espace privé, les femmes ont des domaines de pouvoir. Ce sont des points importants qui permettent un changement au niveau des paradigmes.

Eugénie Rokeia
Chahida Al-Baz, présidente du CRAA, avec la ministre Ghada Wali, lors du colloque.

— Vous avez parlé d’un nouveau regard et de la recherche sur la femme, basée sur l’histoire et sur l’intuition. Comment voyez-vous cela ?
— Je dis qu’il faut revisiter les concepts. On nous a affublées d’un certain nombre de caractéristiques. On est intuitives, donc on n’est pas ration­nelles. Et moi je dis toujours : est-ce qu’on peut faire de la recherche scien­tifique sans intuition ? Est-ce que ce n’est pas le sentiment qui permet aux hommes et aux femmes de prendre soin les uns des autres ? Sur le plan subjec­tif, sur le plan des valeurs, le sentiment est quelque chose de fondamental. On est sensible, heureusement qu’on est sensible. Que deviendrait la société sans cela ?

— Comment est la situation de la femme avec le fondamentalisme et la régression de la femme dans nos sociétés ?
— La violence a été engendrée dans nos sociétés, à cause de l’absence de sensibilité dans l’espace public. Si on donne des soins de santé pour revalori­ser le travail des femmes, si on donne à manger aux gens en revalorisant ce que font les femmes, à ce moment-là, on règle une partie du problème. Les jeunes vont être moins attirés par ce genre de violence et d’extrémisme, en se disant voilà la solution. En général, on attaque d’abord les plus faibles de la maison et à l’heure actuelle ce sont les femmes. Si on revalorise ce que font les femmes, nous aurons alors une société plus équi­librée. Une société qui construit au lieu de détruire. Les femmes qui donnent des enfants ont un rôle extrêmement important à jouer. Les femmes ont un discours qui raconte ce qu’elles sont. En les écoutant, on regarde la société de manière plus positive en disant qu’à partir de rien, elles ont réussi à construire quelque chose. C’est important pour les jeunes générations de savoir d’où elles viennent. Comment construire sur du sable mouvant.

— Que pensez-vous du colloque en général ?
— J’ai été très contente parce que j’ai trouvé beaucoup de jeunes, et je crois qu’il faut apprendre à les écouter. Mais les femmes en général doivent être actuellement plus subversives. Elles ont du mal à s’organiser et il faut apprendre à travailler ensemble. Et à faire un travail panafricain parce qu’on apprend beaucoup du travail des autres. Il y a plus de choses dans deux têtes que dans une seule tête. Et c’est ainsi qu’on avancera ensemble .

Qu’est-ce que Codesria ?
Le Codesria (le Conseil pour le développement de la recherche sociale en Afrique) a été fondé au début des années 1970 par un groupe de chercheurs politiques et socioécono­miques à Dakar autour du grand penseur international et chercheur en économie politique égyptien, Samir Amin. Senghor était à l’époque à la tête du Sénégal, et avec Samir Amin, il a pensé à créer un centre de recherches indépendant (ONG) pour aider à la libération des pays africains. Lorsque le Centre des Recherches Arabes et Africaines (CRAA) a été créé en Egypte en 1987, sous la présidence de Samir Amin et la direction de Helmi Sharawy, avec des chercheurs comme Archie Mafeje et Chahida Al-Baz, une coopération a été établie entre les deux centres. Le Codesria a alors subventionné des travaux du centre, et ce dernier a traduit les travaux du Codesria de façon régulière. Et depuis 2003, des colloques sont organisés par les deux centres au Caire

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