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Reporter de guerre : Au coeur de l’action

Dina Darwich , Mercredi, 29 juin 2022

L’assassinat de la journaliste palestinienne Shireen Abu Akleh, alors qu’elle couvrait une incursion israélienne, a remis sur le tapis la question des risques encourus par les reporters de guerre. Témoignages de journalistes qui risquent leur vie pour transmettre la vérité.

Reporter de guerre: Au coeur de l’action
Le départ de Shireen Abu Akleh a ouvert le dossier délicat du risque qu’affrontent les reporters sur le terrain.

«  Il n’est pas facile pour moi de changer la réalité, mais au moins j’ai pu transmettre la voix de mon peuple au monde. Je n’oublierai jamais l’ampleur de la destruction, ni le fait que la mort était juste à côté. Nous ne voyions pas nos maisons, nous portions des caméras et traversions des points de contrôle militaires et des routes accidentées, nous avions l’habitude de rester dans des hôpitaux ou chez des gens que nous ne connaissions pas, et malgré le danger, nous avons insisté sur le fait de continuer à travailler. Dans les moments difficiles, j’ai surmonté la peur. J’ai choisi le journalisme pour être proche des gens ». Ces propos de la journaliste palestinienne, Shireen Abu Akleh, tuée il y a près d’un mois et demi, ont fait un grand écho sur les plateformes des médias sociaux après son départ. Shireen avait fait cette déclaration en 2002, elle couvrait alors des attaques de l’occupation israélienne. Vingt ans plus tard, elle est assassinée alors qu’elle couvrait une incursion israélienne à Jénine.

Outre la cause palestinienne, son départ a ramené sur le tapis la question des dangers qu’affrontent les journalistes dans les régions de conflits. Depuis, des conférences et des tables rondes ont été tenues pour aborder le sujet délicat. « Une première conférence sur l’usage du portable dans les couvertures journalistiques a été tenue à l’Université Misr Al-Dawliya (MIU). Au cours de cette conférence, des reporters de guerre ont raconté leurs expériences. Une autre rencontre sur le même sujet a été organisée par le ministère de la Jeunesse et du Sport début juin avec la présence de 72 pays », explique Mohamed Zidane, l’un des organisateurs de la conférence et un journaliste freelance qui donne des stages sur la protection sur les lieux de travail.


Safa Saleh assure que chaque champ de bataille a ses propres défis.

La guerre en direct

La présence des médias dans les conflits armés n’est pas nouvelle. Le XXe siècle connaît ses grandes plumes emblématiques, devenues quasi mythologiques, vite rejointes par leurs pairs photographes. Aux « reporters de guerre » de la Seconde Guerre mondiale ont succédé les « grands reporters » couvrant crises et conflits. Or, la guerre live est devenue le paradigme de la couverture médiatique depuis la guerre du Golfe en 1991. Aujourd’hui, si les journalistes gagnent en autonomie et en mobilité sur les terrains de tension grâce à l’innovation technique, ils deviennent en même temps plus repérables et plus vulnérables. Pour les photographes de guerre, par exemple, il faut être à la fois le plus proche du danger pour saisir des clichés qui « vendent » et le plus rapide à les expédier à la rédaction.

Depuis, et sous une concurrence médiatique féroce, à la quête du scoop, les journalistes ont commencé à payer une facture salée. Bilan: l’Observatoire de l’Unesco des journalistes assassinés a recensé 55 meurtres de journalistes en 2021. Les deux tiers d’entre eux ont eu lieu dans des pays exempts de conflits armés, ce qui montre les risques persistants encourus par les journalistes dans leur travail quotidien pour dénoncer les actes répréhensibles.


La guerre live a été le paradigme de la couverture médiatique depuis la guerre du Golfe.

