Société > Au quotidien >

Chant : Du baume au coeur pour les seniors

Chahinaz Gheith, Lundi, 30 mars 2015

La troupe musicale Al-Assala fi rabie al-omr (l’authenticité à la fleur de l’âge) est singulière. Ses membres, une vingtaine de personnes âgées de 50 à 86 ans, combattent l’ennui, la solitude et la vieillesse en chantant des mélodies d’antan. Et communiquent une joie de vivre contagieuse

Chant :  Du baume au coeur pour les seniors
Photo: Bassam Al-Zoghby

Il est 18h30 et l’ambiance est plutôt tendue dans l’amphithéâtre du Centre culturel Saqiet Al-Sawi (quartier de Zamalek au Caire), une demi-heure avant le lever du rideau. Le va-et-vient est incessant et M. Amal Fathi, maestro de la troupe Al-Assala fi rabie al-omr (l’authenticité à la fleur de l’âge) ne connaît aucun répit. Elle ménage le groupe des choristes qui sont en répétition. Ils sont une vingtaine. Leur moyenne d’âge est, disons, respectable : allant de 55 à 86 ans. Les peaux sont un peu ridées, les chevelures argentées et les voix ne sont ni éraillées, ni chevrotantes, mais bien sonores et enthousiastes. Dr Amal enchaîne les mélodies à un rythme soutenu. Elle leur fait entonner quelques refrains, un exercice qui exige de la concentration. Assise sur une chaise roulante, une petite loupe fixée sur ses lunettes, Zeinab Taha, surnommée Mama Zoza, 86 ans, se concentre. Elle ne se préoccupe plus de son âge et essaie de profiter de la vie au maximum. « J’avais perdu l’envie de chanter, mais le fait de participer avec cette troupe Al-Assala fi rabie al-omr m’a redonné la joie de vivre », dit-elle, tout en ajoutant qu’elle était rongée par la solitude, notamment après la mort de son mari et le mariage de ses quatre fils. Et donc, pour occuper son temps, Mama Zoza visitait les maisons de retraite pour rencontrer des gens, participer aux excursions et aux fêtes organisées. « Mes enfants, comme beaucoup d’autres, pensent qu’une femme de mon âge n’a besoin que de manger, dormir, prendre ses médicaments et attendre la mort en paix. Or, pour moi, c’est important de sortir, de m’occuper pour briser cet isolement infernal. Vieillir, ce n’est pas si pire que ça », dit-elle, en ajoutant que ses enfants n’ont pas apprécié qu’elle fasse partie de cette troupe de vieux, vu son âge, mais aussi pour une question de prestige.

Chant :  Du baume au coeur pour les seniors
Belles mélodies, interprétations hors pair et chanteurs talentueux. (Photo: Bassam Al-Zoghby)

Comme cette octogénaire a du talent et possède une belle voix, Dr Amal Fathi n’a pas hésité à la joindre à la chorale. « La musique m’apporte du bonheur, et j’ai repris goût à la vie. Lorsque j’ai commencé avec cette troupe, c’est comme si toute mon enfance revenait. Je ne pense plus à mes douleurs, à l’ennui, à la solitude, car en chantant, je m’extériorise, je pense à autre chose, à ma partition, au prochain concert, j’évacue mes problèmes quotidiens et je me sens en très bonne forme », expose Mama Zoza. Pour elle, cette activité est aussi importante que l’air qu’elle respire. C’est sa sortie de la semaine. Elle l’attend avec impatience, car le fait de se retrouver en groupe, partager des expériences et nouer des relations amicales lui font sentir qu’elle est encore en vie.

Même écho pour l’ingénieur Waguih Fahmi, qui vit à Alexandrie et se rend au Caire une fois par semaine pour participer à la soirée organisée à Saqiet Al-Sawi. « Vieux, moi ? Pas encore … », lance Waguih. Encore fringant et sportif, ce septuagénaire refuse d’être casé dans la catégorie des seniors. Il ne voit pas les années passer et a une nette tendance à rajeunir. A 75 ans, il a le sentiment d’avoir quarante ans. N’ayant pas eu la chance de se marier, cet ingénieur vivait en solo, déprimé jusqu’au jour où il a vu à la télé un concert de la troupe Al-Assala fi rabie al-omr.

Chant :  Du baume au coeur pour les seniors
(Photo: Bassam Al-Zoghby)

Le trac avant la levée du rideau
« Depuis que je chante, j’ai cette impression que le stress de vieillir a baissé. Chanter des airs qui rappellent des souvenirs heureux, c’est encore vivre, respirer et ressentir des émotions. Cela me sort de ma solitude, m’aide à rester autonome, et c’est aussi un moyen de braver le défis de la vie. En participant à cette chorale, je retrouve mon énergie. Et puis c’est bon pour la mémoire, et cela me rend la joie de vivre », précise l’ingénieur Fahmi, qui dit n’avoir jamais reçu de formation en musique. Mais Dr Amal, leur prof et amie, est là pour leur apprendre à chanter en reprenant les belles chansons d’antan. Celui-ci adore chanter Ya ward min yechtérik (fleurs, qui vous achète) du grand chanteur Abdel-Wahab. Pour Fahmi, il n’est pas trop tard pour apprendre à chanter. Malgré les nombreux concerts auxquels il a participé, il a toujours le trac avant la levée du rideau. « Mais dès que je pose les pieds sur scène, la peur disparaît ».

