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Al-Saha en perdition

Dina Bakr, Lundi, 03 février 2014

Al-Saha en perdition
Les abonnés de ce centre espèrent participer à des compétitions. (Photo:Mohamad Moustapha)

Deux portes grand ouvertes donnent sur un terrain vague qui servait de stade. On jouait au football, au basket-ball et au volley-ball. Aujourd’hui, il est déserté. A gauche, on peut voir les vestiges d’un ring de boxe. Il ne reste que 4 colonnes de fer rouillé, une plateforme de bois abîmé, parsemée de gros trous remplis d’immondices. Derrière se trouve l’aire de jeux des enfants ou du moins ce qui en reste, un vieux toboggan sur lequel s’amusent deux garçons. Et quand ils se lassent, ils se dirigent vers le ring pour faire des sauts périlleux. Rien n’indique où se trouve le bureau de l’administration et c’est par hasard qu’on va le découvrir à l’autre bout du terrain. « Le ministère de la Jeunesse nous attribue 12 000 L.E. par an. Nous n’avons pas assez d’argent pour payer les entraîneurs. Il est difficile d’entamer des projets, financer des activités sportives et acheter le matériel nécessaire lorsqu’on manque de moyens », explique Réfaat Taha, directeur du centre de jeunesse Al-Saha au Fayoum, dans le village de Cheikh Hassan, situé à 105 km au sud du Caire. Ce dernier pensait que nous étions là pour aider financièrement à entretenir et développer le centre. Taha précise qu’un entraîneur de football gagne chaque semestre un minimum de 9 000 L.E., afin de préparer les joueurs à une compétition.

De plus, le terrain de football est sablonneux et le drainage sanitaire a détruit le gazon qui poussait sur le terrain de jeu. Pour les jeunes, se rendre au centre de jeunesse d’Al-Saha est un passe-temps. Ils ne suivent pas de cours ou d’entraînements réguliers qui les préparent à des championnats.

Ce centre rendait service à 1 000 personnes âgées entre 12 et 35 ans dans un village qui compte 6 000 habitants.

Aujourd’hui, seule une salle de jeux continue d’accueillir les jeunes. « J’ai envie de participer à un match et apprendre le karaté. C’est à travers les jeux électroniques que nous comblons ce vide. Nous n’avons que cette table de ping-pong et de billard pour nous distraire. Le locataire de la salle ne nous autorise à jouer qu’une seule fois pour donner la chance aux autres et attirer plus de jeunes », lance Ahmad, 14 ans, en regardant ses copains tenant leurs raquettes et prétendant n’avoir pas terminé la partie. C’est dans une pièce exiguë, mitoyenne à celle du directeur, qu’on a installé les deux tables de ping-pong et de billard. Quelques ordinateurs en panne couverts de poussière décorent les tables. Seul un jeu électronique (play station) fonctionne et permet aux jeunes de jouer des matchs avec de grandes équipes, à l’exemple de FC Barcelone et AC Milan.

Essam, 35 ans, loue cet espace à 300 L.E. par mois, tandis qu’à l’extérieur, la location peut atteindre les 800 L.E. par mois. « Cela fait deux mois que je loue cette salle. Je ne peux ni la restaurer ni acheter d’autres jeux sans être sûr d’avoir plus de clientèle », souligne Essam, en précisant que ce centre de jeunesse se situe dans un quartier populaire.

Ici, les jeunes qui viennent pratiquer le sport considèrent ces activités sportives comme un simple passe-temps. Personne ne cherche à se perfectionner, ni à suivre des entraînements réguliers. Taha, le directeur, confie que l’équipe de football du centre a participé à des compétitions avec d’autres centres de troisième division sans jamais gagner de match.

Al-Saha en perdition

Des terrains de foot plus chers

En fait, il existe des terrains de foot privés à Messala et Kiman Farès, des quartiers du Fayoum, mais les joueurs doivent payer 80 L.E. l’heure. « Comment pourrai-je verser une telle somme alors que mes parents ne sont pas capables de payer les 2 L.E. d’abonnement annuel », dit Walid, 15 ans, dont le père est journalier.

Ce centre fait partie des 4 360 centres de jeunesse qui existent en Egypte dont 500 sont en piteux état.

Selon le ministère de la Jeunesse, 25 % de ces centres n’ont pas de moyens nécessaires afin d’offrir des activités.

« Un plan de renouvellement lancé par le ministère de la Jeunesse sera incessamment appliqué en collaboration avec les gouverneurs, les administrations de la jeunesse, les ONG et le secteur privé », affirme Mohamad Al-Chazli, responsable au ministère de la Jeunesse.

A deux pas du centre Al-Saha se trouve le centre de jeunesse du village Manchiyet Abdallah. Là, se dresse un bâtiment de forme rectangulaire. A l’intérieur une bibliothèque poussiéreuse, des livres posés en désordre sur les étagères et 5 fonctionnaires. Sur les étagères, des livres qui parlent des réalisations de l’ancien président Hosni Moubarak et de son épouse sont toujours là. Une autre preuve que rien n’a changé dans ce centre.

Un registre de pointage traîne sur une table, un objet de valeur pour ces fonctionnaires et leur directeur. La conversation qui a lieu dans cette bibliothèque abandonnée tourne autour de la manière de régler le problème des fonctionnaires contractuels et de l’augmentation de leur salaire. « Pas de place pour d’autres activités. Une salle pour la bibliothèque, une autre pour le directeur, une troisième est réservée aux réunions et la dernière dépend du ministère de l’Education et sert de salle de classe », souligne Gommaa.

Un lieu de rencontre des parents divorcés avec leurs enfants

Il ajoute que ce centre sert de lieu de rencontre pour les pères divorcés qui veulent voir leurs enfants. « Le centre s’implique dans ce genre de problèmes familiaux et des fonctionnaires du Parquet viennent ici pour compléter les enquêtes et écouter les témoignages du personnel », affirme Medhat, responsable de la bibliothèque. Ce dernier confie que le personnel du centre s’est souvent trouvé impliqué dans des bagarres de couples souvent graves, sans que la police intervienne.

En outre, les habitants de ce village s’opposent au projet des responsables de ce centre qui veulent construire des murs autour du terrain vague qui se trouve derrière la bâtisse afin d’en faire un stade. « Les problèmes sont nombreux, car cet espace vide est en quelque sorte le poumon du village. Les ambulances et les camions des pompiers le traversent parce que les rues du village sont très étroites et ne permettent pas aux grosses voitures de pénétrer », explique Maha, employée dans une crèche, assise devant son immeuble pour profiter des rayons du soleil. Nagah, vendeuse dans un petit supermarché situé devant le centre, dit que lorsque les jeunes viennent jouer par ici, tout le monde rentre à la maison. « Ils se déshabillent devant les passants pour enfiler leur tenue de sport et lancent de gros mots qui choquent les femmes et les enfants », raconte Nagah. Bien que ce soit un terrain de jeu qui dépend du ministère de la Jeunesse, les habitants trouvent que l’endroit est mal choisi, car il se trouve à quelques mètres de leurs maisons. « Rien ne m’encourage à aller dans ce centre. Je vois qu’il a été construit pour que des fonctionnaires encaissent des salaires et des primes. Nous n’avons jamais assisté à des championnats ou entendu que des entraîneurs professionnels ont pris en charge des jeunes pour les préparer à une compétition », dit Abdou en souriant, 21 ans, chauffeur.

En quittant ce centre, le directeur nous fait sentir qu’il compte sur notre aide car ce problème d’argent a un impact sur le centre de jeunesse : « Vous avez vu la réalité. On souhaite que les responsables ou les hommes d’affaires interviennent pour mettre fin à nos souffrances » .

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