Mohamed Zidane a parlé au cours de la conférence de son expérience et des risques qu’il avait vécus en couvrant des événements au Sinaï. « Ces régions sont très difficiles à couvrir par les journalistes, car les surprises que dévoile le désert sont une mine inépuisable. Tout d’abord, je dois partir avec des personnes de confiance. D’ailleurs, il faut suivre les routes connues et éviter les sentiers mystérieux, il faut aussi être au courant de la nature du lieu et de ses habitants (les bédouins) et éviter de susciter leur colère, surtout que ce sont eux qui vont être ma première ligne de protection. Mais avant tout, il faut aussi respecter les restrictions de l’armée et la police et ne pas s’aventurer dans des régions interdites », poursuit Zidane.

Mohamed Mossaad, photographe, condamné à mort en Afghanistan en 2003, partage cet avis. « Bien que je prépare très bien mon départ dans les régions de conflits, sur place, il faut souvent faire avec le hasard. Le champ de bataille est plus compliqué que l’on croit », explique Mossaad. Il raconte: « On savait bien que les Afghans du nord étaient des alliés aux Etats-Unis contre les Talibans. Je payais 100 dollars par jour pour un guide et un chauffeur talibans pour me montrer les sites bombardés par les Américains. De retour, on a été arrêtés par un autre groupe armé qui nous a accusés d’être des espions pour les Américains. Ils m’ont tiré par la veste et m’ont entraîné au sol. L’un d’eux s’apprêtait à nous tirer dessus avec une kalachnikov. Pendant cinq heures, on devait affronter ce cauchemar jusqu’à ce qu’ils aient décidé, après des négociations avec mon guide, de nous laisser partir. J’ai appris par la suite que ces combattants ne sont qu’une troisième partie dans le conflit et qu’ils se précipitaient de descendre des montagnes avant l’arrivée des Américains pour prendre certaines régions de Kaboul ».


Le journaliste photographe Mohamed Mossaad en Afghanistan en 2001.

Mesurer chaque risque

Etre reporter de guerre signifie en effet mesurer tous les risques, mais aussi être au coeur de l’action. « Quand je couvrais des batailles, je voulais aussi montrer au public les étapes de notre aventure journalistique », explique Ahmed Bagato, reporter de guerre auprès de la chaîne Al-Arabiya, ayant couvert plusieurs conflits, dont la guerre au Yémen où il était parmi les premiers journalistes à atteindre Bab Al-Mandab après le départ des Houthis. « Malgré les risques, j’aime accompagner le téléspectateur dans ces ambiances tendues. L’aventure médiatique ne cesse de m’appeler », ajoute Bagato, qui confie toutefois qu’il cache souvent la destination de son départ à sa mère et sa femme pour ne pas les angoisser. Il a appris, au cours de ses voyages dans les régions de conflits, d’agir comme un combattant et prendre la décision rapide pour faire face aux challenges du terrain.


A la quête du scoop et sous une concurrence féroce, les reporters de guerre payent une facture salée.

« Chaque point de conflit a sa particularité. Au Yémen, on faisait plus de sept heures pour se déplacer d’une ville à l’autre à travers des pistes au milieu des montagnes en passant par des endroits contrôlés par Daech ou par les Houthis. En Libye, le photographe qui m’a accompagné a été kidnappé. J’ai pu m’enfuir et sauver ma vie avec une grande difficulté », raconte Safa Saleh, journaliste au quotidien Al-Masry Al-Youm, qui s’est spécialisée dans la couverture des événements dans les zones de conflits depuis 12 ans. Elle s’est rendue en Afghanistan, en Iraq, en Syrie et au Yémen. Elle estime qu’il faut bien aussi apprendre les règles du jeu sur le terrain. « Par exemple, le dialecte égyptien était l’une des raisons de l’hostilité contre nous du groupe Ansar Al-Charia en Libye, par contre, chez les Kurdes en Iraq, c’était un catalyseur, car ces derniers appréciaient beaucoup les Egyptiens », raconte Saleh.