Créée en 2010 pour briser l’isolement des personnes âgées, cette troupe, qui prend ici tout son sens, leur permet de rencontrer des gens, de socialiser, et surtout de vivre une expérience enrichissante et valorisante. Tout a commencé lorsque Dr Amal Fathi, la responsable de la troupe, a eu l’idée de lancer un appel dans les différentes

Chant :  Du baume au coeur pour les seniors
Pour ces personnes du troisième âge, se produire en public est une façon de se sentir valorisés et reprendre confiance en soi.ww (Photo: Bassam Al-Zoghby)

maisons de retraite pour former une troupe du troisième âge. Car pour elle, on peut être âgé et actif ! « L’inactivité est un véritable problème dans notre société. On peut être vieux et avoir envie de jouer de la musique, monter sur scène ou se faire plaisir », estime-t-elle. Pour Amal Fathi, la difficulté était de trouver des personnes âgées, d’attiser leur curiosité. Aujourd’hui, la troupe musicale compte 25 membres de milieux sociaux différents, et beaucoup d’entre eux vivaient en situation de solitude. « Au début, on a commencé avec 4 hommes et 4 femmes. Timides, n’ayant aucune formation musicale, il a fallu commencer par les entraîner à fredonner des chansons faciles et très connues leur rappelant leur jeunesse », explique Amal, qui confie être fière de cette troupe qui génère un enthousiasme communicatif dans les foyers de personnes âgées où il n’est pas évident de créer une activité stimulante.

Chant :  Du baume au coeur pour les seniors
(Photo: Bassam Al-Zoghby)

Elle dit également avoir ouvert la porte récemment aux jeunes, dans un esprit inter-générationnel. Tous les chanteurs ont les yeux pétillants de fierté, heureux de partager leur passion avec cette passionnée du chant. « Elle a su mettre sa couleur aux chansons avec des arrangements vocaux des plus sublimes. Une professionnelle rigoureuse et une pédagogue qui tire de nous des choses insoupçonnées et nous fait progresser », affirme Hassan Ibrahim, 54 ans, l’un des choristes, également professeur de physique et intarissable sur les bienfaits de cette troupe musicale. « Je sais une chose : depuis que je chante, et cela fait 3 ans, je mémorise mieux. Quand je chante, ma mémoire est stimulée et je me rappelle les souvenirs enfouis que je croyais oublier. La musique développe des activités cérébrales », souligne-t-il, tout en ajoutant avoir lu une étude démontrant que chanter en choeur peut stimuler la mémoire et apporter la bonne humeur.

 Chant :  Du baume au coeur pour les seniors
Nostalgique du patrimoine musical, le public est ravi d'écouter ces airs d'antan. (Photo: Bassam Al-Zoghby)

L’émotion sur les visages
Les yeux rivés sur leur maestro, les choristes suivent ses gestes en oscillant de la tête aux rythmes de la musique. Ils chantent avec passion et l’émotion se lit sur les visages. On a l’impression d’avoir affaire à une troupe de professionnels et non d’amateurs. Le répertoire est varié à l’occasion de la Fête des mères, avec des compositions originales d’Oum Kalsoum, Abdel-Wahab et Chadia, mais surtout des opérettes du comédien Ismaïl Yassine.

Mama Zoza ferme les yeux, interceptant avec la voix un monde spirituel. Elle oublie le public et s’envole à sa manière en chantant un air très connu de la célèbre chanteuse Ragaa Abdou : Al-Bostaguiya ichtakou men kotr marassili (les facteurs se sont plaints de mes nombreux messages). A la fin de la chanson, la salle croule sous les applaudissements, des bouquets de fleurs sont offerts à Mama Zoza. Les chanteurs répondent par des regards qui reflètent à la fois la joie et la fierté. Quant au public dont la majorité appartient au troisième âge, il est enthousiaste et entonne les refrains du concert. « C’est extraordinaire d’entendre des chants oubliés et d’avoir la nostalgie de notre patrimoine musical qui a bercé notre jeunesse », confie Sami, 58 ans, l'un des spectateurs. Pour Abdel-Aziz, 72 ans, un autre spectateur, « la spécificité de la troupe Al-Assala fi rabie al-omr réside dans son répertoire composé à 100 % de morceaux des années 1940 de ses chanteurs préférés tels que Zakariya Ahmad et Saleh Abdel-Hay jusqu’à Farid Al-Atrach et Abdel-Halim Hafez. Belles mélodies, interprétations hors pair et chanteurs talentueux », confie-t-il.

Cinq ans après sa création, cette troupe a réussi à conquérir les coeurs du public à tel point qu’elle est devenue presque la seule à organiser un concert mensuel à Saqiet Al-Sawi. Et ses membres ne peuvent plus s’en passer. « Ce concert est devenu un moment fort de notre vie. Le jour de la répétition, malades ou non, nous faisons un effort sur nous-mêmes pour résister à nos maladies », souligne Azza Gaber, la cinquantaine, en citant les propos du philosophe hollandais Spinoza : « On ne chante pas parce qu’on est heureux, mais on est heureux parce qu’on chante ». Cette femme n’hésite pas à donner des conseils à toutes les personnes de son âge en leur disant : « Au lieu d’être obsédés par votre âge et de commencer à paniquer à l’âge de 50 ans, libre à vous d’arrêter et de profiter de la vie, car la vie mérite d’être vécue pleinement. Ne la ratez pas » .

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique