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Hesham Ramez : La BCE ne veut pas empêcher les importations, mais les contrôler

Névine Kamel, Lundi, 19 octobre 2015

La Banque Centrale d’Egypte (BCE) vient de procéder à une nouvelle dévaluation de la livre égyptienne par rapport au dollar. Son gouverneur, Hesham Ramez, tient à rassurer le marché et apporte des explications sur cette mesure. Entretien.

Hesham Ramez
Hesham Ramez

Al-Ahram Hebdo : La BCE a adopté la semaine dernière un troisième plan de dévaluation de la L.E. Une telle décision ne va-t-elle pas faire fuir les investisseurs d’Egypte ?

Hesham Ramez : L’investisseur cherche plutôt une disponibilité du dollar. Et les décisions prises récemment par la BCE vont dans une telle direction. Le dollar doit atteindre son juste niveau vis-à-vis de la L.E. pour créer un cli­mat de confiance chez les inves­tisseurs. Pour eux, c’est la dispo­nibilité de la devise étrangère qui compte, pas le prix.

— Les hommes d’affaires critiquent fortement les mesures adoptées par la BCE, afin de contrôler le dollar. Car selon eux, de telles mesures sont la cause de la pénurie du dollar sur le marché. Qu’en pensez-vous ?

— Il est vrai que la BCE a été soumise à une forte campagne de lobbying de la part des hommes d’affaires. Cela ne veut pas dire que le dollar n’est pas disponible sur le marché. Les hommes d’affaires refusent d’admettre que le pays est confronté à une pénurie de dol­lars et qu’il doit préciser ses priorités. Chacun ne pense qu’à ses propres intérêts. La BCE possède-t-elle des dollars qu’elle cache ? Non. Les réserves en devises étrangères chutent. Et l’Egypte, comme tout pays passant par une situation éco­nomique similaire, doit préciser ses priorités. La BCE n’imprime pas le dollar, mais elle fait en sorte de répondre aux priorités de l’éco­nomie égyptienne.

— Mais les mesures adoptées par la BCE n’ont-elles pas contribué à un déséquilibre de l’activité industrielle ?

— Non. Au vu de la balance des paiements, publiée le 30 juin der­nier, on constate que les importations ont dépassé les 60 millions de dollars. Le déficit commercial a enregistré une baisse et cela n’est pas dû à la baisse des exportations, comme le présument les hommes d’affaires. Les exportations pétrolières n’ont enregistré qu’une baisse de 2 %. Alors que les importations des services ont atteint 80 mil­liards de dollars. La BCE n’em­pêche pas, donc, l’afflux de dol­lars, elle le consacre plutôt à ses secteurs prioritaires. Avec entre autres, les matières brutes, les pro­duits alimentaires et les usines. En même temps, les hommes d’af­faires n’ont cessé d’accumuler des gains. Bien que les matières pre­mières aient enregistré une baisse des prix comprise entre 30 et 50 %, la facture des importations reste élevée. Par exemple, la fac­ture des importations des assem­bleurs de voitures, qui se plaignent souvent d’une pénurie du dollar, s’est élevée à 3,2 milliards de dol­lars fin juin, contre 1,5 milliard de dollars l’année d’avant. A noter que le prix des voitures à enregis­tré une hausse, malgré la baisse des droits de douanes et celle de l’euro vis-à-vis de la L.E. L’équation est donc incorrecte. Et ce n’est pas tout ...

— Quelles explications pou­vez-vous apporter de plus ?

— Les anomalies de la balance commerciale sont un autre point très important. Est-il normal que nous impor­tions 400 millions de dollars de pommes chaque année ? Est-ce un produit important pour le citoyen égyp­tien ? Est-il normal d’importer du sucre à 2,6 milliards de dollars, alors que nous possédons des usines qui n’arrivent pas à distri­buer leur production ? Les hommes d’affaires choisissent d’importer des produits des pays souffrant de crise, ou des produits d’une quali­té inférieure, dans leur intérêt. Si nous ne contrôlons pas ces opéra­tions, nos réserves de devises ne seront plus suffisantes pour répondre à nos besoins essentiels. La BCE ne veut pas empêcher les importations, mais les contrôler pour répondre en priorité aux besoins nécessaires. D’autres pays passant par des situations simi­laires ont dû prendre des mesures d’austérité. Le gouvernement a refusé un tel choix. Mais pour améliorer l’économie, il faut pré­ciser les priorités et les satisfaire en premier.

— Quelques hommes d’af­faires font pression pour une plus forte dévaluation de la L.E. D’autres catégories de la société plaident pour plus de stabilité pour contrôler les prix. Qu’en dites-vous ?

— La société égyptienne se divise en deux camps. Le premier qui plaide pour une plus grande dévaluation et l’autre qui s’y oppose. Chaque camp défend ses intérêts. Or, la BCE ne suit aucun camp. Ses décisions sont prises en fonction des conditions écono­miques et en prenant en considéra­tion le taux d’inflation. Nous avons nos repères pour décider d’une dévaluation. La BCE ne peut pas dévaluer la L.E. sans limite pour répondre aux demandes des hommes d’affaires, alors que son effet touche 90 % de la société égyptienne. Le prix du dollar a, par contre, enregistré une hausse de 30 % depuis ma nomination, mais de manière progressive. Le citoyen ne l’a pas senti. En 2015, le prix du dollar a progressé d’en­viron 12,7 % vis-à-vis de la L.E. Et le fait que le taux de change entre le dollar et la livre n’a pas encore atteint son point d’équi­libre, ne porte pas atteinte au sec­teur des exportations comme le répètent les hommes d’affaires. Les exportations affrontent d’autres difficultés, telles que la perte des marchés essentiels comme la Syrie, le Yémen, la Libye et l’Iraq, vu les conflits politiques dans ces pays.

— La BCE avait précisé un plafond pour les dépôts quoti­diens et mensuels de dollars. Une décision qui a suscité la colère des entreprises, puisqu’une telle décision entrave leurs activités. Quel est voter avis ?

— Préciser des plafonds des dépôts est une tendance internatio­nale. Il s’agit au pre­mier plan de mettre fin au marché noir et cette décision y contribue. La valeur des ventes de dollars aux banques est donc passée de 10 mil­lions de dollars par jour à 150 millions. Mais ce sont les secteurs priori­taires qui ont profité de ces sommes et c’est ce qui n’a pas plu à quelques hommes d’affaires en question. Les autres secteurs ont la capacité, avec leurs profits, d’acheter des dollars dans les bureaux de change à un taux plus élevé.

— La BCE n’a donc pas l’in­tention de se soumettre aux demandes du monde des affaires et d’annuler une telle décision ?

— Jamais. Cette décision ne sera pas annulée tant que je serai gouverneur de la BCE.

— Votre mandat en tant que gouverneur de la BCE se ter­mine fin novembre. Avez-vous l’intention d’entamer un deu­xième mandat ?

— On peut rendre service à son pays sans détenir de fonc­tion exécutive.

— Les réserves en devises étrangères ont connu une baisse au cours des deux der­niers mois. Pourquoi ? Cette tendance va-t-elle continuer ?

— La BCE a dû rembourser une obligation d’une valeur d’1,3 milliard de dollars en sep­tembre dernier. Elle a également dû procurer des ressources en dollars à quelques secteurs importants, comme le Canal de Suez, le secteur de l’électricité et celui du gaz et du pétrole. N’est-ce-pas des secteurs priori­taires pour le citoyen égyptien ? Pour ce qui est des réserves en devises du pays, la BCE ne devrait pas avoir de nouveaux remboursements à effectuer au cours de la prochaine période. Mais cette année, elle a dû payer pour certains postes de dépenses de manière ponctuelle. De nou­veaux investissements, par exemple, devraient permettre de récupérer des devises étrangères et augmenter le niveau des réserves de change.

— La BCE a-t-elle reçu les 12 milliards de dollars, promis par les pays du Golfe au cours de la conférence de Charm Al-Cheikh en mars dernier ?

— Sur ces 12 milliards, 6 milliards de dons ont été effective­ment inscrits aux comptes de la BCE. Les 6 autres milliards d’in­vestissements promis ne sont pas arrivés. Le secteur des affaires des pays du Golfe cherche encore sur cette question les meilleures opportunités d’investissements.

— Avec une telle baisse de réserves en devises étrangères, améliorez-vous la possibilité d’obtenir un prêt du Fonds Monétaire International (FMI) ?

— La délégation égyptienne n’a pas abordé une telle option, lors des dernières réunions du FMI et de la Banque mondiale de Lima. Recevoir un prêt du FMI est l'un de nos droits, étant l'un des pays fondateurs du Fonds, mais nous attendons le moment propice. Le gou­vernement préfère ache­ver notre plan de réforme avant d’entreprendre une telle étape.

— Le prix du dollar sur le marché noir demeure élevé. Comment la BCE va-t-elle réa­gir à cette situation ?

— La BCE ne tardera pas à prendre les mesures nécessaires pour contrôler le marché noir. Mais nous adopterons les déci­sions convenables aux moments qui nous semblent être opportuns. Ce n’est pas une mission difficile. Nous l’avons déjà fait auparavant, nous pouvons encore le refaire.

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