Khlaled Al-Fiqi, photographe dans une agence de presse, est sur la même longueur d’onde. De Sarajevo à Gaza, du Darfour à Bagdad, de Syrte à Misrata, les aventures se sont succédé, mais celle de la Libye est la plus grande, dit-il. « La révolution libyenne a été la plus grande aventure dans ma vie. On est partis en croyant qu’il s’agissait d’un simple soulèvement, on s’est retrouvés dans une véritable guerre. A l’exception de l’envoyé spécial de Reuters, aucun correspondant n’avait de gilet pare-balles », se souvient Al-Fiqi, en ajoutant: « Lors de cette couverture, nous avions appris que Syrte avait été libérée des forces alliées à Kadhafi. Au cours du trajet vers cette ville, nous avions accompagné les révolutionnaires et séjourné avec eux dans les résidences chez des familles qu’ils avaient choisies et en qui ils avaient confiance. Une fois arrivés à Nofilia, à quelques kilomètres de Syrte, nous nous sommes trouvés face à des chars des forces pro-Kadhafi qui nous bombardaient avec des obus. Nous étions obligés de reculer et fuir pour atteindre Ajdabiya ». Autre scène. A Ras Lanouf, les forces armées alliées à Khadafi ont commencé à se retirer face aux attaques de l’Otan. « J’ai été parmi les premiers à atteindre cette région pétrolière importante. J’ai réussi même à faire une photo qui a fait la une du New York Times et Washington Post: Un des premiers révolutionnaires arrivant à la ville. Mais le prix a été exorbitant. Le chauffeur, un pro-Khadafi, nous a vendus. J’ai réussi à m’évader, mais l’un de mes compagnons, photographe auprès d’une agence française, a été arrêté », ajoute-t-il.

Avec cette expérience, il a appris comment faire pour sauver sa peau. « Le conseil le plus important que je donne aux nouveaux journalistes sur terrain est que leur vie est plus importante que la photo », présice-t-il. C’est pour cela qu’Al-Fiqi tente toujours, avant chaque nouvelle aventure, de se documenter suffisamment sur la guerre qu’il va couvrir, les parties en conflit, qui peut l’aider, à qui il peut avoir recours, les tenues convenables, les routes les plus sécurisées, etc.

Une expérience de vie

Or, le risque qu’affrontent les journalistes n’est pas seulement lié aux régions de conflits. Abeer Saady, chercheuse et correspondante militaire depuis 30 ans, estime qu’« il est vrai que le journaliste a besoin des outils et d’une formation pour faire face aux risques. Cependant, cela n’a pas seulement lieu dans les régions de conflits, mais aussi dans les sociétés locales. C’est le cas des reporters d’investigation qui effectuent des enquêtes d’investigations contre la corruption. Ils affrontent des dangers qui exposent leur vie à une véritable menace. Exemple: la journaliste malte qui a été assassinée durant sa lutte contre la corruption dans son pays », confie Abeer Saady, qui a rédigé un livre accrédité par l’Unesco sur la sécurité au travail des journalistes.

Zidane, qui a été soucieux de couvrir les effets de l’après-guerre sur les réfugiés syriens, a fait face à une autre sorte de risque au camp Al-Zaatari en Jordanie. « Après avoir interviewé un enfant victime de ce drame humain, j’ai été ému à tel point que j’ai pris l’enfant dans mes bras. Le médecin se précipita vers moi avec hâte et m’obligea à me désinfecter car le petit souffrait d’une maladie contagieuse, la gale », précise-t-elle.

D’après Saady, la conception de la sécurité doit donc être globale, surtout que l’expérience a montré que ces menaces pouvaient aller d’un simple vol de comptes sur les réseaux sociaux— qui pourrait être objet de chantage, surtout pour les journalistes femmes— en passant par le kidnapping jusqu’aux menaces pour sa vie ainsi que celle de ses proches. « La sécurité au travail doit donc garantir aux reporters la sécurité corporelle, psychique et numérique. Cette approche globale de sécurité, c’est que je présente dans les stages d’entraînement », conclut-elle.

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